L’appétit d’un homme fort

L’appétit d’un homme fort est programmé dans un seul but : charpenter l’humain le plus fort. Quelle est la recette ? 

Photo: Maison Louis-Cyr © Jean Chevrette
Photo: Maison Louis-Cyr © Jean Chevrette

De la viande. Hugo Girard voulait manger de la viande. Tout de suite ! Essayez de vous interposer entre un homme fort et sa volonté. Ce midi-là, au terme d’une conférence de presse, trois relationnistes désemparées peinaient à trouver sur leur iPhone une grilladerie ouverte dans le Vieux-Longueuil. Impatient et affamé, Girard a sauté dans sa Chrysler 300. Il connaissait un endroit, à trois coins de rue. Sur la nappe blanche du restaurant, il déballe sa pharmacie — une poignée de capsules remplies de poudre brune et un sachet de riz Uncle Ben’s précuit, tout juste sorti de la glacière qu’il traîne toujours avec lui. Puis il commande une escalope. Hugo Girard doit manger toutes les trois heures, comme un nourrisson. « Un bébé de 300 livres [136 kilos], ouais. »

L’appétit d’un homme fort est programmé dans un seul but : charpenter l’humain le plus fort. La recette ? « Il doit manger comme un champion, s’entraîner comme un champion, marcher comme un champion, parler comme un champion. Tout ce que tu entreprends, tu le fais comme si tu étais le meilleur, pour développer cette force de caractère qui te fera atteindre ton objectif », dicte le colosse sacré le plus fort de la planète en 2002, en repoussant une courgette de sa fourchette.

Bien que les titans du muscle soulèvent à bout de bras de la quincaillerie de 78 kilos et déplacent des Mitsubishi sous les regards ébaubis, leur véritable puissance ne réside pas sous cette cuirasse exsudant la virilité, mais émane de ce que, dans le film Les Boys, Marc Messier appelait « la dureté du mental ».

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En 1889, Louis Cyr soulevait d’une main un poids de 273 livres. Seuls quelques hommes ont réussi à égaler son record. Affiche: Niday Picture Library/Alamy

Bien avant que l’épreuve du tir de l’Airbus les intimide et qu’ils se râpent les bras en soulevant des cailloux de 113 kilos, leurs familles et leurs amis tentent de les dégonfler, soutenant qu’être un homme fort n’est pas un projet de vie viable. C’est pourquoi Hugo Girard, lui, est devenu policier : d’une part pour assurer sa sécurité financière, d’autre part pour pouvoir s’entraî-ner entre les quarts de travail. Le chemin de l’homme fort est semé d’épreuves pour le convaincre d’abandonner.

Mais il y a surtout la douleur.

Les athlètes de force s’échinent à des versions démesurées des tâches de tous les jours — des tâches qui seraient davantage le lot d’un agriculteur que d’un adjoint administratif, s’entend. Soulever des bûches (lire : des troncs) à bout de bras, marcher avec des barils remplis de liquide sur le dos, déplacer des pneus (de bigfoot). « Il y a des récepteurs dans les tendons qui te crient d’arrêter, pour éviter les déchirures », explique Bill Crawford, médecin au New Hampshire et analyste pour Milo, le magazine des athlètes de force. « Ton corps te hurle de lâcher prise, mais tu ne dois pas écouter ces réflexes. Il faut se réfugier ailleurs dans son esprit et dominer sa raison. La moitié du travail se passe dans la tête ; c’est là, le véritable champ de bataille. »

Car chaque obstacle est une sorte de surprise. L’athlète doit évaluer en quelques secondes comment dominer la charge (on n’affronte pas un camion de 30 tonnes comme une barre d’haltérophilie) et visualiser le parcours qu’il doit faire avec elle en exerçant une poussée qui défie toutes les lois de la biomécanique. Avec une confiance en soi encore plus colossale que le moteur de son ambition.

Son corps robuste et hors norme est presque un cadeau des dieux de la mythologie grecque. Des hommes comme Hugo Girard et Louis Cyr doivent le temple de leur esprit au hasard de la convergence génétique, un héritage réparti dans les régions nordiques. Et aussi à la sélection naturelle infligée par la colonisation canadienne. La force n’était rien de moins qu’une condition de survie devant la rudesse du climat et servait au dur labeur du défrichage et de l’épierrage des champs. La puissance physique, vénérée depuis l’origine de la société (dans Merveilles de la force et de l’adresse, le bibliothécaire et auteur français Guillaume Depping écrivait même qu’elle était « davantage honorée qu’elle ne l’est de nos jours »… et son livre a été publié en 1869 !), était un objet de culte dans le Canada français.

« Au début du XXe siècle, la grande majorité des conversations des hommes et de leurs jeux sur les chantiers portaient sur la force », raconte Paul Ohl, auteur d’une biographie sur Louis Cyr, qui côtoie l’univers de la force physique depuis plusieurs décennies. Il évalue à entre 2 000 et 3 000 le nombre de ces hommes génétiquement doués sur la terre. « Beaucoup d’hommes forts viennent des pays scandinaves. Depuis 1977 — année où les épreuves de force du World’s Strongest Man et leur adaptation pour l’industrie de la télévision sont nées —, ce sont eux qui tiennent le haut du pavé. »

Hugo Girard s’entraîne depuis l’âge de 12 ans à cette discipline oubliée, tenue dans l’ombre pendant 40 ans, jusqu’à ce premier championnat mondial de 1977. Et c’est à cet hercule le plus connu de l’ère moderne canadienne que l’on doit la popularité des compétitions de force au pays. Avec ses bras aussi massifs que des jambons de Pâques, Girard poursuit une carrière de culturiste depuis que les blessures ont mis fin à sa carrière d’homme fort.

Un siècle après le règne de Louis Cyr, qui a propulsé la simple démonstration de force au rang de discipline théâtrale et de figure de cirque, la « construction » des hommes forts est plus organisée. De nos jours, les gars ont soif. Les mâles multivitaminés carburent aux boissons riches en protéines et se gonflent en silence aux hormones de croissance. Alors que Louis Cyr, lui, ingurgitait de 6 000 à 8 000 calories par jour, jusqu’à sept bols de soupe, 4,5 kilos de viande, en plus de pain et de patates. Il croyait que pour être fort il devait manger.

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Hugo Girard, sacré l’homme le plus fort de la planète en 2002, s’entraîne depuis l’âge de 12 ans. Pour maintenir la forme, le colosse doit manger toutes les trois heures. Photo: Marc-Antoine Jean

Le Dr Bill Crawford croit que la préparation de Louis Cyr tenait du pur génie. « Le travail mental qu’il a entrepris était encore plus titanesque qu’aujourd’hui. Quand il s’en allait en compétition, il ne sautait pas dans un jet. Il n’avait pas les outils pour s’entraîner dans un gymnase. Et sa nourriture, elle poussait dans son jardin. Louis Cyr était bien en avance sur son temps. Depuis son règne, seule une poignée de gens ont pu soulever à bout de bras un poids de 270 livres [122,5 kilos]. Mentalement, il devait être fabuleusement fort. Magistralement fort, même. Il n’avait pas le choix. »

Tout comme les superhéros, les hommes forts fascinent parce que leurs actions et leur bravade dépassent les limites de la raison. La journée où Hugo Girard a remporté le titre de champion du monde, en 2002, il a compris une chose : « Peu importe ce que j’ai envie de faire, je pourrai le réaliser si je suis prêt à en payer le prix », dit-il en commandant un second verre de Coca-Cola.

Il avait tout mangé.

Sauf ses légumes.