L’ami des campeurs

Les « indignés » qui ont planté leurs tentes à Montréal, comme à New York et à Toronto, n’ont pas de solution miracle aux difficultés économiques et politiques de notre époque. Mais on aurait tort de leur en faire reproche. Tort aussi de minimiser l’influence qu’ils peuvent avoir.

Les « indignés » qui ont planté leurs tentes à Montréal, comme à New York et à T
Des participants d’Occupy Wall Street (Leepower/CC2.0)

Comme ces canaris que les mineurs du 19e siècle emportaient avec eux dans les mines pour les alerter si un gaz toxique venait à s’échapper, les indignés sont un signal d’alarme.

Bien sûr, ils n’écriront pas de plan quinquennal de redres­sement des finances mondiales. Bien sûr, ils n’ont pas de « nou­velles » idées. Ce sont des gens comme vous et moi (parfois un peu plus idéalistes). Des gens frustrés de voir qu’ils vivront moins bien que leurs parents. Las de se sentir impuissants à assurer l’avenir de leurs enfants.

D’autres qu’eux peuvent agir. Des solutions réglementaires et législatives sont souvent déjà connues – il ne manque que la volonté politique. Ceux qui sont en position d’agir agiront mieux, ou plus vite, si de la rue mon­tent des voix exigeantes, qui demandent que les systèmes servent les hommes. Et pas l’inverse.

Mark Carney est de ceux qui peuvent agir. Gouverneur de la Banque du Canada depuis février 2008, il a récemment dit du mouvement d’occupation qu’il est « très constructif ». Reste à donner au gouverneur un mandat pour agir. Il pourrait l’obtenir en novembre.

Mark Carney est le candidat du gouvernement Harper pour le poste de président du Conseil de stabilité financière, organisme créé lors de la réunion du G20 de 2009 et qui a pour mandat de réformer la finance mondiale.

Le Conseil, dont le secrétariat est en Suisse, se dotera d’un nouveau président à l’occasion du G20 qui se tiendra en France le 11 novembre.

Carney, banquier de 46 ans natif des Territoires du Nord-Ouest, n’a pas caché ces derniers mois sa frustration devant la désinvolture des milieux finan­ciers, qui, depuis la crise de 2009, sont revenus aux affaires comme si de rien n’était. Lui qui a travaillé chez Goldman Sachs, aussi bien à Tokyo qu’à Londres et à New York, voudrait notam­ment laisser des banques faire faillite au lieu de voir les impôts des contribuables les renflouer ! Il sait que les milieux financiers militent farouchement contre toute loi qui limiterait leur « créativité ». Et il craint que la volonté politique de les ramener à l’ordre ne s’étiole…

Il n’est pas seul. Le financier américain Warren Buffett estime que les produits dérivés de type swap sur défaillance (credit default swap ou CDS) – qui parient sur les faillites des entre­prises – sont des armes de des­truction massive qui menacent la santé de l’économie. Il appelle de tous ses vœux des lois pour les encadrer.

Au Québec, par exemple, on sait que les CDS ont joué un rôle important dans la déconfiture d’AbitibiBowater et les pertes d’emplois qui ont suivi. Le projet de loi no 7, présentement à l’étude à l’Assemblée nationale, propose d’ailleurs de mieux encadrer de tels produits dérivés. Il serait bon que « l’indignation se traduise en législation », comme le disait récemment le député péquiste François Rebello, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’institutions financières.

Depuis les villages de tentes apparus devant des places boursières et des parlements montent des voix importantes, même si elles sont un brin caco­phoniques : contre l’austérité, contre la haute finance, contre le recul de la classe moyenne, contre l’écart croissant entre les riches et les pauvres… Au Québec, où les perspectives d’emploi sont bien meilleures pour les jeunes, les campeurs parlent même de développement durable, de protection des ressources natu­relles, de lutte contre la corrup­tion ! Pourquoi pas ?

Sous cette cacophonie gronde un espoir immense : celui de retrouver confiance en la démo­cratie. Les canaris ont prévenu maintes fois du pire dans les mines au 19e siècle. Alors ne tirons pas trop vite sur ceux qui pépient dans les parcs.

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