Le bureau n’est plus ce qu’il était 

Ça fait plus de 300 ans que les Occidentaux se rendent travailler dans des bureaux. Mais la pandémie pourrait marquer un réel tournant dans notre relation à ce lieu, croit l’ethnologue français Pascal Dibie.

Illustrations : CSA Images / Getty Images

Comment diable a-t-on convaincu une grande partie de la population de passer au moins huit heures par jour derrière un bureau ? Cette question singulière taraudait tant l’ethnologue français Pascal Dibie qu’il a consacré tout un essai à l’histoire de « l’humanité assise », du scribe égyptien accroupi jusqu’au télétravailleur allongé dans son lit.

Qu’est-ce qui a fait germer l’idée de votre dernier ouvrage, Ethnologie du bureau (Éditions Métailié, octobre 2020) ?

Je m’intéresse depuis longtemps à la banalité du quotidien — je veux montrer que plus une chose nous paraît évidente, comme une porte, un lit, un bureau, plus elle est complexe, car ça signifie qu’elle s’est imposée à notre esprit au point qu’on la tient pour acquise. Je suis fils de fonctionnaire, et quand j’étais petit, j’étais toujours étonné d’entendre ma mère dire : « Ton père part pour le bureau. » Je me demandais à qui il obéissait pour se rendre là-bas… En remontant le fil de l’histoire, j’ai réalisé que ce n’est pas du jour au lendemain que les gens ont accepté d’y aller et de rester assis sur une chaise pendant de longues heures. C’est une chose construite.

Qu’y a-t-il de si incongru dans le fait d’être assis à un bureau ?

C’est une habitude qui n’existe qu’en Occident. Dans d’autres cultures, on ne s’assoit pas pour recevoir des connaissances ou écrire ; ou alors on est par terre, en tailleur ou sur ses talons. J’ai vécu en Amazonie, et chaque fois que j’arrivais dans une maloca, une maison communautaire, on me sortait une table et une chaise parce que j’étais un gringo ! Cette posture est associée au pouvoir colonial, aux sociétés de prestige. Les Occidentaux ont commencé à s’asseoir à l’imitation des rois, qui eux-mêmes imitaient le Divin, souvent représenté sur un trône. D’ailleurs, quand le fauteuil s’est imposé, seuls les puissants avaient le droit de s’asseoir. On dit aussi « siège social » pour désigner le lieu de gestion d’une entreprise.

À quel moment le mot « bureau » est-il apparu en français, et que signifiait-il ?

L’une des hypothèses veut qu’au 14e siècle, alors que l’économie en Occident se développait, les gens se sont mis à utiliser la table pour compter la monnaie sonnante et trébuchante. Comme cette activité était bruyante, ils posaient sur la table un feutre épais appelé « bure ». De fil en aiguille, on a commencé à appeler « bureau » la table ainsi recouverte, et à partir du 15e siècle, le mot faisait aussi référence à la pièce dans laquelle se trouvait cette table. C’est au 17e siècle, à la fin du règne de Louis XIV, qu’est apparu le bureau dans le sens d’espace destiné à l’administration. Les premiers ont été installés dans l’aile gauche de la cour des Ministres, au château de Versailles. Enfin, c’est dans les années 1930 que l’expression « aller au bureau », plutôt que « aller travailler », a été adoptée. Maintenant, le bureau, ce n’est plus tant un lieu qu’un ordinateur ou un téléphone, puisque nos activités de travail se déroulent plus que jamais dans nos maisons — et même installés dans le lit !

À quoi ressemblaient les premiers espaces de travail ?

On se pense bien révolutionnaires avec nos open spaces, mais le concept existait déjà au Moyen-Âge : les scriptoria, ces ateliers où on copiait et décorait des manuscrits, étaient des espaces ouverts. Mais contrairement à aujourd’hui, l’ambiance y était très monacale ! En France, à la fin du 19e, le premier grand bureau a été celui du ministère des Finances, situé dans le Louvre, et c’était aussi un open space, inspiré par l’architecture panoptique des frères Bentham. Ces Britanniques avaient mis au point un aménagement des prisons optimisant la surveillance des détenus. La même logique a été appliquée au bureau : depuis la mezzanine, les chefs pouvaient observer leur troupe installée dans une grande salle… Des fonctionnaires se sont toutefois rebellés contre ces conditions jugées dégradantes, et des cloisons ont été introduites pour former ce qu’on appelle maintenant des « cubicules ».

Vous racontez qu’au 18e siècle, on ne pouvait pas compter sur la ponctualité ni sur l’assiduité des commis dans les différents ministères. Certains s’absentaient des jours entiers, sans explication, d’autres venaient même rarement au bureau. Comment a-t-on réussi à imposer l’idée d’une présence obligatoire ?

