Le cas Richler

Iconoclaste et anticonformiste, le romancier Mordecai Richler pourfend les nationalistes… par amour du Québec! «Le PQ lui fait plus de tort à l’étranger que je ne pourrai jamais en faire.» Le cas Richler.

«II nous chie dessus», protestent les nationalistes du Québec. «Il est mal embouché», déplorent les bourgeois de Westmount. «Il n’a pas de classe», disent les Juifs de Montréal.

À 65 ans, Mordecai Richler est un des auteurs les plus controversés du pays. Son essai Oh Canada! Oh Québec! Requiem pour un pays divisé a soulevé toute une polémique en 1992. À propos du taux de fécondité dans les années 30, il expliquait que, encouragés par l’abbé Lionel Groulx, les Québécois «prenaient leurs femmes pour des truies»! En février dernier, il récidivait dans le magazine torontois Saturday Night sous un titre accrocheur: «DANGER: ils ont menacé, ils ont menti, ils ont triché et, malgré tout, les séparatistes n’ont pas gagné le référendum. Mais il leur reste leur politique de purification ethnique…» Pour faire bonne mesure, il créait avec quelques amis, un prix littéraire de 3000 dollars interdit aux «Québécois pure laine».

Polémiste à ses heures, Richler est surtout un romancier qui collectionne les prix littéraires du Canada et du Commonwealth depuis 30 ans. «Mais les Québécois n’ont pas lu mes romans et mes nouvelles», déplore-t-il.

Richler est né dans le quartier Plateau-Mont-Royal à Montréal et a grandi rue Saint-Urbain, des lieux qu’il a immortalisés dans ses romans, notamment dans L’Apprentissage de Duddy Kravitz et Rue Saint-Urbain. Auteur à succès à Londres – où il a résidé pendant une vingtaine d’années -, il a vu ses romans et ses livres pour enfants publiés en sept ou huit langues. Refusant une carrière de scénariste à Hollywood, il est rentré à Montréal en 1972. Entre deux romans, il s’en prend aux nationalistes du Québec, en particulier à Lucien Bouchard, dont il fait une sorte de «Lucien de Serbie».

Il a l’humour parfois grasseyant du comptoir de Winnie, un bar de la rue Crescent, dans l’ouest du centreville de Montréal, rendez-vous des intellos bambochards anglo-montréalais. Exemple des images dont il régale ses lecteurs de Londres, New York et Toronto: il raconte avoir vu à la télévision une jeune femme embrasser fébrilement le drapeau du Québec pendant un discours de Bouchard. «Quiconque peut provoquer une telle fièvre quasi orgasmique est une menace à l’ordre public! Il serait plus sage pour lui de pratiquer à la maison, répondant du même coup à sa propre exhortation de faire des enfants de race blanche»…

Drôle malgré tout, anticonformiste carburant au scotch et fumant le cigare Davidoff, il est aussi un marginal à la Pierre Bourgault. «La comparaison m’insulte!» dit Richler, admettant tout de même qu’il a autant d’ennemis en Israël et au Canada anglais – dont il dénonce également le nationalisme – qu’au Québec.

Quatre mois en hiver à Londres, où vivent trois de ses enfants, le reste de l’année à Montréal et, surtout, à sa résidence des Cantons de l’Est, il admet faire une belle vie et «ne pourrait pas vivre ailleurs au Canada qu’ici, chez [lui], au Québec».

Il demande qu’on ne révèle pas où il habite, car il reçoit souvent des lettres de menace. Paranoïaque, Richler? «La violence est partout, à Atlanta, à Londres, à Paris. Nous serions fous de croire que nous sommes immunisés contre ça», explique-t-il.

Pourquoi vivez-vous au Québec?

– C’est chez moi, ici. J’aurais pu vivre à Londres et poursuivre ma carrière de romancier. Ou devenir scénariste à Hollywood. Ma femme et moi vivons ici par choix. Et vous ne lirez pas ça dans la presse québécoise, mais on a inscrit nos trois aînés dans des écoles françaises, les garçons au collège Stanislas et notre fille à la Villa des Marcellines. Les deux plus jeunes ont étudié dans des classes d’immersion française. Le Québec et Montréal, c’est chez moi. Les deux cultures s’y sont enrichies l’une l’autre autant qu’elles se sont affrontées. Si j’étais ministre de l’Éducation, je me débarrasserais de ce système scolaire confessionnel et je mettrais tous les enfants dans le même régime: moitié français, moitié anglais. Mais Lucien Bouchard ne veut pas que Montréal soit une ville bilingue.

