L’année en grand

Leur parcours exceptionnel suscite l’admiration. En 2007, des hommes et des femmes ont transformé chacun à leur manière notre façon de voir la vie. L’actualité les salue !

GUY LALIBERTÉ – Plus qu’une goutte dans l’océan

Pierre Cayouette

En 2007, ce ne sont souvent plus les politiciens qui changent le monde, mais plutôt les milliardaires philanthropes comme Guy Laliberté.

C’est bien connu, le fondateur du Cirque du Soleil fait de l’argent comme de l’eau. Sa fortune personnelle est évaluée à 1,4 milliard de dollars. Le milliardaire de 46 ans reconnaît d’ailleurs d’emblée que la vie lui a beaucoup donné. Or, le temps est venu, estime-t-il, d’agir et de s’engager auprès des plus démunis.

Connu entre autres pour ses partys mémorables et ses frasques de jet-setter, Guy Laliberté cherche désormais à s’imposer comme un grand mécène, lui qui donne déjà, depuis 1995, 1 % de sa fortune à l’organisme Cirque du Monde.

L’ex-cracheur de feu a ainsi officiellement lancé, à la fin d’octobre, sa propre fondation pour donner accès à l’eau potable aux populations des pays les plus pauvres.

Guy Laliberté investira 100 millions au cours des 25 prochaines années dans sa fondation One Drop / Goutte de vie. « On ne peut pas rester indifférent quand on sait que toutes les huit secondes un enfant meurt de ne pas avoir accès à de l’eau potable », explique-t-il. Il a aussi encouragé les entreprises et leurs salariés à verser 1 % de leurs revenus pour combattre la pauvreté dans le monde.

Avant même le lancement officiel de sa fondation, Guy Laliberté a reçu un prix des Nations unies pour la création de jardins communautaires au Nicaragua.

Selon les Nations unies, 2,7 milliards d’humains manqueront d’eau d’ici 20 ans. Déjà, 30 000 personnes meurent quotidiennement, faute d’accès à l’eau potable.

LES SOLDATS DE VALCARTIER – Défenseurs de la paix

Daniel Chrétien

Des explosions avaient fait disparaître le champ de bataille sous un épais nuage de poussière. Malgré les tirs nourris de l’artillerie, les talibans résistaient. Et faisaient siffler les balles au-dessus de la tête des soldats du 22e, réfugiés dans leurs tranchées. Deux jours durant, en novembre, le combat a fait rage. Deux militaires canadiens y ont laissé leur vie. « J’ai l’impression d’avoir vieilli de 40 ans », a lancé le caporal Philippe Lemieux au journaliste du Globe and Mail à l’issue de l’assaut.

Exit le casque bleu. En Afghanistan, c’est avec le fusil-mitrailleur C7 à la hanche que les militaires accomplissent leur travail. La mission canadienne au pays des talibans ne se fait pas « en mode peace and love », admettait, quelques jours avant de quitter Valcartier, un membre du « Van Doos » — comme les anglophones appellent le Royal 22e Régiment.

Un peu plus de 2 100 Québécois prennent actuellement part à la mission afghane. Leur lot quotidien : mines antichars, bombes artisanales, attaques à la roquette. Depuis le début des hostilités, en février 2002, 73 militaires canadiens sont morts. Malgré tout, ce sont des soldats convaincus du bien-fondé de leur mission — rétablir la paix et aider à la reconstruction du pays, entre autres — qui se sont embarqués en août pour la « ROTO 4 » (le quatrième envoi de troupes, en jargon militaire).

Ces hommes et ces femmes se battent aussi contre une opinion publique qui leur est défavorable : près de 70 % des Québécois désapprouvent l’intervention militaire canadienne dans ce pays déchiré par 30 ans de guerre. En dépit de cela, de nombreux fantassins, avant leur départ, voulaient croire que si la population en a contre la mission, elle se range tout de même derrière ses soldats.

Les opposants à la guerre devront s’armer de patience. La mission canadienne, dans sa forme actuelle, prendra peut-être fin en 2009. Mais si l’ONU, qui a autorisé l’intervention militaire, veut obtenir les résultats escomptés, il faudra que les 35 pays présents en Afghanistan s’engagent à y rester plus longtemps. Certains politologues estiment que le pays des talibans pourrait connaître un début de stabilité politique en… 2020.

DR GILLES JULIEN – La revanche de la tête dure

Louise Gendron

Une famille qui s’occupe mal d’un enfant n’est pas souvent coupable. Mais très souvent pauvre. D’argent, de connaissances, de moyens. Pour aider les enfants, appuyons aussi leurs familles. C’est tout le concept de la pédiatrie sociale.

