L’âme de l’été

Le mystère nous fait peur. Il nous donne le vertige alors que nous n’en manquons pas. Dans ces conditions, il serait tentant de s’étourdir…

Photo : L'actualité

Fiou, le goût des framboises est intact. J’ai aussi entendu les cigales chanter. L’humidité relative est à son maximum. Je baigne dans cette espèce de vapeur d’eau si typique des étés montréalais. Depuis mon enfance. Montréal, j’ai bien cru que j’allais devoir te quitter. J’ai bien cru que la ville m’étoufferait. J’ai bien cru que tes problèmes de circulation, tes travaux, ton bruit, ta pollution finiraient par avoir ma peau. Mais non.

Mon voisin aime travailler le bois. Il le travaille sur sa galerie. Il ponctue nos après-midis de coups de scie. C’était tentant de se mettre à haïr ses voisins pendant le confinement. On était déjà tous sur les nerfs. On les a vues les histoires de voisines qui chialent parce que les enfants s’amusent trop fort dans la ruelle… Tout le monde était énervé. Et bien que le stress soit redescendu d’une coche, tout le monde reste tendu. Ça plane en arrière-fond. L’inquiétude.

Heureusement, je remercie le ciel tous les jours que l’été soit venu quand même. Comme un père Noël qui débarque au milieu d’un Noël triste, l’été s’est invité dans nos vies pour nous rappeler qu’il reste le goût des pêches. La nature souffre par notre faute, mais elle est très forte et se fout probablement de nous. Si elle a à nous éjecter, elle le fait, si elle a à nous arrêter, elle le fait aussi. Un peu comme une mère de famille se fiche bien que tu regardes la télé, elle a l’aspirateur à passer. Ça fera du bruit si ça en fait. La nature sait ce qu’elle a à faire. Ta mère aussi.

Vous êtes nombreux à m’avoir croisée ou écrit et à m’avoir dit que vous m’avez suivie pendant cette pandémie et je voulais prendre deux minutes pour vous remercier. Je suis désolée de décrocher de la trame narrative de ce texte, mais je vois l’écriture comme le goût des pêches, j’en ai besoin. Je pense que dans ces temps troubles, quand nos têtes vacillent et que l’on a parfois du mal à comprendre ce qu’on fout là, la seule manière de s’y retrouver est de s’agripper au petit fil de notre être et de le suivre. Le laisser se dérouler, comme le long et lent film de notre âme. Avoir la foi qu’il exprime quelque chose d’unique qui s’installe autant dans la beauté d’un géranium que dans un texte ou dans la manière de réparer son chez-soi. Pas mal tout peut être un art. Tout dépend de ce que tu mets dans la tâche que tu exécutes.

Ce monde manque bien d’âme. Car le mystère nous fait peur. Il nous donne le vertige alors que nous n’en manquons pas. Dans ces conditions, il serait tentant de s’étourdir. De se donner de grandes missions, de partir dans la drogue et de surtout passer à côté du sens. Mais je ne suis pas sûre que la vie sans sens vaille la peine d’être vécue. En tout cas, je sais qu’il vaut la peine de chercher le sens de la sienne. Même si on le perd parfois.

Vous me suivez et on se suit, et écrire donne parfois un sens à ma vie ; je pense qu’être avec vous en donne aussi. Alors, tout simplement, je vous remercie.

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L’âme de l’été
Merci à vous également d’avoir été et d’être là avec nous. Vous le faites si bien parce que vous savez être avec vous…
Ce matin, j’apprécie particulièrement ces phrases, auxquelles j’adhère entièrement et tout à fait sereinement. Parce que cela est ainsi, tout simplement :
« La nature souffre par notre faute, mais elle est très forte et se fout probablement de nous. Si elle a à nous éjecter, elle le fait, si elle a à nous arrêter, elle le fait aussi. »
Et c’est très bien ainsi.

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J’aime votre bon et beau style, des phrases courtes et non tarabiscotées comme on peut lire bien souvent. Merci et au plaisir de continuer à vous lire.

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Merci pour ce beau texte. Dans l’espèce de tempête dans laquelle nos vies sont présentement entraînées, votre invitation, toute en douceur, de revenir au sens de la vie, de notre vie, a un caractère apaisant.

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Merci de nous remercier de vous lire. Votre style apporte une sensibilité naturaliste qui s’inscrit dans une certaine tradition littéraire proche du romantisme, laquelle peut être trouvée dans la littérature russe notamment, elle décrit l’humain dans cette dimension naturelle qui par certains aspects nous dépasse, nous nourrit, nous connecte avec ce mystère que quelques-uns associent quelquefois au divin.

Quel serait le sens s’il n’était pas de paysage ?

Continuez de regarder cette nature sans laquelle nous ne serions rien et de nous faire profiter de cette belle expérience. Qui est la vôtre et encore la nôtre. Que cet été vous apporte la joie qui en ces derniers mois vous faisait frileusement défaut.

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Merci pour vos jolis textes. Pas de promesse électorale, pas de tentative d’escroquerie, pas de critique inutile envers nos dirigeants, juste du bonbon intellectuel facile à digérer. J’appuie les commentaires déjà soulevés. Vous vous élevez un tantinet au-dessus de la mêlée mais choisissez tout de même les éléments proches de notre réalité. Ça fait chaud au coeur et nous réconforte que vous puissiez l’exprimer si bien en mots. Au plaisir de vous relire.

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Votre conclusion résonne particulièrement pour moi, mais à l’inverse. Petit à petit, c’est la question des droits des peuples autochtones qui a donné un sens à ma vie, allant jusqu’à m’amener dans l’Arctique, pas seulement canadien, et ce qui était au début une tentative d’apporter un nouveau souffle dans les rapports entres les Premiers peuples et un « blanc » (probablement blanc-bec), est devenu une longue période d’apprentissage et d’apprivoisement. En quelques années à les côtoyer, j’ai appris beaucoup plus que pendant la vingtaine d’années que j’ai passées dans les institutions d’enseignement de la société dominante au pays.

C’est ce sens à ma vie qui a évolué avec le temps et qui m’a finalement amené à l’écriture et j’ai pondu un livre sur mon expérience de vie en milieu autochtone. Dans un sens ou dans l’autre, l’écriture est comme une drogue et quand on la consomme, on peut difficilement s’arrêter. Dans votre cas, n’arrêtez surtout pas car j’aime bien vous lire et je suis certain que je suis loin d’être le seul !

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