Langue française: ils sont géniaux, ces Québécois !

Leurs inventions dépassent les frontières et s’imposent dans les grands dictionnaires. Rencontre avec les créatures étonnantes que sont les terminologues de l’Office québécois de la langue française.

Danielle Turcotte de l’OQLF

Yolande Perron n’a pas le profil type d’une maniaque de bidules technos. Elle dégage un je-ne-sais-quoi de distingué, avec ses lunettes rondes, ses cheveux de jais lissés à la perfection, sa voix suave digne d’une présentatrice de nouvelles. Et pourtant, chaque fois qu’on cause « pourriel », « mot-clic », « baladodiffusion » ou « hameçonnage », on parle son langage. Littéralement. Car ces mots, elle les a tous inventés.

Son métier : terminologue à l’Office québécois de la langue française (OQLF). À elle seule, elle a proposé au moins une centaine de nouveaux mots en 17 ans dans les domaines des technologies de l’information (TI) et des jeux vidéo. « Je peux avoir une idée dans mon lit ou dans le bain, raconte-t-elle. « Clavardage » m’est apparu comme une révélation avant de m’endormir, à l’automne de 1997. À l’époque, ça nous semblait osé ! » Plus maintenant : bon nombre de ses créations sont depuis passées dans l’usage, de Gatineau jusqu’à Bruxelles.

Pendant que le débat linguistique provoque des étincelles au Québec, une escouade de bricoleurs de mots bataillent dans l’ombre contre le franglais, un anglicisme à la fois. Ils sont une vingtaine de linguistes et de traducteurs, scientifiques du verbe un peu poètes, à pratiquer l’art de la néologie à l’OQLF. Quand un terme anglais menace de s’infil­trer dans le parler québécois pour désigner une nouvelle réalité, ils s’empressent de trouver un équivalent dans la langue de Vigneault. Ce faisant, ils arment le français pour le 21e siècle.

C’est dans une grande salle aux cloisonnettes tapissées de beige, dans un immeuble anonyme de la Basse-Ville de Québec, qu’ils guettent le paysage linguistique. En ce début de printemps, Christiane Loubier, terminologue bientôt retraitée, vient d’intercepter un intrus, le outdooring, tendance qui consiste à transformer sa cour en salon chic. Il faut freiner l’invasion, et vite : l’Office a reçu des plaintes au sujet de l’affichage de ce terme dans des commerces. « Une entreprise a mis le mot en circulation à des fins de marketing, soupire-t-elle. C’est un faux anglicisme, au même titre que footing, fooding ou relooking. En anglais, le seul sens de outdooring qu’on trouve dans les dictionnaires renvoie à une cérémonie de baptême dans une collectivité ghanéenne. »

Christiane Loubier inscrira finalement « jardinisme » comme substitut, sans grand succès, puis « vivre dehors » dans Le grand dictionnaire terminologique, la voix de l’OQLF dans Internet. Au passage, elle sera devenue une experte improbable de la déco de jardin, elle qui, pour les besoins de la cause, s’est déjà improvisée spécialiste des tubes glacés (Mr. Freeze) et pro du créacollage (scrapbooking).

Car les fabricants de mots ne se contentent pas de traduire à la lettre la dénomination d’origine. Ils commencent par étudier le concept sous toutes ses coutures. Quand Xavier Darras s’est attaqué au lexique sportif en prévision des Jeux olympiques de Vancouver, il a dû éplucher une tonne de documentation pour comprendre le charabia des initiés. Les termes anglais ne lui étaient souvent d’aucun secours.

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S’attaquer su lexique sportif en prévision des Jeux olympiques de Vancouver a été tout un sport pour Xavier Darras, qui avoue n’en pratiquer aucun.



