L’année des fourmis

En 2006, ce sont les fourmis qui ont gagné. Celles qui refusent de renoncer devant l’obstacle. Elles ont changé nos vies.

Au temps des cathédrales, il était admis que les ouvriers qui travaillaient à un ouvrage meurent avant d’en avoir vu l’achèvement. Ils savaient que tel serait leur destin. C’était une autre époque.

Fille d’un siècle où les tours s’érigent en quelques mois, je me suis souvent demandé comment on pouvait passer une vie à suer pour une cathédrale qu’on ne verrait jamais.

L’époque actuelle glorifie la rapidité de l’action. Et elle occulte les réalisations qui se résument mal en quelques secondes au bulletin d’informations. À moins qu’on prenne le temps.

Lorsque l’équipe de rédaction de L’actualité s’est rassemblée, comme le veut la tradition depuis 12 ans, pour choisir les personnalités de l’année, les vedettes de l’heure ne sont pas rapidement venues à l’esprit.

Qui donc avait contribué à changer le paysage, les mentalités, la vie, les institutions? Qui nous avait marqués?

Tout doucement, au cœur de la discussion, s’imposèrent… les fourmis. Vous savez, ces bestioles qui refusent de reculer devant l’obstacle. Qui s’entêtent à vouloir le contourner, l’escalader. Renoncer pour elles n’est jamais une option.

La cuvée 2006 des personnalités de l’année de L’actualité est donc faite de bagarreurs, d’entêtés, de persévérants, qui savent voir au-delà de l’obstacle et penser plus loin que leurs difficultés.

En tête, des femmes. Un groupe de neuf femmes qui, depuis 10 ans — certaines depuis 30 ans —, en dépit de leurs différences politiques, ont fait cause commune pour mettre fin à la discrimination systémique qui règne, sur le marché du travail, à l’égard des métiers dits «féminins».

Grâce à elles, des milliers de femmes ont reçu des chèques en 2006, d’autres en recevront bientôt. Et gagneront désormais mieux leur vie. Grâce à elles, le Québec fait figure de pionnier dans le monde. À ces bâtisseuses qui ont patiemment, pendant des années, apporté leur pierre à l’édifice… L’actualité lève son verre.

Tout à côté d’elles, un homme. En apparence, une victime. Mais dans les faits, un héros: Maher Arar. L’obstacle qu’il a surmonté était de taille: le gouvernement du pays le plus puissant du monde, les États-Unis. La bavure canado-américaine qui a expédié ce père de famille dans un cachot syrien serait restée secrète sans la persévérance de Maher Arar. Tous les Canadiens lui sont redevables. Ils savent désormais encore plus de quelle incompétence leur gouvernement peut se rendre coupable. Leur vigilance en sera accrue.

Non loin de Maher Arar, un médecin: l’oncologue Richard Béliveau, désormais mieux connu sous le surnom affectueux de «Docteur Cancer». Las de voir autant de gens ravagés par la maladie, il a pris sa truelle et posé une pierre: un livre de cuisine qui révolutionne la façon dont le Québécois moyen envisage aujourd’hui de lutter contre le plus grand tueur de l’époque.

Le plus rose des grands de l’année est… un bébé. Ou devrait-on plutôt dire ses parents? En 2006, les Québécois ont donné naissance à 80 000 poupons, du jamais-vu au Québec depuis 10 ans. C’est peu, je sais. Mais pensons-y. En 2006, des milliers d’hommes et de femmes ont fait un acte de foi: ils ont mis au monde un enfant et ont osé croire que leur société saurait être digne de lui. Tous ces parents et tous ces bébés méritent bien le titre de «personnalités de l’année»!

Tout au cours de l’année, d’autres Québécois nous ont émerveillés. Des médecins qui ont traité les victimes de la tuerie du collège Dawson aux soldats québécois qui se dévouent en Afghanistan, ils ont été nombreux à aller au-delà de ce qui est attendu d’eux.

Une fois de plus, les artistes québécois ont brillé sur la scène internationale. L’extraordinaire réussite de Dominic Champagne et du Cirque du Soleil, l’exploit d’avoir réuni les Beatles pour cet époustouflant spectacle qu’est Love, demeurera un élément marquant de l’année. Tout comme les chansons de Pierre Lapointe et le succès cinématographique de Patrick Huard avec le film Bon Cop, Bad Cop continueront de nous rappeler l’incroyable variété de talents du milieu culturel québécois.

Et la nation dans tout cela, me direz-vous? La nation? Elle est là. Son cœur bat. Comme disait René Lévesque en 1978, dans un discours prononcé dans l’ouest de l’île de Montréal — alors appelé le West Island —, si vous payez des impôts au Québec, vous êtes un Québécois. Le reste est l’affaire des fourmis et des bâtisseurs de cathédrales.

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