Ne pensez-vous pas que le français serait menacé?

– Montréal pourrait être la ville la plus intéressante d’Amérique du Nord. C’est de la paranoïa de penser que le français serait menacé si tout le monde ici devenait bilingue.

Êtes-vous bilingue vous-même?

– Ma grammaire est catastrophique et mon accent embarrassant: je ne vous ferai donc pas entendre comment je parle français!

Les anglophones, vous avez vos cinémas, vos théâtres, vos librairies. N’est-ce pas ça, une ville bilingue?

– Ça l’est. Ça l’est même de plus en plus. Mais cela semble remis en cause maintenant. Bouchard est un homme intelligent: pourquoi est-il allé dire qu’il ne voulait pas que Montréal soit une ville bilingue?

Il ne va tout de même pas envoyer la police fermer vos cinémas et vos librairies…

– On n’envoie peut-être pas la police mais, où que je parle en public, ici, en Angleterre ou ailleurs, on envoie quelqu’un m’espionner. Le Parti québécois a l’impression que tout ce que je dis a beaucoup de répercussions. C’est très flatteur, mais ce n’est pas vrai.

Vous avez sans doute plus d’influence que vous ne le dites, en particulier à Toronto et à New York.

– Il y a bien des mythes à ce sujet. D’abord, ça m’insulte quand les nationalistes prétendent qu’eux écrivent par conviction alors que les fédéralistes le font pour de l’argent. C’est ce qu’on a dit à mon sujet, mais je ne fais jamais d’argent sur le dos du Québec. Quand j’écris un livre sur le Québec, ça se vend bien ici, mais personne ne s’y intéresse en dehors du Canada. Mes éditeurs britanniques et américains le publient, mais pour me faire plaisir. Mes romans sont traduits en sept ou huit langues et durent longtemps, alors qu’un livre politique sur le Québec est dépassé après un an. Je le fais par conviction…

Alors, pourquoi avoir écrit ce pamphlet (Oh Canada! Oh Quebec!) dans le New Yorker si cela n’intéresse pas vos éditeurs et que votre public étranger se moque pas mal de ce que vous avez à dire là-dessus?

– Les Canadiens français sont comme les Canadiens anglais: timides. Si cela avait été publié dans un magazine canadien, personne n’y aurait prêté attention, mais comme c’était aux États-Unis, cela a fait tout un tabac. La même chose se produit quand j’attaque le nationalisme culturel canadien-anglais dans le New York Times. Je ne suis pas seulement un auteur. Je suis un homme engagé et je pense que ce serait une grande perte pour le Canada si le Québec s’en séparait, parce que l’un et l’autre deviendraient plus «provinciaux». Alors, je le dis!

Si le Québec se séparait du Canada, partiriez-vous?

– Je ne sais pas. Si une majorité de Québécois votaient pour la séparation, il faudrait bien trouver une façon de s’en accommoder. Mais il faudrait voir le climat. Diraient-ils par exemple: «Plus de télévision anglaise!»?

Avez-vous lu le programme du Parti québécois?

– Il y en a eu beaucoup. J’en ai lu plusieurs, dont un, de M. Parizeau, qui annonçait que le Québec aurait sa propre monnaie!

Mais ne pensez-vous pas que, peu importe qui est le chef du Parti québécois, il y aura toujours des radios ou des chaînes de télévision anglaises?

– Il faut voir. Lucien Bouchard a fait face à un vote très serré au Conseil national du Parti québécois. Il y a de bons sociaux-démocrates dans ce parti, mais il y a aussi l’aile de la Société Saint-Jean-Baptiste [la SSJB], qui est extrémiste. Déjà, un grand nombre de librairies françaises me censurent; elles ne vendent pas mes romans ni mes contes pour enfants. [L’actualité a vérifié aux librairies Garneau, Renaud-Bray, Champigny: toutes avaient ses livres en inventaire, y compris son plus récent, Qui a peur des Croquemoutards, publié en 1996.]

N’êtes-vous pas un peu paranoïaque?

– Je vous dis qu’elles ne vendent pas mes livres: c’est de la censure, pas de la paranoïa.

Cela vous blesse?

