Le blues d’un prof de cégep : l’hiver sera long

Je parle pendant quelques minutes qui me paraissent des heures. Je garde mes yeux rivés à l’écran afin de capter des sourcils levés, des sourires, des réactions quelconques à ce que je dis. Presque rien.

Montage : L'actualité

L’auteur est chroniqueur à L’actualité. Il est également professeur de physique et d’astronomie au cégep de Saint-Laurent, à Montréal.

J’ouvre les yeux et m’éveille sans la sonnerie de mon réveille-matin. Quel jour sommes-nous déjà ? Comme lors des étés de mon adolescence, j’ai besoin de quelques instants pour m’en souvenir, car, depuis le printemps, toutes les journées se ressemblent — à la différence marquée que les matins semblent de plus en plus sombres, de plus en plus froids. À la tourmente d’une session collégiale inhabituelle et de l’anxiété « covidienne » s’ajoute maintenant une fine touche de dépression saisonnière.

Je sors graduellement de la brume et je me souviens maintenant : j’ai un « cours » par visioconférence ce matin, suivi d’une « réunion » de profs. Ensuite, je « rencontre » quelques étudiants qui m’en ont fait la demande, car un « examen » approche à grands pas. Les guillemets ici sont entièrement volontaires de ma part ; car les cours, réunions, rencontres et examens ne sont certainement plus comme avant. Je reconstitue donc l’horaire de la journée dans ma tête. Je me lève. J’active la cafetière. J’essaie de me ressaisir. Je dois avoir l’air présentable devant ma webcam.

La visioconférence commence. Quelques étudiants activent leur caméra, mais la plupart ne le font pas. Ça m’agace un peu, car j’ai l’impression de parler dans le vide. Je comprends le point de vue des étudiants qui préfèrent demeurer invisibles. Ils croient sans doute n’être que des récepteurs d’information, que leur rôle au sein du cours est entièrement passif. À 18 ou 19 ans, je pensais probablement comme eux, alors je ne peux pas les blâmer.

Mais ils ont tort de croire qu’ils n’ont pas un rôle à jouer. Fermez les yeux et pensez à la poignée de profs qui vous ont marqué dans votre parcours scolaire. Qu’avaient-ils en commun ? Les miens savaient comment transformer leurs cours en présentations quasi théâtrales. Ils transmettaient de l’information non seulement avec passion et énergie, mais le faisaient en racontant une histoire. C’est la différence entre les profs qu’on chérit encore à l’âge adulte et ceux qu’on a oubliés depuis longtemps. Oui, il y a du jeu dans l’enseignement. Mais pour jouer, on a besoin d’un public.

Je parle pendant quelques minutes qui me paraissent des heures. Je ne regarde pas la caméra comme je le devrais, mais garde mes yeux rivés vers l’écran afin de capter des sourcils levés, des sourires, des réactions quelconques à ce que je dis. Presque rien. « Bon, je parle sans arrêt, là… Est-ce que vous avez des questions ? »

Silence. J’attends quelque peu et prends une gorgée de café. Il faut s’armer de patience, car les échanges par visioconférence ne sont pas aussi « en direct » que ceux qui ont lieu en classe, naturellement. Toujours rien. « Avez-vous des questions générales sur le cours, la matière, l’examen qui s’en vient ? » Toujours rien. Ceux qui ont une caméra active regardent dans le vide. Je remarque des reflets qui scintillent étrangement rapidement dans les lunettes d’un étudiant. Je le regarde attentivement, puis je reconnais les formes et les couleurs : il joue à Minecraft dans une autre fenêtre de son ordinateur. En classe, je n’aurais ressenti aucune gêne de lui ordonner de fermer ça. Là, je n’ai ni l’envie ni l’énergie de jouer à la police. Pour être parfaitement honnête, moi aussi j’aimerais mieux jouer à Minecraft ce matin.

Mon cours en direct se termine. À la seconde où je dis : « … alors, pour la semaine prochaine… » je vois des dizaines d’étudiants quitter subitement la visioconférence. Démoralisant. Un vrai coup de poing à la figure. Heureusement, avant de partir, quelques étudiants prennent une seconde pour me lancer « Merci beaucoup, monsieur ! À bientôt ! » Je ne mentirai pas : ça fait drôlement du bien à entendre.

***

À peine le temps de manger une bouchée, c’est déjà l’heure de la réunion de profs. Mes collègues sont cernés, mais de bonne humeur quand même. Épuisés, mais déterminés. Optimistes à court terme, mais réalistes à moyen terme. Nous avons plus de questions que de réponses… Comment pouvons-nous garder nos étudiants motivés et intéressés ? Pouvons-nous assurer l’intégrité des cours et, conséquemment, des diplômes ? Y aura-t-il un taux de décrochage historique en ce semestre si inhabituel ?

Et, en passant, comment allez-vous, les profs ? Est-ce que vous tenez le coup ?

