L’architecture vous intéresse ?

L’architecture, d’une certaine façon, représente le souverain langage de la société politique : les pyramides égyptiennes ou mayas, les temples grecs, les cathédrales, les monastères ou les châteaux racontent aujourd’hui encore l’importance des nations, la foi des foules, la puissance des princes ou l’évolution des techniques. Nous pouvons donc à juste titre nous demander si nos édifices publics, construits suivant les règles du moindre coût, parleront de la splendeur démocratique et de la culture de notre siècle.

Dans L’architecture du bonheur, un livre séduisant, généreusement illustré, le Suisse Alain de Botton nous sert de guide dans la recherche de l’harmonie urbaine. Si l’essayiste penche surtout en faveur des formes anciennes, il affirme néanmoins que « rien en architecture n’est laid en soi, c’est seulement au mauvais endroit ou de la mauvaise taille… ».

Autrefois, les rois et les empereurs convoquaient les architectes. Aujourd’hui, ce sont le plus souvent les conseillers municipaux qui consultent les urbanistes, et les fonctionnaires qui approuvent les plans des grands projets. Nos villes ont ainsi hérité de constructions plutôt bâtardes, sans parler d’infrastructures insensées (dont certains échangeurs routiers) et d’un mobilier urbain fabriqué en série. Les bacs à fleurs en béton et les lampadaires plus ou moins exotiques qui égaient nos rues évoquent rarement un profond souci esthétique.

Au fait, qu’est-ce qu’un environnement harmonieux ? La question est presque aussi importante que celle du réchauffement climatique : à quoi sert-il, en effet, de sauver la planète, si c’est pour l’enlaidir ? Et quand va-t-on se préoccuper de la beauté autant que de la sécurité ou de la propreté des quartiers ? « La beauté n’est que la promesse du bonheur », disait Stendhal. Peut-on affirmer que l’on vit plus heureux dans des villes harmonieuses comme le sont Barcelone, San Francisco ou Québec ?

En Europe, pendant des siècles, la question ne se posait même pas, écrit Alain de Botton : le style classique s’imposait d’emblée, avec des avenues aux façades symétriques répétées et des immeubles inspirés de temples grecs ou romains. Architecture et tradition allaient de pair, jusqu’au jour où le riche héritier d’un premier ministre britannique, Horace Walpole, médiéviste passionné, décida de faire construire la « première maison gothique » du monde !

Ce style néogothique se répandit rapidement, avec ses arches, pinacles et créneaux de pierre, d’abord en Europe, puis aux États-Unis et jusqu’à Montréal, qui en possède de beaux exemples, dont la basilique Notre-Dame ou la cathédrale anglicane Christ Church. Vous ne trouverez évidemment pas dans l’ouvrage d’Alain de Botton la liste des édifices montréalais qui illustrent les langages architecturaux. Par contre, il existe un guide indispensable dans ce domaine : L’architecture de Montréal, heureusement illustré de nombreuses photos extraordinairement bien cadrées, accompagnées de textes riches d’information pertinente.

Il est instructif de lire l’essai du Suisse Alain de Botton avec en main le guide québécois de François Rémillard et Brian Merrett, car étrangement la ville de Montréal possède quelques exemples intéressants de presque tous les styles architecturaux des derniers siècles. C’est le lot de consolation d’une cité hétéroclite, qui paiera cher la mégalomanie des politiciens de la Révolution tranquille. « La mauvaise architecture est en fin de compte autant un échec psychologique que stylistique », insiste Alain de Botton, qui ne connaît pourtant pas Jean Drapeau.

Au 19e siècle, dans la foulée des découvertes techniques, s’imposa l’ingénieur, qui savait utiliser de façon rationnelle des matériaux inédits — le béton, l’aluminium, les panneaux de verre ou d’acier. Ce fut l’âge des gratte-ciel et d’une harmonie nouvelle. Mieux encore, la classe moyenne, grâce au préfabriqué, a pu choisir ses demeures sur catalogue : bungalows californiens, cottages Tudor, maisons rustiques « canadiennes » ou petits manoirs aux abords d’un terrain de golf.

« La construction de nouveaux quartiers est généralement synonyme de profanation, dans la mesure où ils sont moins beaux que la campagne qu’ils ont remplacée », dit Alain de Botton. Voyez l’île de Laval ! Bonne ou mauvaise, l’architecture dure. Mais sous prétexte de loger les populations, sommes-nous dispensés de réfléchir avant de défigurer villes et villages et de poursuivre l’étalement des banlieues ?

L’architecture du bonheur, par Alain de Botton, Mercure de France, 352 p., 45,95 $.

L’architecture de Montréal, par François Rémillard et Brian Merrett, Les Éditions Café Crème, 240 p., 29,95 $.

PASSAGE

« Entre 1954 et 1976, plus du tiers du centre-ville de Montréal est détruit pour permettre l’élargissement des rues, le percement des autoroutes et l’aménagement de stationnements à ciel ouvert. De magnifiques bâtiments victoriens sont sacrifiés à l’automobile et à la spéculation immobilière. »

François Rémillard et Brian Merrett