L’autre « COVID longue »

J’ai peur que la pandémie ne nous ait rendus grincheux, intolérants à ce que, chacun, personnellement, considère comme de la bêtise. Et je crains surtout qu’elle nous ait rendus incapables de ne pas nous en fâcher.

Photo : Daphné Caron

Nous étions chez Adonis à Québec. C’était le vendredi pascal. La troisième vague entamait sa fulgurante montée et j’avais envie d’étriper tout le monde.

Déjà que les foules — surtout dans les commerces — et les files d’attente m’horripilent, là, la quantité de gens et leur absence de respect d’un minimum de distanciation étaient en train de me faire sauter les plombs.

Pas tant par peur d’attraper la COVID que parce que, comme d’habitude, le manque de sens commun de mon prochain m’exaspérait. En particulier, ici, de ma prochaine.

Pour la troisième fois en moins d’une minute, une dame d’un âge certain se penchait devant nous, nous frôlant, respirant à une trentaine de centimètres du visage de ma fiancée à travers un masque qui ressemblait plus à un mouchoir de poche, tenant à peine sur son visage, aussi pitoyable qu’un vieux string décati ayant perdu toute son élasticité. 

À la quatrième fois, j’ai explosé. Maladroitement. Trop fort. Sans avertissement. « Un peu d’espace, de respect, peut-être ? » La dame m’a répondu que j’étais un « endormi ». J’avais en plus affaire à une conspirationniste. Ma douce, honteuse, se sauvait avec le tzatziki pendant que je criais à la dame qui avait « fait ses recherches » un tonitruant « fuck you, #&@* de folle ! »

Chic de même. Un plongeon tête première dans l’anxiété sociale pandémique.

« Ahhh… David et les gens », a écrit un de nos amis à qui nous relations l’édifiante anecdote dans un groupe de discussion sur Messenger. C’est la phrase qui est revenue le plus souvent à mon sujet dans cet espace de conversation depuis le début de la pandémie. Mes amis savent que je les aime, mais qu’en général, j’ai de plus en plus de misère avec les gens. Et surtout que les mois qui viennent de s’écouler ont largement contribué à alimenter mon irritabilité. Pour ne pas dire ma misanthropie. 

La quantité de bêtises qui se sont dites et ont été faites en ligne et ailleurs n’a pas aidé. J’ai presque quitté Facebook, me suis exilé d’Instagram et n’ai fréquenté Twitter qu’en petit oiseau discret et furtif. Mais ce qui a filtré jusqu’à moi malgré cela, soit les manifs, les gourous, les thèses à cinq sous, voilà qui a fini de me dégoûter royalement de tout un pan du genre humain prétendument civilisé.

À un autre ami, je confiais : « Je sais pas trop comment je vais réussir à recommencer à vivre en société. » Il m’a répondu : « Moi non plus. » Mais je n’ai pas encore compris s’il parlait de lui ou de moi. 

Les deux, probablement. 

Tandis que les commerces rouvrent leurs portes, des amis et connaissances qui y travaillent me décrivent tous des scènes d’intolérance de la clientèle, gestes disgracieux et esclandres qui n’ont rien à voir avec le respect des règles sanitaires. L’impatience nous a gagnés. Le civisme, lui, en prend pour son rhume.

Aussi, après des mois à rêver de rencontrer du monde, je me surprends à voir mon enthousiasme s’étioler considérablement.

Je m’explique tout cela simplement : sans doute avons-nous perdu l’habitude de l’autre. Et toute notion d’altérité. 

La vie en ligne est facile. On peut s’opposer avec véhémence. On peut ignorer. On peut hurler son indignation. Mais la vie en société est faite de dizaines de petites mesures de mitigation que l’on s’impose afin de ne pas sauter au visage du voisin. Une pudeur. Une retenue. La conscience que vivre dans un espace physique partagé vient avec son lot de désagréments… qui ne valent pas toujours la peine que l’on s’indigne ou se crêpe le chignon.

L’ennui, c’est que l’incivilité cultive l’incivilité. J’avais déjà du mal à endurer celle-ci. Mon intolérance au manque de civisme me fait à mon tour manquer de civisme. Et c’est ainsi que nous entrons dans une spirale de violence verbale et de comportements détestables qui semblent malheureusement répandus dans les lieux publics en cette ère presque postpandémique.

Durant les 15 derniers mois, je me suis ennuyé de celles et ceux que j’aime. Énormément. Le reste de la société ne m’a pas tant manqué. Sa rumeur, oui. Les discussions épiées, aussi. Le mouvement collectif que forment les gens, je le retrouve avec bonheur. Mais j’ai peur que la pandémie ne nous ait rendus grincheux, intolérants à ce que chacun, personnellement, considère comme de la bêtise. Et je crains surtout qu’elle nous ait rendus incapables de ne pas nous en fâcher. 

Ici, je ne parle même pas de tous ceux et celles que nous avons vus défendre en ligne des thèses impossibles, monter au créneau pour dire que nous vivons dans une dictature, ou carrément défier l’autorité en refusant les mesures sanitaires. Je parle plutôt de la famille, des amis. Des gens que nous connaissions, que nous avons appris à connaître différemment en temps de crise, et avec lesquels il faudra aussi faire la paix. Si on ne décide pas de les sortir de nos vies.