Étant moi-même en temps réduit volontaire pour cette session scolaire, je préfère écouter plutôt que parler. Pendant les échanges, il y a des soupirs, des « ça n’a pas de bon sens », des « j’suis pu capable ». Néanmoins, je ne perçois pas de mauvaise foi. Une conclusion claire et unanime se dégage : jamais nous n’avons travaillé si fort et si intensément. « On ne travaille pas de la maison. On vit au bureau. » Plusieurs de mes collègues disent brûler la chandelle par les deux bouts. Je les regarde et me demande combien de temps ils pourront durer ainsi, car nous entrons dans la partie la plus déprimante de l’automne : les journées grises, froides et sombres de novembre. « Winter is coming », comme disait la fameuse série télévisée.

Nous discutons aussi de la possibilité de devoir nous préparer à une année scolaire 2021-2022 en formation à distance. Oui, nous vivons des temps uniques, mais il faudrait cesser de se faire surprendre par la durée de cette nouvelle réalité. Nous ne sommes pas sortis du bois.

Il n’y a pas que du négatif toutefois, n’est-ce pas ? « D’accord, faisons un dernier tour de table virtuel. Dites quelque chose de positif. Pensez-y fort. » Il y a quelques secondes de silence alors que chacun devant sa webcam regarde dans le vide… Quelques-uns se lancent… Pas besoin de se lever aussi tôt pour enseigner. Fini les embouteillages ou les métros bondés. On apprend à maîtriser de nouveaux logiciels. Quoi d’autre ? Le matériel que nous créons maintenant nous sera encore utile après la pandémie.

Oui, tout cela est vrai. Il n’y a pas que du négatif.

La réunion se termine. Je suis devant mon écran depuis plus de cinq heures. J’ai mal au dos. Je devrais aller courir un peu pour me gâter d’une petite dose d’endorphines. Mais c’est impossible pour l’instant, car j’ai d’autres visioconférences avec des étudiants.

***

Je ne peux que ressentir de la tristesse pour ces étudiants fraîchement sortis du secondaire qui feront peut-être l’entièreté de leurs études collégiales à distance. Pensez à toute « la vie étudiante » qui fait du cégep une étape si importante de l’entrée dans la vie adulte. Combien de Québécois vous diront que cette période a été déterminante pour ce qu’ils sont devenus ? Nouvelle école, nouvel environnement, nouveaux amis ? Un chum, une blonde, des partys ? La radio étudiante, le journal étudiant, l’association étudiante ? Les équipes sportives ? Les clubs de toute sorte ?

Maintenant, effacez tous ces souvenirs de votre mémoire et remplacez-les par des visioconférences quotidiennes. C’est douloureux juste d’y penser.

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Est-ce moi ou bien le monde se décourage avec un « rien » ??… je suis également prof de Cégep et je ne comprend pas ce genre d’état ???… Que l’étudiant écoute ou joue à « mindCraft » c’est son problème, pas le mien, et que les jeunes ne posent aucune question durant le cours, c’est leur problème, pas le mien… ET s’ils échouent l’examen, c’est aussi leur problème, pas le mien. Je leur donne la matière à l’écran de la même façon qu’en classe (avec enthousiasme et inspiré de mon vécu – j’ai été près de 30 ans consultant), je fais une pause régulièrement pour valider s’il y a des questions et si tout le monde comprend (et je répète aussi très souvent que c’est le bon moment pour poser des questions – après l’examen il sera trop tard). J’accompagne les étudiants à leur demande, jour, soir, et FDS (c’est l’avantage de travailler avec un outil de communication à distance, je choisis le moment où je peux aider l’étudiant).
C’est la même chose pour les réunions de prof… allume ta caméra et embarque… Personne te force à prendre le train, mais vient pas te plaindre si les autres ont avancé et pas toi, le train avance avec ou sans toi.
Chaque personne doit se responsabiliser. Le seul contrôle que j’ai est le contrôle de moi !… je n’ai pas de contrôle sur le jeune qui joue à MindCraft au lieu de m’écouter, je n’ai pas le contrôle des jeunes qui ne posent pas de questions au moment opportun, je n’ai pas de contrôle sur le jeune qui vient quémander quelques points de plus pour avoir la note de passage et je n’ai pas de contrôle sur mon collègue qui fait autre chose (jouer à mindcraft) plutôt que de participer « activement » à la réunion. J’ai cependant le contrôle de dire au jeune d’allumer leur caméra s’ils veulent que je les aide en dehors du cours ou permettre une révision de note de leur examen (c’est donnant-donnant) et je peux dire « respectueusement » à un collègue qu’il avait seulement à intervenir durant la réunion s’il n’est pas satisfait d’une situation.
Et ne vous détrompez pas, c’est aussi pesant pour moi que n’importe qui d’autres… ma conjointe se plaint que je suis souvent devant l’écran de mon ordinateur, mon chien trouve que je marche moins souvent, mais une session de Cégep dure 15 semaines, alors je me « botte » le c.. et je fais ce qu’il y a faire pour permettre aux jeunes de continuer à avancer.
Moi je ne suis pas dans le train, je suis la locomotive qui fait avancer le train… c’est moi choix dans les circonstances, quel est le votre ??… ne venez pas me dire, je souhaite revenir comme avant … NON!!!!…. dans la situation actuelle, avec cette pandémie, quel est votre choix… il faut faire un choix en fonction de la situation actuelle et non de ce qui serait souhaitable… Cependant, votre choix peut qu’en même permettre d’avancer…
My 2 cents…

