Le cas Guilbeault

L’expérience personnelle de Steven Guilbeault devient un cas d’école : à quoi servent les politiciens environnementalistes ? L’écologie est-elle soluble dans la politique ? Et la culture nationale est-elle une forteresse contre la mondialisation qui ruine la planète ?

Photo : Daphné Caron

Ainsi donc, Steven Guilbeault a été nommé ministre du Patrimoine par le premier ministre Justin Trudeau. On a l’impression que tout a été dit sur cette affaire, mais il n’en est rien. Elle est très révélatrice de ce qu’on pense de la culture et de l’environnement au Canada.

Tout dirigeait Guilbeault vers le ministère de l’Environnement : sa formation, son travail, son engagement. Sa campagne électorale avait été une mise en marché verte. Il était d’avance un commode paravent pour Trudeau, l’alibi vert du nouveau gouvernement. Et en cas de désaccord, il aurait pu faire un Nicolas Hulot de lui-même, démissionnant avec fracas au nom de ses principes comme l’écologiste français l’a fait aux dépens du président Emmanuel Macron. Au Patrimoine, il arrive sans compétences particulières, comme si, justement, ce ministère mal aimé n’en réclamait aucune. On sous-évalue ce poste, de même que l’importance de la culture, d’ailleurs.

Quelques mois plus tard, cette nomination inattendue soulève toujours des questions passionnantes. Ainsi : où un environnementaliste qui souhaite faire bouger les choses sera-t-il le plus utile ? Dans un parti vert qui lui permettra de faire valoir ses idées, mais qui ne sera jamais près du pouvoir ni même de l’opposition officielle, ou comme ministre dans un parti au pouvoir, qui instrumentalisera le thème environnemental ? J’ai longtemps pensé que le parti généraliste était un véhicule plus efficace, mais l’exemple de Guilbeault montre qu’un écologiste peut être considéré comme trop inexpérimenté et trop polarisant pour tisser de bonnes relations avec l’Alberta et la Saskatchewan. Auquel cas, quelle sera son influence réelle sur ces enjeux fondamentaux au sein du Cabinet ? La question se poserait peut-être autrement au niveau provincial, où il pourrait travailler à instaurer un vrai rapport de force entre Québec et Ottawa, à positionner fermement la province et en faire un modèle pour l’Amérique du Nord.

Le cas Guilbeault sera analysé et soupesé pendant des années. En creux, par son étrange nomination, il en persuadera plusieurs que le véritable pouvoir n’est pas en politique active, mais en dehors. L’aboutissement politique de son parcours aura fait grimper d’un cran le cynisme envers les politiciens, et confirmé que les questions environnementales ne sont pas prises au sérieux à ce niveau de gouvernance, alors même que la planète brûle ! Le vrai levier de changement demeure donc dans la rue, dans les associations, les villes, les entreprises ; dans la société civile. Beaucoup ont conclu que Guilbeault avait cédé aux sirènes de la renommée en cautionnant les politiques d’un État pétrolier. Ce qui n’est pas faux. Alors, après Steven Guilbeault, y aura-t-il encore un militant qui osera s’impliquer en politique active ?

Reste le sujet du Patrimoine. Histoire, culture : quelle est leur place dans le récit que le Canada se fait de lui-même ? On ne peut pas dire que la chose préoccupe les gouvernements — ni même les citoyens. Ça devrait, pourtant. Qu’est-ce qui distingue le Canada des États-Unis ? Y a-t-il une culture canadienne ? De quoi se nourrit-elle ? Quelle place occupent les Premières Nations dans ce récit ? À l’heure de la mondialisation et du numérique, on ne peut plus négliger ces questions. Le Canada arrivera-t-il à mettre son pied à terre devant Netflix et les GAFA ? La culture canadienne est-elle le lien essentiel qui permettrait de faire du pays autre chose qu’un agglomérat de communautés culturelles ? Les questions abondent, alors qu’on semble les balayer sous le tapis au gouvernement.

Mais à quoi sert une culture nationale distinctive si la planète crève la bouche ouverte ? Voilà l’objection que de nombreux environnementalistes et éco-anxieux apportent, pressant les dirigeants d’agir d’abord sur le front de la lutte contre les changements climatiques. Or, la planète ne meurt-elle pas parce que la mondialisation y a varlopé les nations soucieuses de leur géographie, de leur bien-être, parce qu’elle a encouragé l’avidité, parce que les nations sont maintenant trop déconnectées de leur culture et de leur identité historique pour en faire des remparts naturels contre une vision ultralibéraliste du monde, qui conduit ce dernier à sa perte ?

J’ignore si Steven Guilbeault fera un bon ministre du Patrimoine, tout comme on ne saura jamais s’il aurait été étincelant à l’Environnement. Lui-même doit se le demander. Chose certaine, son expérience personnelle devient un cas d’école : à quoi servent les politiciens environnementalistes ? L’écologie est-elle soluble dans la politique ? Et la culture nationale est-elle une forteresse contre la mondialisation qui ruine la planète ?

Je vous souhaite bonne chance, monsieur Guilbeault !

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2 commentaires
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Vous écrivez « Guilbeault avait cédé aux sirènes de la renommée en cautionnant les politiques d’un État pétrolier » mais je pense que c’est plus prosaïque, il a cédé à sa soif de pouvoir, point à la ligne. Il n’était quand même pas assez naïf pour penser que le parti libéral le nommerait ministre de l’environnement alors que l’oléoduc Trans Mountain était non négociable… Guilbault, comme bien d’autres, avait soif de pouvoir, quel qu’il soit et il reste à savoir s’il a atteint son seuil d’incompétence au Patrimoine. À le regarder aller, on serait porté à le croire.

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