Le bilan mitigé des publicités-chocs sur la sécurité routière

La diffusion de la vidéo d’un accident mortel au Royaume-Uni sera-t-elle suffisante pour réduire le nombre de décès par accident de la route?

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FouineurDeux amis éméchés et sous l’emprise de la drogue filent à toute allure sur des routes de campagne. Le compteur de vitesse indique 145 km/h. Il y a des rires, de la musique et beaucoup d’adrénaline. Puis, plus rien. Un silence assourdissant.

Voilà à quoi ressemblent les derniers instants de la vie de Kyle Careford et de Michael Owen, respectivement âgés de 20 et 21 ans au moment de l’accident de la route qui les a fauchés à l’aube de l’âge adulte. Une tragédie qui laisse Lily-Rose Iris Owen, 5 ans, orpheline de son père.

Six mois très exactement après cette collision fatale avec le mur d’une église, la police du comté de Sussex a publié la vidéo de l’accident (à voir à la suite du billet, si vous le souhaitez), tel que filmé depuis l’intérieur de l’habitacle par Michael Owen. Une démarche surprenante, dictée par la volonté des familles des victimes.

«Si la publication de cette vidéo incroyablement percutante aide à sauver des vies, il y aura un héritage précieux aux tristes décès de Michael et de Kyle», a commenté l’inspecteur en chef Phil Nicholas.

«Ces images, et n’importe quelles autres de ce genre, ne devraient jamais être enregistrées, et encore moins visionnées, a pour sa part expliqué Zac Hemming, le frère de Kyle, qui conduisait le véhicule au moment des faits. Cependant, malgré la douleur provoquée par leur diffusion dans les médias, notre famille espère et prie pour que cela rejoigne au moins une personne, jeune ou vieille, afin que nul n’ait à vivre l’impensable souffrance de perdre quelqu’un d’aussi proche et aimé.»

La publication de cette vidéo survient dans un contexte délicat en Grande-Bretagne. En 2014, 1 775 personnes ont péri lors d’accidents de la route, un chiffre en augmentation de 4 % par rapport à 2013 — mais tout de même 45 % inférieur à la situation de 2005.

«C’est inquiétant. Nous avons connu des baisses assez constantes des accidents mortels — chute importante entre 2007 et 2010, avant un léger ralentissement —, mais maintenant, la crainte est qu’après les coupes budgétaires qui ont été effectuées en matière de sécurité routière, nous en payions les pots cassés», s’inquiétait David Davies, directeur de la commission parlementaire consultative en matière de sécurité routière, auprès du Guardian, en novembre dernier.

Le vœu pieu de l’inspecteur Phil Nicholas et l’inquiétude du politicien David Davies soulèvent une question de fond: quel est l’effet des campagnes de sensibilisation sur la sécurité routière?

Pour ce qui est du bilan humain, la réduction du nombre de décès lors d’accidents de la route est difficile à quantifier. Mais l’Organisation mondiale de la santé a conclu, en 2004, qu’«à elles seules, les campagnes d’éducation et d’information du public ne produisent pas de résultats tangibles et durables en matière de réduction des accidents de la route graves ou mortels. […] Ces campagnes se sont avérées très efficaces lorsqu’elles s’accompagnent de la mise en place d’un appareil législatif et répressif.»

Une constatation confirmée par l’analyse du Handbook of Road Safety Measures, qui stipule qu’une campagne de prévention dans les médias de masse n’a virtuellement aucun effet, alors que lorsqu’elle est agrémentée d’un effort d’éducation et d’un système de répression, cette même campagne peut contribuer à réduire le nombre d’accidents mortels de 14 %.

Un rapport publié par Oxford Economics, en 2012, apporte une lecture davantage économique de cette question, en s’attardant sur les retombées des efforts de prévention. Se concentrant sur le cas de l’Irlande du Nord, l’étude a établi ce qu’on pourrait appeler le retour sur investissement de ces campagnes.

Grâce à un savant calcul, les chercheurs d’Oxford Economics ont déterminé combien de morts et de blessures graves ont été évitées entre 1995 et 2011 (respectivement 1 482 et 20 495), puis ces nombres ont été multipliés par le coût associé à un décès (1 428 180 livres sterling) ou à une blessure sérieuse (160 490 livres sterling) — ces sommes proviennent des estimés du département des Transports, qui additionne le coût humain, la perte de productivité et les frais médicaux. Selon cette méthodologie, les économies totales sur cette période s’élèvent à 5,4 milliards de livres sterling (soit 10,8 milliards de dollars canadiens).

Puisque, selon les sondages rapportés, les campagnes publicitaires pour la prévention routière sont le facteur le plus influent dans la réduction du nombre de morts et de blessures graves (avec 23,03 % des votes), le rapport d’Oxford Economics conclut que l’épargne économique attribuable aux campagnes de sécurité routière est de 1,25 milliard de livres sterling (soit 2,5 milliards de dollars canadiens) entre 1995 et 2011. Le reste est attribuable aux autres facteurs influents, parmi lesquels les contrôles de police (12,55 %), les amendes (12,16 %) et la législation routière (11,38 %).

«Je ne sais vraiment pas pourquoi les garçons ont choisi de faire ce qu’ils ont fait, mais je les blâme tous les deux pour les décisions qu’ils ont prises cette nuit-là. Si tout cela peut permettre d’empêcher une personne de faire la même erreur, alors il y aura eu du bon dans le fait de montrer cette vidéo», a dit la mère de Michael Owen.

La diffusion de la vidéo-choc de l’accident, qui a coûté la vie aux deux jeunes gens, éveillera sans aucun doute les consciences au Royaume-Uni. Sera-ce suffisant pour faire repartir à la baisse la courbe du nombre de décès par accident de la route? Rien n’est moins sûr. Car les campagnes qui font appel à la peur n’ont, malgré les croyances, que des résultats mitigés.

«Même lorsque les gens compatissent avec la situation dépeinte et qu’ils ont le sentiment que les précautions recommandées sont à la fois raisonnables et faisables, l’appel à la peur n’aura pas l’effet escompté si les gens ne croient pas que les conséquences indiquées pourraient un jour leur arriver», explique une étude publiée dans le journal de l’Association internationale des sciences de la circulation et de la sécurité routières.

Au Québec, 336 personnes sont décédées sur les routes en 2014. Le bilan partiel pour 2015 faisait état de 194 décès entre janvier et juillet, soit huit de plus que l’année précédente.

Vidéo de l’accident:

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Intéressant, merci.

«…les gens ne croient pas que les conséquences indiquées pourraient un jour leur arriver».
Il y a aussi des gens qui doivent être protégés contre eux-même. Des gens qui sont conscients mais incapables de se contrôler.