Le bonheur de Steve

À quelques jours d’intervalle à peine, un des trois lauréats du Nobel de médecine et Steve Jobs sont morts. Le décès du second en a atterré beaucoup. Il s’en est même trouvé pour aller déposer des fleurs devant les boutiques Apple. Quant au premier, il aura fallu qu’il soit auréolé de prestige peu après sa mort pour qu’on apprenne son existence passée.

À quelques jours d’intervalle à peine, un des trois lauréats du Nobel de médecin
Photo : Thomas Wolf / CC2.0

On dit de Ralph Steinman qu’il a révolutionné l’immunologie ; ses découvertes auront d’importantes répercussions sur nos vies, mais son écho médiatique a été enterré par les sanglots réservés au fondateur d’Apple.

Notre sens des valeurs est-il complètement disloqué, docteur ? Faire des génuflexions devant le portrait de Steve Jobs n’est-il pas aussi ridicule que de vouer un culte à l’indice Nikkei ?

Ou se pourrait-il que ce ne soit pas parce que les décou­vertes de ce médecin ne nous intéressent pas qu’elles nous font moins vibrer, mais simplement parce que la médecine n’a rien à vendre ?

Les publicitaires ont compris depuis longtemps que ce qu’ils vendent, c’est l’idée du bonheur. Et le bonheur, selon le personnage de Don Draper dans la série Mad Men, « c’est l’odeur d’une voiture neuve, c’est d’être libéré de la peur, c’est un panneau au bord de la route qui vous rassure, qui vous dit que peu importe ce que vous faites, c’est bon. Que vous avez raison. »

C’est aussi ce que le marketing d’Apple dit à ses clients depuis le début : vous avez compris, vous appréciez le beau et valorisez autant le fond que la forme, vous préférez payer plus cher un produit de meilleure qualité, vous aimez être à l’avant-garde – vous avez raison. Laissez faire les railleries des tenants du PC : vous avez du goût, eux non.

Jobs vendait d’abord un bonheur exclusif, réservé aux happy few.

Quelques heures après l’annonce de sa mort, son fameux discours aux étudiants de l’Université Stanford avait déjà échoué à au moins 100 reprises sur la plage de mon compte Twitter et sur mon fil d’actualité Facebook, si bien que j’ai fini par le regarder en entier. Deux fois. Après le premier visionnement, je me suis demandé ce que tout le monde trouvait à cette enfilade de conseils banals, dignes d’un conférencier motivateur comme on en trouve des centaines. Après le second, j’avais compris.

Jobs y vend le sens de la vie comme il mettait des objets en marché : avec un génie devant lequel tous les experts en marketing se prosternent. Cessez d’avoir peur du ridicule, dit-il, avant de poursuivre avec une brochette de slogans. La vie est trop courte. Faites ce que vous aimez. Ne menez pas l’existence d’un autre. Suivez votre inspiration.

La dernière décennie de son règne chez Apple aura été marquée par ses paris les plus fous, dont le iPad, tous couronnés de succès : une mise en œuvre parfaite de ce discours, qui, lorsqu’on l’observe sous l’angle publicitaire, explique les raisons, à la fois simples et complexes, du culte qu’on lui voue.

Phénomène rare, fantasme du capitalisme moderne, qui tente toujours d’intégrer ses contradictions et ses critiques pour mieux les revendre : Jobs est parvenu à dépasser le marché des initiés tout en faisant croire à chacun des acheteurs qu’il était unique, vrai et authentique. Le « i » du iPod ou du iMac, c’est le « je ». Et en même temps, comme disait Rimbaud avant d’aller vendre des armes en Abyssinie : « Je est un autre. »

Si on célèbre autant Steve Jobs, ce n’est pas pour son esprit d’entre­prise remarquable. Ni parce qu’il a révolutionné la technologie, même s’il l’a fait. Aussi tordu que cela puisse paraître, ce que les gens pleurent aujour­d’hui, c’est la mort d’un homme qui les a compris et qui pouvait ainsi vendre le bonheur indi­viduel aux masses. Avec l’ultramoderne promesse de fréquentes mises à jour afin d’entretenir le désir et, surtout, de tromper cet ennui qu’on craint bien plus que la mort.

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