Le blues d’un prof de cégep

Je sais que l’on peut transmettre des connaissances et des compétences sur le Web, mais la passion qui m’a poussé vers l’enseignement ne se transmet pas sur cette « fréquence ».

L’auteur est chroniqueur à L’actualité. Il est également professeur de physique et d’astronomie au cégep de Saint-Laurent, à Montréal.

Je présente sur l’écran géant de ma salle de classe une photographie récente de la planète Jupiter, la plus massive des géantes gazeuses de notre système solaire. J’entends des « oh ! » et des « ah ! », je vois des sourcils d’abord froncés de confusion, puis levés d’émerveillement.

D’un clic de ma télécommande, j’ajoute à l’écran une photo de la planète Terre côte à côte avec celle de Jupiter. La belle bleue et la géante gazeuse. Clic suivant : la Terre se rétrécit et Jupiter gonfle jusqu’à ce que les deux astres soient présentés à l’échelle. Jupiter prend toute la surface de la toile et la Terre n’a l’air que d’un ballon de soccer. Des mains se lèvent, je réponds aux questions. Dans la classe, il y a des sourires, des rires, de l’émotion.

Un étudiant, affalé sur son siège et téléphone en main, est immobile depuis quelques minutes et a l’air de s’endormir. Je marche avec énergie dans sa direction tout en parlant à la classe du puissant champ magnétique de cette planète, puis l’écran montre une courte animation d’aurores polaires près des pôles de Jupiter : de magnifiques couleurs pulsent et dansent en vagues. L’étudiant est maintenant réveillé et un tant soit peu attentif. Je le regarde avec un sourire en coin : « C’est joli, hein ? » Il lève les yeux et sourit à son tour.

C’est la fin de la septième semaine de la session. Nous sommes à quelques heures  de la semaine de relâche… et à quelques jours du confinement forcé par le coronavirus. Pendant les deux semaines qui suivent : pas de cours, pas de directives claires sur la reprise et énormément d’anxiété quant à la suite.

Je n’ai pas revu mes étudiants depuis.

* * *

« Bonjour tout le monde », dis-je à mon écran en essayant très fort de ne pas fixer mon image (pourquoi avons-nous tous ce réflexe ?). L’écran devant moi est parsemé de petits rectangles colorés, chacun représentant un étudiant sans caméra qui me regarde (ou pas) de son foyer. Nous sommes début avril et les professeurs ont reçu la directive de recommencer l’enseignement à distance. Le collège nous a équipés de logiciels de visioconférence et nous a offert des formations à distance pour que nous puissions nous ajuster à ce genre de situation. La session doit se poursuivre, pas question de l’annuler.

Le fil de discussion sur le côté de mon écran se remplit de messages : « Yo, le son ne marche pas », « Pèse sur unmute, le gros ». Heureusement, ces messages ne me sont pas adressés : les étudiants clavardent entre eux pendant que je parle. Je remarque que le nombre de participants à la visioconférence change constamment. Mauvaises connexions Internet ? Étudiants qui entrent et sortent à leur guise ? Abandons ?

Je continue : « Une des lunes de Jupiter est entièrement couverte de neige. » Mon écran est maintenant divisé en deux, une photo du satellite Europe d’un côté et mon visage pâle et cerné de l’autre. « Sous des kilomètres de glaces, il y a d’immenses océans salés où l’on pourrait un jour trouver de la vie extraterrestre sous-marine. »

Aucune réaction. Rien. Le néant. En classe, devant mes étudiants, il y aurait assurément eu des réactions, des « Euh, ai-je bien entendu ? » Mais là, j’ai l’impression de parler et de gesticuler devant un mur.

Long silence inconfortable. « Y a-t-il des questions ? » J’attends quelques instants. J’entends quelques voix lointaines et de l’écho. Un bébé qui pleure. Un chien qui jappe. Des micros qui « grichent ».

Dans l’espace de clavardage, je lis :

« Monsieur, est-ce que tous les cours vont être comme ça ? »

« Est-ce que c’est vrai que la session pourrait être annulée ? »

« Je vous entends, mais je ne vous vois pas. Windows me donne un message d’erreur, je fais quoi ? »

« OK, dis-je avec désemparement, je vais vous répondre à tous… mais y a-t-il des questions sur la matière que nous venons de voir ensemble ? »

Silence. Quelques étudiants se déconnectent. J’attends encore. Rien.

Je pousse un long soupir. Je réponds aux questions du mieux que je peux. Quelques minutes plus tard, je les remercie, leur dis que je m’ennuie d’eux et les invite à la prudence dans leur nouvelle routine. « Ce virus est nouveau et nous le connaissons très peu, mais il fait des ravages. Faites attention à vous. »

J’éteins la visioconférence. L’expérience a été insupportable.

J’ai bien réessayé à quelques reprises, mais c’est resté moche. Conscient toutefois que j’allais devoir accepter cette triste réalité, j’ai commencé à pré-enregistrer des capsules vidéos pour mes étudiants et à organiser quelques rencontres en direct en petits groupes pour répondre à leurs questions.

