Le bonheur est à Denver

Les fantômes des Nordiques rôdent encore au Colorado, 13 ans après le départ de l’équipe de Québec vers Denver. Rien pour aider les nombreux nostalgiques des « Fleurdelisés », qui rêvent encore de la LNH…

Stastny s’avance, lance… et compte !

Autour de moi, parmi la foule bruyante qui se lève d’un bond pour célébrer, des dizaines de partisans portent fièrement le chandail bleu et blanc des Nordiques. Nous sommes pourtant à Denver, dans l’antre de l’Avalanche du Colorado, à la porte des Rocheuses. Mais on se croirait au Colisée de Québec, dans les belles années des « Fleurdelisés »…

Le héros de la soirée, Paul Stastny, n’est nul autre que le fils du Slovaque Peter Stastny, l’ex-grande vedette des Nordiques. Né à Québec en 1985, alors que son père brillait au Colisée, Paul Stastny trône cette année parmi les meilleurs marqueurs de la Ligue nationale de hockey (LNH), en compagnie des Lecavalier, Kovalchuk et autres Sidney Crosby.

« Avec Paul Stastny, la dynastie des Nordiques continue », dit Jason Dooley, 29 ans, qui assiste au match avec son fils de trois ans. Partisan des Nordiques depuis son enfance (et tout particulièrement du gardien de but Stéphane Fiset), ce résidant de Denver n’a jamais cessé de porter les couleurs des Fleurdelisés. « J’adore ce chandail », dit-il en désignant l’écusson des Nordiques sur sa poitrine. « Ce club vient de Québec et c’est important de le reconnaître. »

Treize ans après le départ de l’équipe pour les montagnes du Colorado, les Nordiques survivent encore. Non seulement dans le cœur d’amateurs comme Jason Dooley, mais aussi dans les plus hautes sphères de l’organisation. Le président, Pierre Lacroix, le directeur général, François Giguère, et le vice-président aux communications et aux affaires de l’entreprise, Jean Martineau, sont tous d’anciens dirigeants des Nordiques. L’une des grandes étoiles de l’histoire de la franchise, Michel Goulet, a récemment été promu adjoint au directeur général. Sur la patinoire, Joe Sakic, repêché par Québec en 1987, demeure, à 38 ans, l’un des meneurs de l’équipe. C’est sans compter Paul Stastny, dont l’ascension fulgurante ne fera rien pour atténuer la nostalgie des nombreux partisans des Nordiques…

« Paul a les gènes et la vision du jeu de son père ; c’est digne du film Back to the Future [Retour vers le futur] », dit Pierre Lacroix, qui l’a recruté au deuxième tour du repêchage amateur de 2005. Attablé dans une luxueuse salle de conférences du quartier général du club, quelques heures avant un match, le président de l’Avalanche tient à préciser qu’il ne fait pas « de management sentimental ». « Je ne pouvais simplement pas passer à côté d’un joueur comme lui », dit-il dans un français teinté d’anglicismes.

Pierre Lacroix sait fort bien que de nombreux partisans des Nordiques n’ont pas encore digéré le transfert de leur équipe. « Certains se disent : “Les maudits, ils sont allés gagner ailleurs.” Mais je pense que la plupart des gens sont plutôt fiers. Nous, on est fiers de ce qu’on a accompli. »

Contrairement à plusieurs autres clubs de la LNH récemment établis aux États-Unis, comme les Coyotes de Phoenix ou les Blue Jackets de Columbus, l’Avalanche s’est greffée avec succès au Colorado. Après avoir remporté deux Coupes Stanley (en 1996 et 2001), l’équipe connaît quelques difficultés, mais ça ne semble pas refroidir l’ardeur de ses partisans. L’arrivée de l’Avalanche a provoqué un engouement pour la pratique du hockey dans la « Mile High City » — ainsi surnommée parce qu’elle se trouve à un mille (1 600 m) d’altitude. Le nombre de hockeyeurs qui jouent dans les ligues mineures de la région a plus que triplé.

« Le hockey est un produit jeune, dynamique, qui convient parfaitement au marché de Denver, une ville jeune et en pleine croissance », dit le vice-président aux communications, Jean Martineau, qui m’offre une visite de l’aréna, situé à proximité des gratte-ciel du centre-ville. Plutôt petit, très énergique et extraordinairement volubile, Jean Martineau semble à la fois fier et nostalgique quand il me guide dans les coulisses de cet immeuble ultramoderne de 18 000 places, inauguré en 1999… par un concert de Céline Dion ! Avec un tel stade, laisse-t-il entendre, Québec aurait peut-être pu se battre pour conserver son équipe… « Je suis un pure laine, dit-il avec émotion. J’ai grandi avec le hockey dans le sang. Mon grand-père avait un club de la Ligue américaine, les As de Québec. Il a toujours voulu avoir une concession de la LNH. »

Jean Martineau a en partie réalisé le rêve de son grand-père et de son père quand il s’est joint aux Nordiques à titre de responsable des communications, en 1986, alors qu’il avait à peine 25 ans. Rêve-t-il encore, comme de nombreux partisans (voir l’encadré « Les Nordiques de Saint-Augustin-de-Desmaures ? »), d’un retour de la LNH à Québec ? « Tout commence par un nouveau stade, répond-il. Le nôtre, ici, a coûté 160 millions [NDLR : il a été financé entièrement par le propriétaire de l’Avalanche]. C’est des “pinottes” quand on tient compte des revenus que ça génère. C’est un non-sens qu’il n’y ait pas à Québec des infrastructures dignes des années 2010. »

Pierre Lacroix, son patron, est du même avis, mais il émet malgré tout des doutes sur la viabilité d’une équipe de la LNH à Québec. « Avec nos revenus de 14 millions, on était en difficulté à l’époque. Si c’était un petit marché dans les années 1990, ça l’est encore aujourd’hui. Ça prend plus d’hommes que d’arbres pour faire fonctionner une équipe. Où va-t-on aller chercher les millions manquants ? »

À Denver, principal centre financier du centre-ouest des États-Unis et des Rocheuses, 70 % des billets de hockey sont achetés par des entreprises (contre 30 % au Colisée de Québec). Cela permet aux partisans qui n’ont pas payé leurs billets d’acheter davantage de nourriture, de bière et de produits dérivés — comme les chandails et les casquettes —, gonflant d’autant les revenus de l’Avalanche. La population du Colorado connaît par ailleurs une croissance fulgurante. Elle s’est accrue de 30 % dans les années 1990 et la tendance devrait se maintenir au cours des prochaines années. Le Colorado agit comme un aimant auprès des habitants de la côte Ouest américaine, qui fuient le rythme de vie effréné des mégapoles comme Los Angeles. Le président de l’Avalanche est également tombé sous le charme de cet État.

À son arrivée à Denver, Pierre Lacroix pensait y rester au plus cinq ans. Treize ans plus tard, il n’a encore aucunement l’intention de quitter cette ville, même s’il compte prendre sa retraite sous peu. « Mon fils et mes deux petits-enfants sont ici, le temps est beau, les pentes de ski des Rocheuses sont à proximité. Ma place est ici. »