L’amour au temps des Y

Les jeunes de la génération Y rêvent encore de l’amour… Mais ils n’y croient plus assez pour s’investir dans la construction d’un couple, estime la psychanalyste française Fabienne Kraemer.

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Photo : Masterfile

L’architecture des sites de rencontres, où il est possible de trier, d’évaluer et de comparer les candidats, donne l’illusion qu’on peut optimiser la relation amoureuse. « Ces sites sont des accélérateurs de rencontres, mais aussi de ruptures », dit Fabienne Kraemer, auteure de Solo / no solo: Quel avenir pour l’amour ? (Presses universitaires de France).

L’actualité l’a jointe à Paris.

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Vous ne tenez pas les sites de rencontres en haute estime, mais l’application Tinder — pourtant très superficielle — trouve grâce à vos yeux. Pourquoi ?

Oui, je suis à contre-courant là-dessus [Rire]. La première génération de sites de rencontres, comme Meetic, a été conçue par des « vieux » qui voulaient se servir d’Internet pour ajouter de la magie à la rencontre amoureuse. Il suffit d’entrer des critères de sélection et hop! les algorithmes sortent, en principe, la bonne personne du chapeau. Mais si vous avez inscrit « 35 ans maximum », celui qui aurait pu devenir l’homme de votre vie sera écarté s’il en a 40.

Les jeunes se servent de la technologie d’une autre façon, comme simple facilitateur de ce qui aurait pu exister autrement. L’application Tinder, offerte en version mobile, propose des gens qui se trouvent à proximité sur le plan géographique.

Elle est délibérément superficielle, puisqu’elle mise tout sur la photo de profil. Il n’y a pas de choix d’affinités. Vous cliquez « O.K. » si la photo vous plaît, et la personne est prévenue. On peut y voir le comble du cynisme du marché de la consommation de la rencontre amoureuse. Mais n’agit-on pas de la même façon quand, dans une soirée, on fait son choix entre 20 hommes d’un simple regard ? On va vers celui qui nous plaît pour faire connaissance.

C’est un peu la même chose avec Spotted, ces pages Facebook où des gens fréquentant un même lieu (une université, par exemple) laissent des messages à de beaux inconnus qu’ils y ont aperçus…

Il y a une forme de romantisme par rapport aux pages Spotted, c’est comme une bouteille à la mer. C’est ce que je trouve joli avec la nouvelle génération : elle a tellement bien intégré la technologie qu’elle s’en sert de façon plus naturelle.

Le problème de tous ces sites et applications (y compris Tinder), cependant, c’est qu’ils sont des viviers foisonnants de partenaires potentiels. Auparavant, rencontrer quelqu’un d’intéressant était quelque chose de rare, donc de précieux. Aujourd’hui, quand on choisit quelqu’un, on se dit qu’il existe peut-être quelqu’un d’autre d’encore plus intéressant. Avec cette offre pléthorique, renoncer à tous les autres, c’est très difficile.

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Selon vous, il faut couper les liens avec ses ex-amoureux, dans le virtuel autant que dans le réel. Pourquoi une méthode aussi radicale ?

Il faut clore les histoires du passé. Pour ça, il faut bloquer ses ex, sur les réseaux sociaux et sur son téléphone portable. Beaucoup prétendent être ami avec leur ex ; mais garder une porte ouverte sur une histoire passée, c’est risquer de ruiner l’histoire présente. La confiance a besoin de signaux forts.

Sinon, il y a tout un système d’espionnage qui se met en route, par Facebook, notamment. De nombreux couples vivent avec le sentiment qu’il y a toujours une interaction avec une troisième personne. Avant, le couple était seul dans le lit ; parfois, les deux personnes formant le couple s’emmerdaient, mais au moins, elles étaient ensemble et regardaient la même émission de télé.

Aujourd’hui, chacune est sur sa tablette et alors qu’elles sont toutes deux dans le lit, nues l’une à côté de l’autre, elles peuvent encore interagir avec d’autres personnes. Ça pourrit la vie de beaucoup de couples à l’heure actuelle.

Vous dites que si on s’engage aujourd’hui, ça peut être pour 60 ans, vu l’augmentation de la longévité. N’est-ce pas utopique ?

C’est utopique. Mais à mon sens, il ne faut pas renoncer au projet d’essayer de bâtir un couple qui dure. Il y a une différence entre se dire qu’on aura deux ou trois longues histoires d’amour au cours de notre vie et la rapidité avec laquelle ça se joue en ce moment. Si les gens restent 5 ans ensemble en moyenne, voyez le nombre de relations que ça fait sur 60 ans de vie amoureuse [une douzaine] ! Ça donne aussi le vertige.

Le fait que les périodes de célibat soient plus fréquentes qu’avant semble vous inquiéter. Pourquoi ?

Pour moi, ce n’est pas uniquement un enjeu de couple, mais un enjeu de société. Si nous n’arrivons pas à proposer un modèle de couple durable, j’ai peur que d’autres schémas plus rigides et rétrogrades prennent de la force, des schémas religieux, par exemple. Car les jeunes ont besoin de repères. Certains pourraient être attirés par des groupes aux valeurs traditionalistes qui offrent la promesse d’un amour qui dure. Mais ces groupes réactionnaires, ils sont contre l’interruption volontaire de grossesse, l’égalité homme-femme… Des acquis pour lesquels ma génération, celle des baby-boomers, s’est battue.

Depuis combien d’années dure votre propre couple ?

Depuis 5 ans. Auparavant, j’ai été mariée 21 ans.

Vous avez deux enfants dans la vingtaine. Est-ce pour comprendre leur époque que vous avez écrit ce livre ?

Oui, et pour réagir à leurs propos. Ma fille a 28 ans et mon fils, 25 ans. Quand j’ai écrit Je prends soin de mon couple, en 2013, je leur en ai offert un exemplaire. Ils m’ont dit : « Mais maman, ça ne nous concerne pas, ton livre. Nous, on ne se demande pas comment prendre soin de notre couple, mais plutôt si on va être en couple ou pas. »

Je me suis aperçue que je ne savais pas ce que leur génération pensait de l’amour. J’ai fait mon enquête et ça s’est révélé très intéressant !

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