Photos : Louise Bilodeau

Qu’est-ce que ça mange en hiver, un Wu-Tang kicker ? Ce type d’obstacle de skicross (variante sur neige du motocross) a été baptisé par l’inventeur en l’honneur… de son groupe de rap préféré. « Il n’y a aucun lien avec l’objet lui-même ! dit le linguiste. Je devais trouver quelque chose de plus parlant. J’ai consulté les règlements officiels, cherché des illustrations. Finalement, je me suis inspiré de la forme de l’obstacle. » Sous sa plume, le Wu-Tang kicker est devenu le tremplin en W. Un petit bijou de simplicité.

Il faut l’entendre, ce trentenaire à cravate pour moitié d’origine française, décrire les sports d’hiver avec l’aplomb d’un analyste, lui qui n’a dévalé les pentes qu’une ou deux fois dans sa vie et qui se qualifie de patineur pitoyable. « On finit par s’y intéresser. Je me suis étonné à regarder des parties de curling et à reconnaître les stratégies », dit-il, déclenchant les fous rires de ses collègues.

Pas facile d’accoucher d’un mot qui soit à la fois limpide, accrocheur et agréable en bouche. La démarche est parfois aussi tortueuse que celle d’un artiste en proie aux affres de la création. « Quand on travaille sur un néologisme, ça nous hante », raconte Jocelyne Bougie, auteure de « littérature aigre-douce » (chick lit) et de « service loge-trotteurs » (couchsurfing). « On peut y mettre plusieurs jours. Des fois, on le laisse dormir et on y revient deux semaines plus tard. On fait un remue-méninges avec les collègues, on en parle à nos voisins. Ça finit par débloquer. »

C’est souvent un mot existant de la langue de Ducharme qui est appelé en renfort : un terme spécialisé dont on détourne le sens, un archaïsme recyclé dans un nouveau contexte. La barbotine (slush), on l’a puisée dans le domaine de la céramique : il s’agit à l’origine d’une pâte à poterie délayée dans de l’eau. La paperolle (quilling), une technique de créacollage, Christiane Loubier l’a déterrée du Moyen Âge : cet art d’enrouler de fins rubans de papier était jadis employé dans les églises pauvres pour imiter le filigrane. Le coucounage (cocoo­ning) s’inspire du provençal « cou­coun », qui signifie coque. Baladodiffusion (podcasting) est calqué sur le modèle de radiodiffusion. « C’est toujours avec les matériaux de la langue qu’on travaille, précise-t-elle. On cherche à exploiter le potentiel de créativité du français. »

Bruno Guglielminetti, spécialiste des plateformes numériques au cabinet de relations publiques National, a été l’un des plus prompts à adopter les mots de l’OQLF à l’époque où il était chroniqueur techno. « Je me voyais mal employer l’anglais pour exprimer des réalités qui étaient déjà implantées au Québec. Les gens de l’Office rendent notre langue pertinente dans une société qui évolue », estime celui qui a été, au milieu des années 1990, le premier « webmestre » de Radio-Canada (une appellation dont il s’attribue la paternité).

C’est d’ailleurs par cette inventivité que le Québec se distingue, selon Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire de la langue française et chercheuse à l’École des HEC. Contrairement à certaines idées reçues, la langue québécoise ne serait ni vieillotte ni particulièrement métissée. Seule une fraction des québé­cismes que la linguiste a relevés dans les pages du quotidien Le Devoir sont des vestiges de la Nouvelle-France (comme mitaine et achalandage) ou des emprunts à d’autres langues (comme aréna, de l’anglais, et caribou, de l’algon­quin). Ce sont plutôt les québécismes de création qui constituent la principale différence entre le français du Québec et celui d’outre-Atlantique.