Lors de la transition de la royauté à l’État-nation, après la Révolution française, les besoins administratifs ont énormément augmenté — et il fallait bien sûr du personnel en conséquence. De 1791 à l’arrivée au pouvoir de Napoléon, au début des années 1800, la France est passée de 600 à 7 000 fonctionnaires ! Pour convaincre les gens de travailler pour quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes ou un roi, ce qui n’était pas évident à l’époque, on a décidé pour la première fois de les payer tous les mois, en monnaie trébuchante et non en assignats (ce papier-monnaie, émis pendant la Révolution française, ne reposait sur aucune valeur réelle et était très déprécié). On n’a pas idée de ce que ça pouvait représenter, dans une société alors très inégalitaire, de recevoir un salaire fixe. Les travailleurs se voyaient même offrir une caisse de retraite. En échange de quoi ils passaient un contrat et s’engageaient à se présenter au bureau sur une base quotidienne. Bon, il faut dire aussi que manquer de fidélité à l’État pouvait leur valoir la guillotine !

Vous consacrez un long segment à l’influence fondamentale des femmes sur l’univers des bureaux. Quels changements ont-elles apportés ?

Ce sont d’abord les Américaines qui se sont intégrées plus largement dans le secteur tertiaire, dans les années 20. Pas pour faire carrière, sauf exception, mais pour travailler en attendant de rencontrer un mari sans être salies par le cambouis des machines dans les usines. Elles ont notamment pris la place des hommes comme téléphonistes, car ces derniers avaient tendance à dire de gros mots et à engueuler leurs interlocuteurs ! Les bureaux étaient des environnements plutôt rudes, crasseux, et les femmes y ont injecté de la civilité et de la propreté. Autant celle des lieux comme tels que celle des corps, afin de rendre plus agréable le vivre-ensemble : on a commencé à se laver plus souvent, à mettre des vêtements propres et soignés, à se coiffer. En même temps, cette présence féminine ébranlait fortement les hommes, dont certains avaient toujours en tête le droit de cuissage… Si bien qu’il a fallu revoir l’organisation de l’espace. Certaines entreprises isolaient les travailleuses dans des endroits grillagés afin qu’elles puissent bosser en paix, d’autres avaient deux entrées séparées pour les hommes et les femmes. C’est aussi pour permettre aux dames de déployer leurs jambes sans être inquiétées que les bureaux (au sens de meuble) ont été dotés d’un panneau en avant.

Longtemps, les bureaux ont été associés à la prison, à l’ennui, au désœuvrement. Vous êtes d’avis que ce n’est plus le cas. Pourquoi ?

Dans les années 1970, les entreprises se sont mises à intégrer les principes de psychologie afin de motiver leurs troupes. Des théoriciens de la gestion ayant découvert que les besoins de reconnaissance et de camaraderie étaient encore plus importants que la rémunération pour les individus, le management s’est emparé d’un vocabulaire axé sur les relations humaines et les émotions. Aujourd’hui, il faut cultiver une « attitude positive » chez les employés pour les rendre plus performants. C’est ce que la sociologue Eva Illouz appelle « l’happycratie » : désormais, l’espace du bonheur, c’est le bureau ! Les leaders se préoccupent maintenant de la « qualité de vie » au travail. En France, avant que ne frappe la pandémie, on en était à discuter de l’introduction de menus bios, kasher et hallal dans les cantines, et à la mise en place de dormitoria pour faire la sieste… En termes de confort psychologique, c’est toute une avancée !

C’est vrai que depuis la crise sanitaire, beaucoup de gens disent s’ennuyer de la vie de bureau, des collègues, du travail d’équipe en présentiel. 

Absolument. Et c’est pourquoi je crois que les bureaux vont continuer d’exister, même si le télétravail gagne en importance. Mais ils subiront des changements majeurs : les systèmes de contrôle en entreprise sont en train de basculer. D’abord, les jeunes ne veulent plus se soumettre à des horaires dans un lieu fixe, comme des générations d’« assis » avant eux. Ce qui compte, ce n’est plus où et quand on exécute sa tâche, mais le résultat obtenu. Ce qui peut être un piège, d’ailleurs : bien des gens constatent qu’ils travaillent beaucoup plus depuis qu’ils sont à la maison. Il n’y a plus de coupure à la fin de la journée, on ne change pas de registre. Enfin, les nouveaux travailleurs rejettent la hiérarchie au profit de l’hétérarchie : ils veulent un système de coopération où les talents de chacun seront mis en valeur, dans le but de produire quelque chose qui ait du sens et qui soit utile socialement. Pour moi, ce sont de vrais mutants qui ne laisseront pas les choses telles qu’elles sont aujourd’hui.