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Bravo M. Cloutier, j’abonde totalement dans le même sens que vous, mes étudiants allument leur caméra quand je leur demande et sont très reconnaissant des cours que je leur donne parce que l’image que je leur envoie est celui de quelqu’un qui a envie d’être là malgré les circonstances. On n’a pas de pouvoir sur comment les choses se passent actuellement avec la pandémie mais on en a sur comment on y réagit.

Bonjour monsieur Fournier,
J’ai un collégien silencieux à la maison. Il se porte plutôt bien. C’est le cadet de mes 3 fils et ma foi, ce passage pré-universitaire qui est parfois comme un « no man’s land « se fait plus aisément peut être. J’écoute même souvent ses cours avec lui. Une grande joie . Je peux vous assurer que ses silences ne sont pas signes de désintérêt mais plutôt de timidité du jeune nouveau un peu insécure Les conversations philosophiques sont stimulantes par la suite autour de la table. Lâchez pas et merci !
Manon Chabot

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Merci Madame Chabot de nous faire voir la situation d’un autre angle, celui de l’étudiant silencieux. Votre témoignage est encourageant .

Bonjour
J’ai un étudiant première session au Cegep.
Il a su se prendre en main. Se doter d’une routine, d’un horaire fixe, ne déroge pas de ce dernier. Il a été perdu, les 2 premières semaines, mais s’est parlé. Pas le choix, c’est le Cegep. Personne ne t’aidera si tu ne fais pas ta part. Il participe, pose des questions, challenge (car on le sait, cette génération a ça dans le sang).
Et bien tous les efforts qu’il a mis de l’avant, lui sont payants maintenant. À 2 semaines de la fin de sa première session, il est bien fier de lui. Reste la préparation finale pour les derniers examens et ensuite une petite pause, qui sera bien méritée pour les profs et les étudiants.
Mon fils est de ceux qui disent : »Merci Monsieur/Madame, bonne fin de journée. »
Et en retour il reçoit souvent un : « Merci pour ta participation et tes questions. »
Ca aussi ça fait plaisir à recevoir.
C’est comme la petite tape sur l’épaule… pour les 2 parties.

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Comme je vous comprends!
Je suis moi-même enseignante de musique au secondaire et je trouve très difficile de garder la motivation dans mes cours en ligne (mes élèves sont en alternance en « présentiel » et en ligne). Moi aussi j’ai toute la misère du monde à faire ouvrir les micros, sans parler des caméras! Et je me sens « sans public »… Cependant, je continue à croire que ma présence, mes questions, mes blagues plates, font quand même une différence, si petite soit-elle pour ces ados. Je suis là pour eux, oui, dans un écran, oui, en décalage, souvent figée dans des grimaces et coupée dans mon élan (vive l’internet!) mais quand même là.
Hier, j’ai eu la chance de remettre leurs diplômes à mes gradués 2020! Qu’ils sont beaux! Certains me disaient avoir de la difficulté à s’adapter mais la plupart ne lâchent pas, gardent espoir de pouvoir expérimenter le Cégep en « vrai », bientôt… certains vivent du découragement mais nombreux sont ceux qui se retroussent les manches et font contre mauvaise fortune bon coeur. Je suis fière d’eux!
Et pour ceux (les profs) qui jugent si facilement les autres, je ne peux que demander un peu de compassion, chacun vit cette situation à sa mesure, avec sa réalité. Quelqu’un qui a une famille ne peut comprendre l’isolement de quelqu’un vivant seul, travaillant de la maison et se faisant rabâcher sans cesse les oreilles par le gouvernement à l’effet qu ‘il faut diminuer nos contacts… Ça peut être très lourd.
Pour terminer, je souhaite bon courage à tous et, surtout, ne lâchons pas nos élèves! Ils ont besoin de nous!

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Enseignante au secondaire à l’école virtuelle à temps plein depuis le début de cette bizarre d’année scolaire.
Un texte qui me touche beaucoup parce que très vrai. Pour moi s’ajoute une couche d’inquiétude de plus pour mes élèves qui sont plus jeunes, 14 à 17 ans, souvent seuls à la maison, pour qui la motivation est rarement intrinsèque et qui ne savent pas encore que c’est correct de demander de l’aide.
Je dis bonjour à chacun quand ils arrivent, au revoir à chacun quand ils me quittent. Je mets autant de chaleur et d’humour dans mes cours que quand j’étais en présentiel. Tant qu’ils démontrent la moindre implication, peu importe leur niveau de difficulté, je suis disponible pour eux.
Mais en trente ans de carrière, ce travail que j’ai aimé si fort malgré ses difficultés ne m’a jamais rendue si triste.

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