Lassitude mémétique

Qu’ont en commun les GIF et les dictons ? Ils viennent d’un autre temps et ne sont pas toujours pertinents, dit Olivier Niquet. 

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Cela faisait à peine une heure que Will Smith avait giflé Chris Rock que j’étais déjà las de voir passer des mèmes les mettant en vedette. Les réseaux sociaux sont excellents pour s’approprier le coup d’éclat du moment et le remâcher avec de l’imagination et un peu de mauvaise foi. Le cycle de la création de ces mythes du Web est de plus en plus rapide et contribue à amplifier la portée d’un événement pour qu’il s’insère dans la culture populaire. 

Quelques jours après les événements, Gaétan Barrette, député du Parti libéral du Québec, disait à l’Assemblée nationale se retenir pour ne pas traverser la chambre et aller brasser son adversaire. « Appelez-moi Will », blaguait-il. Une récupération plus ou moins habile, surtout qu’on a l’impression que Gaétan Barrette pourrait en apprendre à Will Smith en matière de théâtralité.

La formule courte et efficace du mème est utilisée à toutes les sauces sur les réseaux sociaux, à tel point que pendant quelques jours, il est possible de réagir à n’importe quelle situation avec une photo des Oscars sur laquelle on aura incrusté un mot d’esprit. Le mème peut remplacer une réponse élaborée qui aurait inclus des signes de ponctuation, comme dans l’ancien temps. Il faut dire que nos claviers ont maintenant tendance à transformer automatiquement la ponctuation en émojis. Non, je ne voulais pas te faire un clin d’œil, je voulais employer le point-virgule ; c’est que j’hésitais entre le point et la virgule. À l’inverse, il m’arrive souvent d’avoir envie de mimer l’émoji du gars qui lève les bras dans les airs et qui signifie quelque chose comme « que voulez-vous, ce qui se passe est un peu fou, mais on ne peut rien y faire ». Un émoji ou un mème peuvent en dire long, et les mondes numérique et réel sont intimement reliés. 

Il en va de même pour les GIF animés qui remplacent souvent une formule-choc ou un point d’exclamation sur les réseaux sociaux, tout comme dans nos discussions privées. Je dois avouer apprécier l’insertion d’un GIF bien choisi, même si je me désole de l’hégémonie culturelle qu’ils imposent. Dans une société comme celle du Québec, les GIF ont l’inconvénient de mettre de côté les particularités locales. Pour des centaines de GIF de Leonardo DiCaprio, de Britney Spears ou de Will Smith, on trouvera très peu de représentations de nos personnalités du terroir, ou à tout le moins, elles sont plus difficiles à dénicher dans les banques d’images. Entre créer sa propre version québécoise d’un mème ou d’un GIF et choisir la première image mouvante de quelqu’un qui s’étouffe avec son verre d’eau dans la langue de Shakespeare (en supposant que le toussage ait une langue), on penchera souvent pour l’option la plus facile.

En même temps, le GIF animé serait devenu ringard. Un truc de vieux millénarial (oui, il semble qu’on puisse être un vieux millénarial), comme l’a expliqué une jeune millénariale dans le magazine Vice : « Je vois les GIF de la même manière : je reste de marbre quand je les vois et mon cerveau considère rarement que quelque chose est “dit”, mais plutôt qu’il y a une absence de chose exprimée. Linda Kaye, professeure de cyberpsychologie à l’Université Edge Hill, au Royaume-Uni, n’a pas fait de recherches dans ce domaine directement, mais émet l’hypothèse que la popularité toujours croissante du partage de vidéos sur TikTok signifie que les jeunes générations sont plus habituées à la “création de contenus personnalisés”, et que les GIF peuvent sembler comparativement paresseux. »

Comme quoi une image ne vaut pas toujours mille mots.

Justement, parlant de dictons, j’oserai un parallèle entre cette utilisation des mèmes, émojis ou GIF et l’emploi des dictons que font certains pour appuyer leur argumentaire. Comme si un dicton faisait foi de vérité. « Il n’y a pas de fumée sans feu » est une phrase qui fonctionne bien si vous êtes pompier, mais qui n’a pas sa place dans un débat sur le consentement sexuel, sur la liberté d’expression dans les universités ou sur la hausse des prix au Dollarama. Il peut aussi arriver que pierre qui roule amasse de la mousse et qu’on soit mieux servi que par soi-même. Vous en savez quelque chose si vous êtes déjà allé manger au Toqué !.

J’ai entendu quelques fois depuis le début du conflit en Ukraine l’emploi du proverbe « Si tu veux la paix, prépare la guerre » (« Si vis pacem, para bellum », pour ceux qui ont fait leur cours classique). Il me semble qu’il ne s’agit pas là d’une vérité absolue. Je dirais même que c’est le genre de phrase qui ne peut mener qu’à une sorte d’escalade et qu’on ferait bien mieux de préparer la paix en discutant autour d’un café. C’est le type de proverbe auquel on a envie de répondre par un GIF de champignon nucléaire.

Tout ça pour dire qu’il est souvent amusant de se lancer des mèmes par la tête, mais lorsqu’ils s’insèrent dans une discussion sérieuse, il faut les recevoir comme on accueillerait un dicton. Ils ont l’avantage d’ajouter un peu de couleur à une conversation, mais ne peuvent pas être pris comme une fin en soi. Il y a quand même de l’espoir dans les pratiques des (jeunes) millénariaux qui trouvent paresseux de répondre à quelqu’un par la bouche de ses GIF et qui préfèrent des contenus personnalisés.

Êtes-vous d’accord avec moi ? Je présume que oui, puisque qui ne dit mot consent.

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Ironiquement, en voici un sur l’utilité de continuer son affaire sans s’arrêter pour lire les commentaires sur les réseaux sociaux: Les chiens aboient, la caravane passe.

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Poésie:
Art d’évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers.

Philosophie:
Ensemble de conceptions portant sur les principes des êtres et des choses, sur le rôle de l’homme dans l’univers, sur Dieu, sur l’histoire et, de façon générale, sur tous les grands problèmes de la métaphysique.

Niquetterie:
Art de transformer un sentiment, une fascination, une impression vive en un discours interminablement long et creux dont on ne sort ni fort ni faible.

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Mourrant!! Quelle chance de te lire aussi via l’Actualité maintenant! Je n’ose mettre ni émojis ni GIFs ici pour toutes les raisons qu’on connaît maintenant mais sachez combien ce sera délicieux de t’y suivre! À bon entendeur… (ben c’est quoi le dernier meme de « Salut! »? MDR)

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Je préfère prendre une minute pour choisir un bon gif déjà tout fait qu’une heure pour préparer une vidéo de mon cru. Plus on vieillit, plus la vie est courte. C’est sûrement ce qui explique tout ce temps dont disposent les jeunes milléniaux pour réinventer la roue.

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