L’autre maire de Montréal

Il s’est voué corps et âme à l’organisation d’Expo 67, mais a bien peu eu la chance de vivre la manifestation de l’intérieur. Entrevue avec Philippe de Gaspé Beaubien, le « maire de l’Expo ».

Après l’Expo, Philippe de Gaspé Beaubien a fondé un empire de médias : CKAC, TV Hebdo, Coup de pouce… (Photo : Rachel Côté)

II a bâti l’une des grandes fortunes familiales du Québec, estimée à près de 800 millions de dollars. Mais en 1967, Philippe de Gaspé Beaubien était le « maire de l’Expo ». Il a passé les 185 jours de la manifestation à gérer les foules monstres, les menaces d’attentats, la grève du métro, alouette ! Au cœur même de l’aventure, il a vécu l’Expo… de l’extérieur. « J’ai visité deux, trois pavillons peut-être. J’aurais aimé ça goûter à la nourriture, voir ça de l’intérieur. »

Le directeur de l’exploitation venait de passer quatre années intenses. Embauché à l’automne 1963, à 35 ans, par la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle, il avait eu pour première tâche de préparer l’événement et de convaincre les exposants, les médias et les commerçants que le Québec savait organiser une grande exposition universelle. Pour offrir un parc d’attractions d’envergure, il a même sollicité l’aide de Walt Disney !

Issu d’une dynastie de marchands et d’entrepreneurs remontant à la Nouvelle-France, Philippe de Gaspé Beaubien a décroché un MBA de l’Université Harvard en 1954, avant de revenir au Québec avec son épouse bostonnaise, Nan Bowles O’Connell. Plutôt que d’entrer dans le giron de l’entreprise paternelle, il se tourne vers la distribution alimentaire. Mais en 1963, il lâche tout pour se lancer dans l’aventure d’Expo 67.

L’année suivant l’Expo, il fonde Télémédia, qui rachètera une partie des intérêts médiatiques de Power Corporation en 1970. Après son retrait des médias, au début des années 2000, Philippe de Gaspé Beaubien confie les rênes à ses trois enfants, Philippe III, François et Nanon, qui orientent leurs activités vers la finance et la publicité.

À 88 ans, Philippe de Gaspé Beaubien a raconté sa grande aventure de l’Expo à la réalisatrice Guylaine Maroist, dans le cadre du film Expo 67 : Mission impossible.

(Le documentaire sera en salle le 5 mai et sur le site expo-67.ca.)

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Lorsque vous êtes arrivé, en 1963, le remblayage des îles avait à peine commencé, les plans n’étaient pas terminés, le premier commissaire général avait démissionné. On ne peut pas dire que la confiance régnait.

À Paris, au Bureau international des expositions [qui supervise les expositions internationales], j’ai même entendu un Français dire : « Ces jeunes Canadiens vont voir que c’est difficile. Je ne serais pas surpris de les voir faillir. » C’est ce genre de paroles qui m’a poussé à travailler tous les soirs et les fins de semaine. On va vous montrer qu’on est capables ! Après l’Expo, une délégation japonaise, qui préparait l’Exposition universelle de 1970 à Osaka, est venue nous voir. Les Japonais voulaient savoir qui étaient nos consultants, qui avait tout construit. C’étaient nous autres !

Tout de même, vous avez bien reçu des conseils, de Walt Disney, entre autres…

Un jour, je fais remarquer à ma femme que je ne connais rien aux parcs d’attractions. Ma femme est américaine, et lorsqu’elle était jeune, elle séjournait en colonie de vacances avec les filles de Walt Disney. Le soir même, elle m’annonce qu’elle m’a obtenu un rendez-vous ! La semaine suivante, donc, je rencontre Walt Disney. Ayant appris que son grand-père était né au Canada, je lui ai dit : « Comme vous êtes un peu canadien, accepteriez-vous d’aider des Canadiens qui ne connaissent absolument rien aux parcs d’attractions de cette ampleur-là ? » Il a dit : « Laissez-moi y penser. » Il nous a organisé une visite de Disneyland. Ce fut une révélation : la propreté, l’ordre, la sécurité. J’avais les yeux grands comme ça. Je ne planifiais pas quelque chose de cette qualité-là, mais j’ai vu ce que ça pouvait être. Le lendemain, il m’a dit : « Je vais te prêter deux gars pour t’aider, pour une période de six mois. O.K. ? Sans frais. »

N’avez-vous pas également tiré des leçons des nombreux ratés de la Foire internationale de New York 1964-1965 ?