Le retour à la normale ne sera peut-être pas aussi festif et déluré qu’on l’imaginait, donc. Nous ne nous jetterons peut-être pas immédiatement dans les bras de tous nos congénères, comme dans les images d’euphorie de fin de guerre. 

Ainsi, c’est sans doute une bonne chose que le déconfinement soit progressif. Il va nous permettre de nous réapprivoiser tranquillement. Ce sera l’autre « COVID longue ». Celui qui nous demandera du temps pour guérir de la pandémie, mais dans nos têtes.

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Dessin d’un enfant dans la vitre de sa maison. Pas l’arc en ciel. Un portrait de l’affreux virus. Au-dessus, il a écrit: « Je te déteste ».

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Tu as parfaitement raison David. J’ai moi-même « apostrophé » des ostrogos, des personnes âgées, 60 et plus, qui l’étaient sans doute avant la pandémie, ostrogos (mais sans que ça nous affecte) … ceux-là mêmes qu’on voulait protéger. Pas des jeunes, jamais! Étonnant? Pas vraiment. Les personnes qui sont au service du public, moi y compris, vous diront que les clients les plus difficiles à servir, les moins patients, les moins respectueux ce sont des personnes âgées. J’aimerais bien vous lire là-dessus.

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@Reynald Soucy,
« ceux-là mêmes qu’on voulait protéger. » On ne vous a jamais demandé de nous protéger. Je suis un de ces « vieux » et je n’ai pas besoin d’être protégé. Je suis capable de choisir les risques que je veux prendre. Les sages c’est nous. Vous les jeunes n’êtes que les petits arrivés hier qui pensent qu’il en savent plus que nous. Ce ne sont que des prétentions. Lors de la grippe espagnol de 1918, il n’y avait pas de vaccin et cette pandémie a durée 2 ans. La pandémie actuelle malgré les vaccins et tous les sparages aura elle aussi durée 2 ans sauf qu’elle aura causé plus de dommages social que la grippe espagnol. Plus de dommages pas par ce que de virus est plus dangereux que celui-ci de la grippe espagnol mais par manque de sagesse. La sagesse c’est d’accepter que la mort fait partie de la game et que ce sont les vieux qui partent en premiers. C’est l’ordre naturel des choses. Vous avez tout dramatiser et exagérer et votre manque de sagesse n’aura été qu’une agravation. Je ne vous en veu pas, c’est le propre de la jeunesse de tout exagérer. Lorsque vous aurez atteint notre âge vous serez plus relaxe face à la vie et la mort.

@Reynald Soucy
Vous avez très bien agi en apostrophant ces sexagénaires un peu trop désinvoltes. Il faut savoir que plusieurs études ont démontré que toutes les personnes sans exception qui franchissent le cap de la soixantaine deviennent soudainement intolérantes, irrespectueuses et belliqueuses. Des ostrogoTHS, quoi.

Cependant, la raison expliquant ce changement subit de comportement demeure toujours un mystère. Comme vous semblez avoir de vastes connaissances sur le sujet, peut-être pourriez-vous éclairer ma lanterne et celle des nombreux chercheurs toujours en quête de la réponse à cette énigme. Merci à l’avance de votre aide !

À vous lire, les Ostrogoths seraient probablement très insultés de se voir comparés à des gens que les moins de 60 ans doivent protéger. Je me demande bien où se situe la ligne où on devient Ostrogoth. Est-ce 60, 65 ou plutôt 70 comme l’a si bien dit notre cher Premier ministre?

Mon épouse ostrogothe de 71 ans s’est faite apostropher par des jeunes dans une voiture sport sur notre rue en campagne et qui lui ont ciré « Enwouèye à maison» à cause de sa chevelure blanche et de son statut de pestiférée selon notre cher PM. J’imagine qu’il s’agissait là de Wisigoths.

Enfin, j’espère que quand et si vous atteignez la soixantaine vous vous rappellerez que vous devenez un Ostrogoth et que vous allez traiter les autres avec plus de respect que vous ne l’avez fait dans votre commentaire…

Hier soir, j’ai fait quelques choses d’inhabituel. J’ai serré la main du chum de ma fille que je ne n’avais pas vu depuis plusieurs mois 😳tout s’est bien passé 👍 j’ai hâte moi de serrer des mains. La fin approche. Bon courage et au plaisir de vous relire

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Québec hein! Il n’y a que dans les grandes villes que la pandémie à causée autant de stress. Ici en Côte-Nord avec moins de 500 cas détectés depuis le début de la pandémie c’est plutôt relaxe. Et 75% de notre population a déjà reçue sa la première dose du vaccin. Et je m’apprête à prendre rendez-vous pour la 2ième dose. Bonne chance citadins.

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Ici en région j’ai remarqué quelques commis de magasins impatients sans raison mais franchement si j’avais eu à porter un masque toute la journée, tous les jours, je crois que j’aurais été vraiment méchante !

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Au contraire, je trouve qu’on tolère TROP la bêtise; il faut, justement cesser de tolérer ces COVIDiots qui sont peu nombreux mais qui vocifèrent très fortement; on laisse n’importe qui dire n’importe quoi; on laisse un petit groupe nuire à la masse.

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J’ai passé par tout ce que vous décrivez…La bonne nouvelle, c’est qu’on se connaît mieux soi-même et que le tri est presqu’inévitable :le superficiel n’a plus sa place dans nos réflexions; nous respirons un peu mieux, malgré les difficultés…

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