Le bonheur

Avec l’été, le bonheur est revenu. Il faut le boire comme du chocolat chaud, en profiter, se rouler dedans. L’embrasser.

Photo : L'actualité

Elle a les plus beaux cheveux que j’ai jamais vus de ma vie. Bon, vous allez me dire : « Léa, c’est pas l’objectivité qui t’étouffe, c’est ta fille. » Certes, j’ai techniquement tricoté chaque fibre de ses cheveux avec l’amour que je porte à son père, cela dit, ces cheveux-là, elle n’est pas née avec. Quand elle est née, elle avait des cheveux bruns bien normaux, mais au fil du temps, je ne sais pas ce qui s’est passé, la joie s’est mise à pousser sur sa tête. Une espèce de roux framboise cuivré, des boucles, des vagues, de la soie lui pousse sur la tête. Bien sûr, ces boucles-là gigotent comme l’eau du ruisseau. C’est elle justement qui m’a fait remarquer l’autre matin, « Maman, regarde, l’eau gigote, ça fait une rivière ». Là où n’importe qui verrait l’eau de pluie sale d’un caniveau, ma fille voit de l’eau qui gigote. C’est bien là toute la force des enfants.

Le bonheur est revenu par chez nous. Je le bois comme du chocolat chaud, je profite, je me roule dedans. Je me cache le nez dans les plis de peau de leurs bras grassouillets, je ris de leurs expressions, je leur fais des blagues et je regarde l’été montréalais nous couler sur la peau. Un été de ville. Un été que je connais. Des trottoirs chauds et des dessins à la craie. Le joyeux tintamarre d’un voisinage. Des conversations de perron, le vent qui se lève le soir et secoue les grands arbres. Ceux qui nous voient depuis longtemps, ceux qui dorment l’hiver et se réveillent chaque printemps pour se souvenir.

La sagesse des arbres est toujours là. Au parc La Fontaine, où j’accompagnais mon fils dernièrement à son camp de soccer, je ne peux jamais m’empêcher de regarder les géants avec une sorte d’admiration dubitative. Je doute face à leur taille. C’est presque impossible que ce tronc soit encore là. Il est gros comme une maison. À quoi donc a-t-il pu survivre ? Combien de choses a-t-il vues ? Connaît-il l’histoire de ma ville par cœur ? Connaît-il chaque passant qu’il voit depuis des décennies ? Depuis des siècles ? Il doit rire de nous voir nous en faire. Lui qui a tout vu, tout vécu. Chaque fois, je me demande si c’est juste un arbre ou quatre qui ont fini par fonder une famille ? Qui ont fini par être reliés, scellés par l’amour.

Comme moi et les miens. Ces temps-ci, nous formons un arbre joyeux. Un arbre fait d’émissions regardées chaque soir collés sur le canapé et de balades à vélo. Un arbre fait de bulles soufflées avec les voisins et de virées à la pataugeoire, un arbre fait de sourires édentés d’une grenouille de presque six ans, qui se sert des quelques dents qu’elle n’a pas perdues pour mâcher les gommes ballounes cachées dans sa crème glacée préférée. Il nous reste les rires, il nous reste les mots, il nous reste le soleil et le clocher qui sonne midi dans le quartier. Il nous reste le rythme lent des jours d’été et l’espoir d’un lac que l’on retrouvera bientôt.

Le bonheur est là, et quand il est là, enfouissez votre nez dedans.

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La question du bonheur et de quoi est-il fait ? Cela a interpelé nombre de philosophes et toutes sortes de philosophies. Pourquoi finalement le bonheur est-il plus fugitif que permanent ? Pourquoi est-il souvent petit (les petits bonheurs) et non point grand ? Cela existe-t-il le grand bonheur ?

Pour Aristote, le bonheur se trouve dans la pratique de la vertu et ce bonheur sera durable pour quiconque pratique la vertu toute sa vie durant. Si ce n’est que la vertu aristotélicienne relève plutôt de l’ascétisme, cela implique de consacrer le plus clair de sa vie à comprendre l’âme et à vivre selon les préceptes que cela commande.

Ainsi ne faut-il pas s’étonner que le bonheur soit plus fugitif qu’il est permanent, qu’il ne fasse que passer. Car bien peu d’entre nous consacrent toute leur attention au salut de leur âme….

Une solution, comme le suggère Léa Stréliski, consisterait à dialoguer avec les arbres. Peut-être pourraient-ils nous apprendre comment on peut atteindre les plus grandes joies en restant immobile pendant des siècles, parfois des millénaires comme les grands séquoias, résistants au passage du temps dans un monde de vivants toujours impermanent.

Peut-être que le bonheur est là, dans la possibilité d’arrêter le temps qui passe, ne serait-ce qu’une seconde, un seul petit instant.