Hum… Il y a 10 ans, médecins, spécialistes de l’enfance, travailleurs sociaux, tout le monde — ou presque — était sceptique. Tant pis. Le Dr Gilles Julien, lui, était convaincu. Et c’est en marge du réseau officiel qu’il a fondé, avec une infirmière aussi têtue que lui, Assistance d’enfants en difficulté (AED). Le but : donner à des enfants « multipoqués » — et à leurs familles — le coup de pouce dont ils ont besoin pour grandir et se développer.

Depuis, plus de 1 200 enfants sont passés par la maison où niche AED, au cœur du quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal. Et 800 autres par le Centre de services préventifs à l’enfance (CSPE), qui est né, en 2003, à Côte-des-Neiges, dans l’ouest de Montréal.

La pédiatrie sociale est toujours en marge. Mais disons que le réseau officiel vient y faire son tour… Et que le scepticisme fond tout doucement. Ainsi, depuis deux ans, tous les résidents en pédiatrie des universités McGill et de Montréal sont tenus de passer par les maisons du Dr Julien. Ashoka, multinationale qui veut changer le monde (voir L’actualité, 15 déc. 2006), a pris le Dr Julien sous son aile. Même le ministère de la Santé a fait un pas, timide : cette année, pour la première fois, il approuvait le financement d’un projet-pilote de prévention de la violence faite aux enfants mis sur pied par AED.

PAULINE MAROIS – La politicienne au long cours

Micheline Lachance

En politique, 2007 aura été l’année de Pauline Marois.

Dix-neuf mois après avoir mordu la poussière devant André Boisclair — une défaite qui aurait pu l’inciter à tirer sa révérence —, elle a été plébiscitée chef du Parti québécois, devenant la première femme dans l’histoire politique québécoise, tous partis confondus, à accéder à un tel titre. Depuis, propulsée au-devant de la scène par son « nous », elle s’est imposée comme une adversaire de taille que redoutent maintenant les Jean Charest et Mario Dumont. Et pour cause ! Elle a remis le PQ sur les rails et caracole en tête des sondages : des trois chefs, elle est celle à qui les Québécois feraient le plus confiance comme premier ministre.

Une force de la nature, Pauline Marois. En 1981, à 29 ans, quand elle a été élue députée, elle était sur le point d’accoucher. La conciliation famille-travail, elle connaît. Trois de ses quatre enfants sont nés alors qu’elle était ministre. Côté caractère, elle a la couenne dure d’une femme qui a dû se battre pour gravir les échelons.

À défaut d’être chef du parti qui l’a boudée à deux reprises, elle fut vice-première ministre. Une superministre aussi, qui a servi sous cinq premiers ministres. Elle a dirigé 14 ministères, dont ceux de la Santé et de l’Éducation. Pour éliminer les commissions scolaires confessionnelles, elle dû faire modifier la Constitution canadienne, ce qui n’est pas un mince exploit. Les garderies à cinq dollars, c’est elle, la maternelle obligatoire également. Autre tour de force, elle a géré, au cours d’un même mandat, tous les portefeuilles économiques, dont celui, très convoité, des Finances. Enfin, comme présidente du Conseil du Trésor, elle s’est entendue avec les 400 000 employés du secteur public… sans grève !

Depuis sa nomination, Pauline Marois a reconfiguré le paysage politique. Après avoir éloigné l’épée de Damoclès référendaire, elle a soulevé une tempête avec son projet de loi visant la francisation des immigrants. L’avenir nous dira si l’élue la plus expérimentée de l’Assemblée nationale a l’étoffe pour devenir la première femme à gouverner le Québec.

LUCIAN BUTE / JOACHIM ALCINE – Deux as de cœur

Jonathan Trudel

Il avait l’œil droit amoché et pleurait comme un bébé. Pourtant, Lucian Bute exultait. Le 17 octobre dernier, devant 15 000 amateurs en liesse réunis au Centre Bell, à Montréal, ce boxeur d’origine roumaine a accompli un exploit en devenant champion du monde dans la catégorie des super-moyens de l’International Boxing Federation (IBF). Il a aussi réalisé un autre rêve, moins spectaculaire mais significatif à ses yeux : celui de pouvoir remercier, en français, son public d’adoption.

Installé dans un modeste trois-pièces du quartier Villeray, à Montréal, Lucian Bute s’est intégré à la société à la vitesse d’un coup de poing depuis son arrivée au Québec, il y a à peine quatre ans. « Ici, les gens parlent français », dit-il simplement pour expliquer son empressement à apprendre la langue de Vigneault. Ses efforts ont porté fruit. Plus d’un million de téléspectateurs ont entendu son discours de victoire, une cote d’écoute exceptionnelle pour un combat de boxe.

