Lancer et frapper

Pendant que toute la médiasphère québécoise faisait ses choux gras des dérapages à Occupation double, la violence ordinaire poursuivait son derby de démolition de notre sport national.

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

La semaine dernière, je suis allé voir un match du Canadien au Centre Bell. Je ne me souviens pas d’avoir déjà acheté des billets pour le Canadien. D’abord parce que c’est cher, ensuite parce que c’est difficile à trouver. Enfin, c’était difficile à trouver.

Je préférais attendre que quelqu’un m’en offre. Mais cette saison, pour une raison qui m’échappe, j’ai été interpellé par le marketing de l’équipe. Je me suis dit que si ça ne sentait pas beaucoup la coupe, ça sentait au moins le renouveau et la jeunesse, et que ce serait une belle occasion de sortir entre « hommes » avec mes ados. Le prix d’un souper pour deux au Centre Bell équivaut à celui de l’épicerie complète d’une famille de quatre, mais qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour entretenir cette belle relation avec notre progéniture ?

Après le match, j’étais fier de mon coup. Le Canadien a marqué six buts. On a eu droit à un tir de pénalité réussi et au premier but de la recrue et premier choix au repêchage Juraj Slafkovsky. Une très belle soirée. Il reste que j’ai eu un petit malaise devant le combat d’une autre recrue, Arber Xhekaj (on pourrait croire que les dépisteurs choisissent les joueurs selon la difficulté à prononcer leur nom, mais c’est un hasard).

Mon problème avec les bagarres au hockey, c’est que je trouve ça con. Tout simplement. Les sports de combat ne me dérangent pas. Je ne déteste pas regarder la boxe, les arts martiaux mixtes ou la lutte gréco-romaine à l’occasion. Ces sports sont encadrés, les pugilistes sont des professionnels. Ils s’entraînent pour ça et ça ne me choque pas. Les joueurs de hockey, eux, s’entraînent à compter des buts, ou empêcher des buts.

C’est l’idée derrière les combats au hockey qui m’énerve. Il est question de vengeance, de motivation, de virilité. De faire évoluer le fameux momentum, ce phénomène intangible qui fait que la puck roule plus pour une équipe que pour l’autre. Comme si le fait de casser la gueule à un adversaire allait motiver les meilleurs marqueurs à la mettre dedans. Mais surtout, on le fait pour donner un spectacle.

Si je me fie à la réaction des gens autour de moi, dans le « pit » du Centre Bell, ce spectacle est apprécié. J’ai vu des hommes mûrs taper dans la main de leur jeune enfant pour fêter la commotion cérébrale que venait d’infliger Xhekaj à son adversaire. J’ai senti tout l’amphithéâtre vibrer. Et les responsables du marketing du Canadien (ceux-là mêmes qui ont réussi à me vendre des billets) aussi voient tout ça. Les effets spéciaux pour souligner la chose étaient donc au rendez-vous.

Pendant qu’à l’autre poste, les commanditaires abandonnaient Occupation double parce qu’ils ne tolèrent pas l’intimidation qu’ont fait subir des participants à un autre participant pour le sortir du jeu (à mon étonnement, parce que je pensais que tel était le but dudit jeu), ceux qui annoncent leurs produits pendant les matchs de hockey n’ont pas de problème avec deux gars qui font de la lutte à mains nues, en patins, dans le but de faire peur à l’autre équipe.

Mais le spectacle ne se limite pas au Centre Bell. Tous les médias qui couvrent le Canadien parlent de ces bagarres dans leurs résumés des matchs. Comme si ça faisait partie de la game. Mais ça ne fait pas partie de la game. Et elle est mise sur pause pour que des matamores se fessent dessus. On ne voit pas ça dans les autres sports comme le soccer, le football ou le 110 m haies. 

Le hockey est un sport magnifique, rapide et spectaculaire. C’est aussi un sport de dinosaures où l’on estime qu’il est possible de régler un conflit en se donnant des taloches. Un sport où les joueurs n’osent pas porter de visière complète malgré les risques de perdre un œil, juste pour ne pas passer pour une mauviette. Un sport où c’est une tradition de postillonner au visage des arbitres même si jamais dans l’histoire un arbitre n’a changé sa décision. On se dit que ce genre d’altercation influencera les prochaines décisions de l’officiel. Je pense qu’un commanditaire d’Occupation double pourrait appeler ça de l’intimidation.

Les médias ont une part de responsabilité dans toute cette mascarade. Cette culture de la violence au hockey est encouragée en vertu de la place qu’on lui donne à la télé. Si on croit que la bagarre relève bien plus du spectacle que de la qualité du jeu, cesser d’inclure ces moments dans les résumés des matchs aurait un effet évident.

On serait alors impressionné par un jeune de 20 ans qui marque un but, plutôt que par le fait que ce même jeune a cassé la mâchoire d’un autre homme. 

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

100% D’accord. Lorsque mon fils était ado, je l’ai aussi amené voir un match de hockey professionnel et j’ai été vraiment gêné par la violence inutile et les réactions de la foule. Je n’y suis jamais retourné.

Répondre

C’est ce qu’on appelle mettre le doigt sur le bobo! Il semble bien que notre société manque cruellement de cohérence et de bon sens…

Répondre

+1000 La démesure à géométrie variable. Occupation double attire un jeune public (18/24 ans), ce même public qui délaisse les chaînes de grande écoute. Serions-nous trop critiques envers les centres d’interêt des jeunes générations et trop tolérants envers ceux de leurs aînés? Cette polémique qui entoure OC relève de l’hypocrisie. L’hypocrisie de ceux qui jouent les vierges offensées et celle des commanditaires.

Répondre

Tellement vrai et tellement triste… Mon mari et moi avons refusé que nos trois garçons jouent au hockey de peur qu’ils se fassent blesser ou intimider.

Répondre

Jeune adulte, j’allais souvet au Hockey Junior Major. Souvent je me suis interrogé à savoir pourquoi nous tolérions tant de bagarre au lieu d’encourager des parties où la vitesse du jeux, des montées enlevantes et des feintes originales sont les éléments qui soulèvent l’aréna ? Quelques décénies plus tards, les attentes des spectateurs ont bien peu changés. Pourtant, quand je regarde le hockey aux Jeux Olympiques, où les bagarres et les coups vicieux sont bien moins fréquents, les parties de hockey offrent un bien bon spectacle.

Répondre