– Cela m’amuse, surtout. La société québécoise reste une société très civilisée, mais je ne suis pas sûr que ce sera toujours le cas. Les racines du nationalisme québécois sont racistes, antisémites, écoeurantes. Ce ne serait pas juste de dire que c’est encore le cas aujourd’hui, mais les racines sont toujours là. Je ne fais pas confiance aux «ceintures fléchées» de la SSJB. Les gens n’avaient pas peur de René Lévesque, mais Bouchard me fait vraiment peur.

L’avez-vous déjà rencontré?

– Peter White et sa femme ont organisé un dîner pour nous avec Bouchard et Audrey Best [l’épouse du premier ministre], au Ritz. Il dirigeait déjà le Bloc québécois. Nous nous sommes taquinés un peu. C’est un homme charmant, très cultivé, agréable de compagnie. Mais mettez-le en face d’une foule sympathique, on dirait qu’il se passe quelque chose: il devient terriblement démagogue.

N’êtes-vous pas ainsi?

– J’ai fait une tournée de conférences dans l’Ouest après la parution de mon essai politique et je me suis mis à défendre le Québec. C’était drôle de m’entendre défendre le sens démocratique des Québécois…

Malgré tout, vous prétendez être l’objet de menaces quand vous êtes au Québec…

– Il y a des soûlards qui me téléphonent. Je reçois des lettres violentes, avec des svastikas [des croix gammées] dessinées dessus. Personnellement, je ne me sens pas menacé, mais cela effraie ma femme et ma fille. Cependant, il ne serait pas juste de dire que cela vient seulement de nationalistes francophones. Toutes sortes de gens m’appellent. Cela va encore me créer des problèmes de vous dire ça, mais je garde le sens des proportions: je préfère encore être un Juif dans l’ouest de l’île de Montréal qu’un Arabe dans les territoires occupés par Israël!

Vous avez malgré tout prédit qu’il y aurait de la violence au Québec.

– La violence est partout dans le monde. Aux États-Unis, des gens font sauter des édifices du gouvernement. Il y a l’Irlande, Londres, Paris. Jusqu’ici, on a eu beaucoup de chance… C’est vrai que ce n’est jamais arrivé ici, mais je crains une situation où, à la suite d’un autre référendum, le Oui remporterait 51% des suffrages et où le gouvernement fédéral se mettrait à hésiter. Je pense que cela pourrait finir dans la rue. Je ne dis pas que c’est une caractéristique des Canadiens français, je dis seulement qu’on vit dans un monde où ça existe. J’espère que ça va continuer [comme maintenant], mais il serait fou de penser que nous sommes immunisés contre le terrorisme et la violence.

Pour l’instant, les gens qui sont le plus tentés par la violence ne sont-ils pas ces partitionnistes qui ont défilé rue Sherbrooke en se disant prêts à «se battre» pour le Canada?

– La communauté anglaise de Montréal est la plus timorée que je connaisse dans le monde. Ne craignez rien: il n’y aura jamais de maquis à Westmount!

Que pensez-vous de gens comme Howard Galganov?

– Combien l’écoutent? Je ne prêcherai jamais la désobéissance civile et je suis contre la partition de Montréal. J’ai été à Belfast et j’ai vu ce mur séparant les catholiques des protestants. Je ne veux pas voir un mur, au milieu de Montréal, séparant les francophones et les anglophones.

N’admettez-vous pas que les Canadiens français se sont montrés plutôt tranquilles depuis le référendum?

– Oui, mais je vous rappelle que la seule violence qu’on a connue ici venait de Canadiens français. René Lévesque les traitait de voyous, mais relisez André Laurendeau: quand des jeunes faisaient sauter les boîtes aux lettres, il disait qu’ils avaient de l’estomac, du courage et qu’il fallait les admirer… [En août 1963, dans le Maclean français, quand Laurendeau écrit à propos des poseurs de bombes «Ils ont du courage…» il cite une réaction courante des Québécois à l’époque. Ses opinions à lui sont claires: «La violence m’apparaît comme un recul humain. (…) Un séparatiste manifesterait sans doute plus de courage, en tout cas un courage plus réfléchi, si, au lieu de jeter des bombes, il refusait par exemple d’acquitter son impôt fédéral.»]

C’était il y a 30 ans!