L’OQLF a acquis un savoir-faire unique à ce chapitre en un demi-siècle d’existence. Dans les années 1970 et 1980, dans la foulée des lois linguistiques, la province se lance dans un gigantesque chantier de francisation. Le retard à rattraper est énorme : le jargon anglais domine dans presque tous les champs d’activité. Des terminologues sont envoyés en mission en France pour y recueillir les termes en usage. En l’absence d’équivalents fran­co-français, l’Office adopte des vocables locaux, comme les désormais familiers racinette, dépanneur, pourvoirie et bleuetière. Des vocabulaires spécialisés sont diffusés dans les milieux de travail – de l’industrie automobile à la gestion en passant par la manutention et le vêtement. « Nous avons une expertise ici, souligne Marie-Éva de Villers, qui travaillait à l’OQLF à l’époque. Les méthodes de recherche terminologique ont été créées au Québec. Il n’y a pas de structure équivalente ailleurs dans la francophonie. »

Or, la brigade peine aujourd’hui à monter la garde. « On n’a pas la moitié des employés qu’on avait il y a 20 ans, précise Danielle Turcotte, directrice générale adjointe des services linguistiques de l’Office. Le foisonnement de nouveaux concepts fait qu’on ne peut pas suivre la cadence. Juste dans le domaine des TI, ce sont plusieurs termes qui apparaissent chaque jour ! »

Et il y a un impondérable qui complique les manœuvres : les réactions épidermiques du public, qui se fait plus que jamais entendre par l’intermédiaire des réseaux sociaux. « Ayatollahs », « police des mots », « pelleteux de nuages » : les internautes ne ménagent pas les quolibets quand une recommandation ne fait pas leur affaire. « La nouveauté rebute, souligne Denis Juneau, linguiste à l’OQLF. Je me souviens de l’époque où « logiciel » paraissait curieux. Les gens préféraient software. »

La pointilleuse Yolande Perron y a goûté avec ses mots-valises souvent jugés, au premier abord, trop poétiques ou alambiqués pour la haute technologie. L’un de ses derniers-nés, « infonuagique » (cloud computing), fusion d’informatique et d’un synonyme peu connu de nuageux, s’est fait qualifier de « bizarre », d’« horrible », de « pompeux ». La terminologue tâche de se blinder contre ses détracteurs. Épinglées à la cloisonnette, des citations célèbres évoquent son amour de la langue, dont celle-ci, de l’écrivain Alexandre Vialatte : « Que serait la vie sans l’imparfait du subjonctif ? » « Ça m’est arrivé de réagir très tristement aux critiques, admet-elle. Des fois, on trouve que les arguments sont bien minces. »

Le pouvoir de séduction d’un mot comporte une part de mystère. Les fonds de tiroirs de l’OQLF sont remplis de propositions qui ont raté la cible sans qu’on s’explique pourquoi, comme les tristement notoires moufflet et hambourgeois. Dans les domaines de l’éducation, des transports et de la pêche, à peine plus du quart des nouveautés officiellement recommandées par l’Office ont réussi à s’implanter.

Une chose est sûre : la vitesse de réaction peut faire pencher la balance. Dans les tranchées de l’OQLF, c’est une course contre la montre pour lancer une traduction avant que l’anglicisme se niche dans la parlure québécoise. Après, il sera presque impossible de le déloger.

Si l’Office n’est jamais parvenu à introduire la fameuse « mercatique », l’un de ses plus criants échecs des années 1990, c’est qu’il était déjà trop tard pour détrôner « marketing », estime Marie-Éva de Villers. Dommage. Car aux yeux de la spécialiste, ce genre d’emprunt à l’anglais demeure une sorte de verrue sur la langue, un encombrant transfuge. « Il ne s’intègre pas, explique-t-elle. En français, on a la possibilité de créer toute une constellation autour d’un mot à l’aide des suffixes et des préfixes. À partir de décrocheur, on a construit décrochage et raccrocheur, par exemple. Mais si on prend le mot d’une autre langue, on ne peut pas le décliner ainsi. Il reste un corps étranger. »

De temps en temps, la magie opère. Yolande Perron a vu plusieurs de ses inventions – dont clavardage, pourriel, hameçonnage et baladodiffusion – entrer dans les pages des dictionnaires Robert et Larousse. « La première fois, j’ai fêté ça avec des amis, dit-elle. C’est un grand bonheur. En devenant linguiste, je n’aurais jamais pensé vivre une émotion pareille. »