Je n’ai pas été impressionné par cette organisation. Ni par le contrôle des foules, ni par le contrôle des voitures, ni par les boutiques, ni par les kiosques d’information, ni par la sécurité. Nous pouvions faire mieux. Il fallait faire une expo qui nous rendrait fiers, quelque chose qui resterait dans la mémoire.

Expo 67 a été la première entreprise d’envergure au Canada où anglophones et francophones collaboraient d’égaux à égaux. Comment ça s’est déroulé ?

Si l’Expo avait été construite rien que par nous autres, les Canadiens français, elle n’aurait pas ouvert à temps. Parce qu’on aime dialoguer et discuter ! Mais si ça avait été juste des anglophones, ça n’aurait jamais été aussi le fun. Cette combinaison des deux cultures n’était pas facile. Mais c’est ce qui a permis à des gens ordinaires de réaliser quelque chose de tout simplement extraordinaire. C’est vraiment ça, le miracle de l’Expo.

Pendant l’aménagement du site, quelle a été votre plus grande difficulté ?

L’attitude réfractaire des Canadiens, surtout au Canada anglais. Ils n’avaient aucune confiance. Je n’ai pas pu convaincre un restaurateur canadien d’ouvrir un établissement à La Ronde. J’ai eu beau rencontrer les associations de restaurateurs, rien. Cette attitude a persisté jusqu’à l’automne 1966, six mois avant l’ouverture de l’Expo, quand la presse américaine a commencé à dire que l’Expo ne serait pas un flop, que ça pourrait même être extraordinaire. Là, l’attitude a changé complètement. Mais ce n’est qu’après l’ouverture, quand j’ai fait de nouveaux appels d’offres, que les restaurateurs sont venus.

Expo 67 fut un succès dès l’ouverture. Et pour le « maire » de l’Expo, les problèmes ont commencé…

Quelques heures après l’ouverture officielle, le 28 avril, on m’annonce que trop de monde arrive en même temps, et qu’il faut fermer l’accès au métro Berri-De Montigny [aujourd’hui Berri-UQAM] pour réduire le flot. Aïe ! [Rire] J’étais heureux : les gens venaient ! La première journée, on avait prévu 200 000 visiteurs, il en est venu presque 320 000. Au troisième jour, 550 000 personnes ! Il n’y avait pas assez de poubelles, de toilettes, de restaurants. Et comme on expérimentait l’utilisation de pictogrammes, entre autres pour les toilettes, le service d’ordre devait gérer les cas de personnes qui se trompaient de toilettes et qui ne voulaient plus ressortir.

Vu du quartier général des opérations, Expo 67, c’était comment ?

Ça n’a pas été une période heureuse pour moi. J’avais à gérer tous les problèmes, tous les jours. Je n’ai pas profité de l’Expo !

Entre les menaces d’attentats et les vols d’objets d’art, quel a été votre pire moment ?

Le 20 septembre, Lucien Saulnier [alors président du comité exécutif de la Ville de Montréal) m’annonce : « Les transports en commun tombent en grève. » J’ai dit : « Tu ne peux pas me faire ça, c’est une exposition universelle, sur des îles accessibles seulement en transport en commun. » Il a dit : « Ça ferme à minuit. » Il était 9 h du soir. Il devait y avoir 250 000, 300 000 personnes sur le site. J’ai réuni mon équipe pour planifier l’évacuation et essayer d’organiser les transports pour les jours à venir [la grève durera un mois]. On a travaillé toute la nuit. J’ai appelé le CN, les traversiers. Malgré tout, on est parvenus à vider la majeure partie des pavillons, sans trop de problèmes. Ma plus grande difficulté a été La Ronde. Ils ne voulaient pas partir, ils avaient trop de fun. Je ne me rappelle pas, 50 ans plus tard, tout ce qu’on a fait pour permettre aux gens de se rendre sur les lieux. On les laissait se stationner sur les beaux gazons, un peu partout. Je crois qu’on aurait peut-être pu atteindre les 60 millions de visites si on n’avait pas eu la grève.