Mais cet intense plaisir d’enseigner qui me nourrit, qui me motive, qui me pousse à me dépasser constamment n’est plus là lorsque je ne parle qu’à une webcam. Bien sûr, je sais que l’on peut transmettre des connaissances et des compétences importantes à distance, mais la passion qui m’a poussé vers l’enseignement, peu après l’université, ne se transmet pas sur cette « fréquence ». Le contact humain est primordial.

En mai, on nous annonce que la session se terminera bel et bien à distance, y compris les examens finaux. Quelques jours plus tard, nous apprenons que la session d’automne sera probablement enseignée presque exclusivement à distance. Un vrai coup de poing !

Il nous faut désormais maîtriser de nouvelles compétences : de vidéographe, de technicien audio et vidéo, voire de comédien. Nous devons apprivoiser de nouveaux logiciels et revoir de fond en comble nos pratiques d’enseignement. En soi, ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Mais je demeure persuadé que même le meilleur des documentaires sur l’espace, même produit avec les capacités technologiques des Disney ou Marvel de ce monde, ne parvient pas à communiquer l’information et la passion que moi, comme prof, je peux transmettre en personne.

Je comprends qu’il faut s’ajuster dans ce nouveau monde post-COVID-19. La vie doit continuer et je n’honorerais pas ma profession si je décidais de bêtement baisser les bras. Néanmoins, je ressens le « blues du prof » en pensant à l’automne qui s’en vient.

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Le blues d’un prof de cégep
Si vous enseignez aussi bien que vous écrivez – et c’est certainement le cas -, alors je regrette de ne plus avoir l’âge d’aller au cégep!

Mais peut-être pourrai-je suivre vos cours à distance… lorsque vous vous y serez adapté – LOL!
Blagues à part : merci pour ce texte magnifique, à travers lequel on la sent bien, votre passion d’enseigner!

Tellement vrai. Parler devant un écran rempli de carrés noirs est tellement démotivant… (la plupart des étudiants n’ont pas de caméra, pas d’ordi et n’ont qu’un téléphone cellulaire…). Le plus difficile c’est de ne pas voir le langage corporel des personnes à qui on s’adresse, Pour un enseignant, c’est primordial; c’est en intervenant tout de suite à ce regard perdu, à ces yeux allumés, à cette tête penchée yeux clos que la dynamique se crée.
Un cours à distance est tellement différent qu’il exige effectivement de petits groupes et des présentations courtes, bien montées, bien ficelées (ce pourquoi nous n’avons jamais été préparé). Au tableau, refaire un dessin ou recommencer sous un autre angle une explication est tellement simple alors que via un écran, avec seulement une souris c’est autre chose, on se sent « handicapé » .
Une enseignante de physique.

Merci de partager votre réalité parce que je ne comprenais pas avant de prendre le temps de lire. Nous avons tous à nous ajuster à ce travail à distance et je réalise que ça va être plus difficile pour toutes sortes de raisons. Nous sommes tous des bebittes sociales et ça va demander beaucoup de créativité pour bâtir des connexions à travers un petit écran.

Tout à fait d’accord, la passion ne se transmet malheureusement pas à distance.

»Mais je demeure persuadé que même le meilleur des documentaires sur l’espace, même produit avec les capacités technologiques des Disney ou Marvel de ce monde, ne parvient pas à communiquer l’information et la passion que moi, comme prof, je peux transmettre en personne. »
Pour bien des étudiants, des documentaires vidéo sont bien plus intéressant que bien des cours en personne.
L’enseignement à distance a des inconvénients mais bien des vantages aussi. Je crois que les bons professeurs comme M. Fournier, sauront s’y adapter.

Rien n’est plus naturel dans une situation comme celle-ci, d’avoir le « blues » ou les « bleus » pour parler dans un « good » français.

Les élèves vivent aussi la déprime, quand ce ne sont pas les parents. Tous ces ajustements sont arrivés si soudainement.

Pour établir une analogie astrophysicienne, c’est un peu comme si les élèves étaient de petites planètes, réunies ordinairement ; puis après c’est un soudain bigbang, les voici toutes éparpillées. Que doit faire alors Jupiter pour garder le contact avec toutes ?

Le futur nous dira peut-être si la manière d’apprendre, de communiquer reste pratiquement immuable ou si nous pouvons constamment imaginer de nouvelles manières de partager. Il est possible que parfois les cieux nous parlent. Écoutons le chant des étoiles.

C’est le rôle du professeur d’être à l’écoute peu importe les façons. Ce qui est vécu actuellement aura démontré combien les professeur.e.s sont indispensables dans une société. Les enseignants n’en seront que meilleurs, cette épreuve passée. Les élèves et les étudiants aussi peut-être…. Cela révèlera de nouvelles vocations.

J’espère qu’à l’avenir les profs sauront plus que jamais déterminer ce qui est bon pour l’éducation plutôt que d’être les exécutants d’ordres qui viennent presque toujours de haut-lieu. Qui sait ? Assisterons-nous à une recomposition de l’éducation dans laquelle professeur.e.s comme élèves seraient les tous premiers bénéficiaires ?

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