Récemment, « pourriel » a même perdu dans le Hachette la mention « Canada », qui le signalait comme régionalisme – un détail vécu comme un triomphe dans l’immeuble du boulevard Charest. Le mot passe maintenant inaperçu entre « pourridié » et « pourrir », une pierre comme une autre dans la muraille de la langue. Mais c’est une reconnaissance à double tranchant pour Yolande Perron, qui perd ainsi le lien ténu qui l’unissait à son œuvre. « Ça m’attriste un peu, confie-t-elle. Bien sûr que c’est une consécration. Mais dans 50 ans, on ne saura plus que ça vient du Québec ! »

Une brève histoire de la langue

La profusion de mots technos issus de la langue de Steve Jobs a de quoi donner le tournis aux terminologues. Mais une telle explosion n’est pas inédite dans les annales du français, souligne Jean-Claude Boulanger, professeur de linguistique à l’Université Laval. « Toute révolution sociale appelle une révolution lexicale, précise ce spécialiste de l’histoire des dictionnaires. À la Renaissance, au 16e siècle, il y a eu plein d’emprunts à des langues étrangères, dont l’italien, qui nous a donné beaucoup de mots des finances, de l’alimentation et des arts. » Après un ralentissement au 17e siècle, ère où la néologie était vue comme une atteinte à la pureté de la langue, la création a repris de plus belle. « La naissance de l’industrie moderne, à la fin du 18e siècle, a généré un fort besoin de mots. Les termes de la fabrication des objets et du chemin de fer, notamment, sont venus de l’anglais, poursuit le linguiste. Dans les années 1970, avec les progrès de la miniaturisation, c’était la vague des mini : « mini-ceci », « mini-cela », vous en aviez à la tonne. Ça devenait énervant ! »

La France, c’est la France

Les Français ont mis longtemps à se rendre. En 2003, la Commission générale de terminologie et de néologie, en France, a finalement donné sa bénédiction à « courriel », six ans après son adoption au Québec. Il était temps ! L’organisation avait auparavant recommandé « mél » comme traduction d’e-mail – « une horreur », selon Jean-Claude Boulanger, professeur de linguistique à l’Université Laval. (Le mot courriel circulait déjà quand l’OFLQ l’a approuvé, en 1997. Mais qui l’a inventé?)

En revanche, la Commission ne s’est jamais ralliée à « clavardage » (chat), malgré la popularité du mot partout dans la francophonie. Elle a plutôt préconisé « causette », terme demeuré obscur, puis « dialogue en ligne ». Pour remplacer spam, c’est « arrosage » qui a été choisi au lieu du québécisme « pourriel ». Dans les années 1980, l’organisme français avait aussi levé le nez sur le bon vieux « dépanneur », lui préférant… « bazarette ». La linguiste Marie-Éva de Villers met cette résistance sur le compte d’un certain snobisme. « C’est comme s’il ne fallait jamais prendre le terme du Québec. Parce que la France, c’est la France, et ce ne sont pas les Québécois qui vont enseigner aux Français comment parler, ironise-t-elle. En fait, leurs travaux ne se comparent en rien à ce qui se fait au Québec. Ils ne font pas du tout un travail suivi. Ils proposent des trucs complètement farfelus et personne ne retient ces suggestions. »

Googler ou ne pas googler

Le verbe anglais « to google », dérivé du célèbre moteur de recherche, est entré dans l’Oxford English Dictionary il y a déjà six ans. Les mots « tweet » et « tweeter », issus de la plateforme de microblogues Twitter, figurent désormais dans Le Petit Robert. Mais l’OQLF n’est pas près d’emboîter le pas, pour une raison qui n’a rien de linguistique. « On doit exclure les marques déposées, explique Yolande Perron. En tant qu’organisme gouvernemental, on a une obligation de neutralité. On ne peut pas privilégier une entreprise par rapport à une autre. »

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