– Bien sûr que la société québécoise a été remarquablement civilisée jusqu’ici, mais il ne faut pas croire que ce sera toujours le cas. Si ce pays éclate, le Canada anglais va faire une vraie crise et ce sera la politique du pire des deux côtés. Il y aura des campagnes du genre «n’achetez pas québécois», les deux camps vont vouloir se faire du mal et cela pourrait tourner très mal.

Alors, pourquoi ne pas prêcher la compréhension?

– Mais c’est ce que je fais! J’ai écrit que, si le Québec décide de se séparer du Canada, il faudra bien s’arranger avec ça. Je serais déçu et triste, mais il faudrait respecter ce choix.

Pour l’instant, vous portez surtout atteinte à la réputation du Québec!

– Le Parti québécois fait plus de tort au Québec que je ne pourrai jamais en faire moi-même. Quand Parizeau a fait cette déclaration sur l’argent et les votes ethniques, personne ne l’a hué, personne n’a quitté la salle. Ils se sont tous mis à crier: «Le Québec aux Québécois!»

La plupart des leaders québécois ont pris leurs distances par rapport à cette déclaration…

– Oui, mais seulement après. Et puis quand Bernard Landry tombe sur une pauvre employée d’hôtel d’origine mexicaine [après la soirée référendaire du 30 octobre, l’employée s’était adressée au ministre en anglais], quand des fonctionnaires mesurent la grosseur des lettres sur les panneaux d’affichage, quand des inspecteurs vérifient l’emballage des matzos [à la veille de la Pâque juive], je n’ai pas besoin d’inventer quoi que ce soit. C’était dans le London Times, dans le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post: j’ai reçu des appels du monde entier et les gens étaient tordus de rire. [Il n’y a pas que l’Office de la langue française qui a dû intervenir auprès de la communauté juive pour que l’étiquetage des produits casher soit conforme aux lois linguistiques. Ottawa est allé beaucoup plus loin en portant la cause devant les tribunaux en 1992 en vertu notamment de la loi sur le bilinguisme.]

Dans le fond, c’est pour le bien du Québec que vous vous en prenez au Parti québécois!

– C’est ça. Je dirais que c’est par amour du Québec que je m’en prends aux nationalistes. J’ai dit la même chose du Canada anglais, de l’État d’Israël: le nationalisme est ethnocentrique, xénophobe, tribal. Mon problème est que les gens n’ont lu que mes essais et pas le reste. Ils me prennent seulement pour un auteur satirique alors que j’écris surtout des romans et des contes pour enfants.

Les auteurs québécois devraient-ils faire comme vous?

– J’ai beaucoup d’admiration pour Yves Beauchemin. S’il faisait des remarques provocantes sur les Canadiens anglais, et il en aurait tout à fait le droit, personne ne demanderait à la Société Saint-Jean-Baptiste de s’excuser pour lui. Cet imbécile de Gilles Rhéaume veut que le Congrès juif, le B’Nai Brith, Alliance Québec s’excusent pour moi: c’est ridicule!

Vous avez bien aussi une vision du Canada: voterez-vous pour Jean Charest ou pour Jean Chrétien?

– Je voterai probablement pour Charest: il promet, il veut réconcilier les deux Canada, il peut se révéler un rassembleur. D’ailleurs, au congrès des conservateurs [de 1993], auquel j’assistais comme journaliste, je leur disais: «Vous êtes fous de voter pour Kim Campbell!» Je pense que, si Charest avait alors été élu chef du parti, cela se serait passé différemment. Chrétien, c’est dommage qu’il soit autant détesté ici. C’est un brave homme, mais je ne pense pas qu’il ait beaucoup de talent. Quant à cette Sheila Copps, elle est d’une vulgarité qui dépasse l’imagination!

Charest veut que le Québec soit reconnu comme une société distincte…

– Cela ne me dérange pas du tout. Je m’amusais toujours à dire à Parizeau que j’appartiens à une société encore plus distincte que la sienne! Sérieusement, je n’ai jamais attaqué ce concept de société distincte. L’accord du lac Meech était un peu compliqué et le Canada risquait de finir comme un bretzel, tout tire-bouchonné. Je ne faisais pas très confiance à Mulroney, qui avait conclu une entente avec les nationalistes du Québec, avec des gens aussi suspects que Marcel Masse. Mais il me semble que j’ai déjà dit au Canada anglais que cela ne me dérangeait pas que le Québec soit reconnu comme une société distincte…