L’avenir n’est pas écrit

« J’ai fait les compromis qu’il fallait pour être heureux, et le plus souvent, je le suis. » Une chronique de David Desjardins.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

J’écoutais le balado Deviens-tu c’que t’as voulu ?, de Dominic Tardif, en filant à vélo sur Les Équerres, chemin qui longe la rivière Jacques-Cartier.

La vallée rayonnait comme une émeraude végétale. Sur la corde à linge d’une entreprise de rafting, on avait étendu des combinaisons. On aurait dit une ribambelle de personnages en néoprène.

À la fin de chaque épisode, le journaliste pose à ses invités la question-titre de son émission. Pour la première fois, je me suis demandé si, moi, j’étais devenu ce que j’avais voulu.

Fort heureusement, non.

Ado, je professais que mon avenir allait ressembler à ce qui était alors mon pire cauchemar : une épouse, une maison, une piscine, un chien, deux voitures. J’étais en colère. Quelque chose me dégoûtait dans cette existence qui m’était promise et dont je devinais qu’elle ne pourrait durer avec l’intensité qui me semblait essentielle à une vie réussie. À moins de mourir avant 30 ans, mettons. J’étais d’une génération « no future ». Ce qui paraît maintenant risible lorsqu’on pense à ce qui attend notre descendance.

Je vous regarde aller en me disant que c’est vous qu’il faut écouter. Vous allez trouver votre chemin, comme nous avant. La fin du monde peut attendre encore un peu.

Or, j’ai fait les compromis qu’il fallait pour être heureux, et le plus souvent, je le suis.

La vie, c’est comme les chroniques. Parfois, on part avec une idée, puis une autre s’impose. J’allais écrire sur l’espoir et demander : où va-t-on, comme société, avec l’atomisation à laquelle nous assistons depuis quelques années ? Sauf que j’avais l’impression d’être un imposteur. Un « vieux » essayant d’imaginer un avenir qui ne lui appartient déjà plus.

Ma fille vient d’avoir 18 ans. En juin, je l’ai reconduite au camp de vacances, dans les Laurentides, où elle allait travailler pendant l’été. Je pensais à la chronique que j’étais en train de préparer, sur le rêve à entretenir pour elle et ceux qui suivront.

— À quoi tu rêves, ma grande ?

— Je sais pas exactement… Ça a l’air fou comme ça, mais tsé, tout le monde est convaincu que tout commence par l’amour de soi, et que celui des autres suit. Moi, je crois que c’est le contraire. Quand on apprend à apprécier les autres, ça nous fait nous aimer nous-mêmes. Je voudrais qu’on apprenne à s’aimer entre nous.

J’admire la manière dont elle est rapidement passée de l’intransigeance adolescente à la capacité de jouer dans le nuancier des gris où se déroule la vraie vie. Pas celle que l’on fantasme en s’imaginant grand défenseur de la pureté derrière le clavier de son cellulaire.

Vous la trouvez naïve ? Peut-être. Mais il se peut qu’elle ait raison quand même.

« Et toi, tu voulais quoi à mon âge ? » J’étais gêné de le lui dire, tellement tout cela me semble maintenant ridicule.

Je voulais être Nick Cave ou quelque chose du genre. Mais je n’avais ni le talent ni le courage d’aller aussi loin dans l’autodestruction qui me paraissait nécessaire pour toucher au sublime comme lui. Je comble aujourd’hui mon existence en faisant des choses que j’aime vraiment et qui me rapportent de quoi en vivre, alors que je croyais cela impossible. J’ai rencontré la femme de ma vie. J’ai eu une fille qui est en train de devenir une jeune femme magnifique. J’ai été chanceux.

Reste que je trouve le monde encore plus incompréhensible qu’à 15 ans, ma grande. Vous êtes anxieux, ta gang et toi ? La seule raison pour laquelle ma génération et moi le sommes moins, c’est que nous continuons à faire semblant que jusqu’ici, tout va bien.

Je vous regarde aller en me disant que c’est vous qu’il faut écouter. Malgré vos défauts de fabrication, dont nous sommes responsables, de toute façon. Vous allez trouver votre chemin, comme nous avant. La fin du monde peut attendre encore un peu. J’ai confiance que vous aurez le courage dont nous n’avons pas fait preuve pour infléchir le cours des désastres annoncés. De votre audace naîtront des splendeurs.

Tu me demandais ce que je voulais de la vie à ton âge ? Ce n’est pas très important. Ce qui l’est, c’est ce que j’en ai tiré. Ça ressemble beaucoup à ton souhait : je pense que j’ai appris à aimer. Est-ce un cliché de dire que cela fait de moi un homme riche ? Je me contrefiche des clichés. Le bonheur n’est pas soluble dans le goût des autres.

C’est parfois simple et un peu ridicule. C’est une bière froide un soir d’été. C’est un silence qui suspend le temps avec quelqu’un qu’on aime. C’est de constater, un jour, que l’avenir n’est pas écrit d’avance, qu’il se construit par moments dans l’errance. C’est vrai pour les gens comme pour l’humanité.

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Merci David
Le message est clair. Il nous faut apprécier chaque instant de notre vie. Elle est si courte. Pourquoi avoir peur du futur? Restons ensemble. Aimons nous…aidons nous…soyons ouverts..notre monde a besoin de chacun de nous… votre fille est un très bel exemple. Elle ira loin..

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Il me semble avoir lu quelque part: « Aimez-vous les uns les autres comme vous même« message presque aussi vieux que l’humanité. Pour le restant vos chroniques sont toujours des plus pertinentes. Comme lecteur du Devoir je m’ennuie de vos chroniques. Dommage

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L’avenir, quel beau mot! Le« temps à venir » dit le dictionnaire mais un mot qui n’est presque plus utilisé, les gens y préférant le futur simple ou antérieur. À 18 ans mon avenir était linéaire, cherchant le bonheur là où il ne se trouvait pas et il a fallu bien des années pour finalement avoir une petite idée de ce que serait mon avenir.

Ce qui m’a le plus marqué au cours des décennies pendant lesquelles j’ai vécu et travaillé en milieu autochtone c’est que notre vision linéaire de l’avenir (on va du point A au point B en se «développant») est propre à une civilisation profondément matérialiste alors que la vision autochtone du monde est circulaire, profondément spiritualiste. Le monde est en fait un éternel recommencement, la vie un cycle normal où les atomes se constituent en entité, vivent puis se recyclent dans l’après-mort. C’est la même chose pour le règne animal et même pour le règne minéral car la planète suit son propre cycle, tout comme notre galaxie.

Chacun d’entre nous fait son avenir à partir des outils que l’on peut trouver autour de nous. C’est pourquoi il n’est pas écrit comme tel mais le cycle du monde, le cercle, est bien écrit dans la mesure où le cercle se referme et on repasse en tant que collectivité, voire humanité, aux mêmes défis. La paix, la guerre, la destruction, la reconstruction, la paix puis le conflit puis le cycle recommence. C’est comme le cycle des saisons, un éternel recommencement et dans ce sens, l’avenir est bel et bien écrit dans l’éther.

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