Le triomphe de Lucian Bute, 27 ans, couronne une année faste pour la boxe québécoise. En juillet, Joachim Alcine a conquis le titre des poids super-mi-moyens de la World Boxing Association (WBA) — titre qu’il défend ces jours-ci, le 7 décembre. Né en Haïti, Alcine est un champion hors du commun, autant reconnu pour ses actions à l’extérieur du ring que pour ses puissants uppercuts. Déjà louangé pour son implication auprès des jeunes de Saint-Michel, quartier montréalais où il a grandi (voir « Un ange dans l’arène », 15 juin 2005), le boxeur de 31 ans souhaite se servir de sa notoriété accrue pour ouvrir un club de boxe dans la métropole et un orphelinat en Haïti. Qui oserait contrecarrer les projets de « Ti-Joa » ?

MICHEL BEAUDET – Une tête de 12 millions

François Guérard

Les Têtes à claques existent depuis à peine 16 mois et déjà leurs expressions colorent le langage courant… des Français ! « Je voyageais récemment en Égypte avec un groupe de compatriotes, raconte Didier Peillon, un Lillois de 37 ans. L’un d’eux a lancé : “Quelqu’un a apporté un Willi Waller ?”, ce qui a déclenché l’hilarité générale. »

Une parodie d’infopub sur un couteau-éplucheur (le Willi Waller en question), des poupées achetées au Dollarama, une collection de fausses dents de travers et un talent pour l’humour absurde, c’est tout ce qu’il fallait à Michel Beaudet, publicitaire de 41 ans, pour créer le phénomène culturel québécois de l’année. Les internautes ont fait le reste. Les deux clips les plus populaires dans le site Tetesaclaques.tv (« Willi Waller » et « Halloween ») ont été regardés à plus de 12 millions de reprises !

Les Têtes à claques sont nées à l’été 2006 dans un sous-sol de Boucherville, mais c’est en 2007 que Michel Beaudet en a fait un succès international. Ses personnages loufoques se sont mis à parler anglais — avec un fort accent québécois — dans une pub télé des sucettes Vertigo, du confiseur américain Topps (qui produit la gomme Bazooka). L’opérateur de téléphonie mobile français SFR a lui aussi recruté les personnages aux yeux exorbités, pour faire la promotion de son forfait destiné aux moins de 25 ans. Tetesaclaques.tv, lancé sans subvention, vaut près de 12 millions de dollars, a estimé en mai dernier la société d’analyse Web Adviso.

Mais la contribution la plus inattendue de Michel Beaudet est d’avoir fait de ses personnages des ambassadeurs du joual. Car les Français aiment les Têtes à claques nature, avec des mots comme « ouatcher », « pantoute » et « pitoune ». Des mots que les jeunes, qui jonglent déjà avec les codes du message texte et l’argot des banlieues, intègrent rapidement. Qui sait, Michel Beaudet ouvre peut-être la porte du marché français à des séries télé québécoises comme Les Bougon, sans doublage…

ANDRÉ CHAGNON – Le parrain de la santé

François Guérard

Il a 79 ans, est multimillionnaire, végétarien et déjeune tous les matins de crème Budwig et de jus d’herbe de blé. Et il veut remettre le Québec en forme. Le philanthrope André Chagnon a vu l’un de ses grands projets devenir réalité en juin 2007. L’Assemblée nationale a déclaré la guerre à l’obésité, acceptant à l’unanimité de financer la moitié d’un fonds de 400 millions de dollars pour la promotion de saines habitudes de vie.

André Chagnon est le Bill Gates du Québec. En 2000, le fondateur de Vidéotron a vendu son entreprise à Quebecor pour 1,8 milliard de dollars. Que faire avec autant d’argent ? La charité, a répondu la famille Chagnon. La Fondation Lucie et André Chagnon (Lucie est le nom de sa femme), la plus importante du Canada, était née, avec un actif de 1,4 milliard.

La Fondation a fait de l’amélioration de la santé des Québécois son cheval de bataille. Un peu plus de la moitié des Québécois d’âge adulte marchent moins d’une heure par semaine, près du quart sont obèses ! André Chagnon a donc fait au gouvernement Charest une offre qu’il ne pouvait refuser. Un don de 200 millions sur 10 ans pour la création d’un vaste programme qui financera, par exemple, des installations sportives dans les écoles et des cafétérias n’offrant que des aliments sains. Une condition : Québec devait allonger la même somme. Il l’a fait, en juin, puisant dans les coffres de la taxe sur le tabac.

En septembre, André Chagnon a lancé une nouvelle offre : 50 millions sur 10 ans pour aider l’État à contraindre les chaînes de restauration rapide et les fabricants d’aliments transformés à indiquer clairement la valeur alimentaire de leurs produits. Un code de couleurs sur les emballages — vert pour les bons produits, jaune pour ceux à consommer avec modération et rouge pour les mauvais — pourrait faire l’affaire.

Un jour, peut-être, la campagne contre la malbouffe aura le même effet que celle qui a proscrit la cigarette des lieux publics. Et ce sera un peu grâce à André Chagnon.

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