Le décrochage, ça se… planifie!

Des jeunes qui ne sont pas faits pour l’école, il y en a, après tout. À Trois-Rivières, on a décidé de les aider à bien décrocher.

J’aimais les fleurs, alors on m’a organisé un stage chez Floriculture, raconte Annie. Au début, j’adorais ça. Mais après quelques jours, j’étais un peu fatiguée d’enlever des feuilles mortes et d’arroser. Je voyais la fleuriste faire des arrangements et je me disais: « C’est ça que j’aimerais faire. » Et j’ai découvert que, pour apprendre ce métier, j’avais besoin d’un secondaire cinq.» Julie, elle, a été commis-caissière dans un dépanneur. «Je sais maintenant que je n’ai pas envie de passer ma vie à étiqueter des produits. Sais-tu qu’au salaire minimum, il faut travailler presque une heure pour se payer une poutine?»

Des découvertes comme celles-là, des jeunes en font chaque année à Trois-Rivières-Ouest. L’aventure a débuté il y a neuf ans, lorsque le ministre de l’Éducation a invité les écoles secondaires à expérimenter l’«insertion sociale et professionnelle». Claudette Lesage et sa complice Pauline Bellemare, enseignantes à la polyvalente Chavigny, ont inventé un programme pour concrétiser ces trois mots vagues. L’objectif: outiller les élèves que l’école n’avait pas réussi à scolariser en espérant qu’ils dénichent un petit boulot au lieu de traîner dans les salles de jeux électroniques.

«Concrètement, l’école démissionnait, explique Claudette Lesage. Fini les mathématiques et le français pour les élèves de 16 ans qui piétinaient. On les aidait à décrocher… en douceur.» Ils partageaient leur temps entre la polyvalente, où ils apprenaient à remplir un formulaire de demande d’emploi, à faire un budget et à signer un bail, et des stages en milieu de travail qui leur ouvriraient peut-être la porte d’un emploi.

À sa grande surprise, Pauline découvre qu’un bon nombre de ces jeunes jugés trop faibles même pour le secteur professionnel étaient simplement dégoûtés de l’école. Du coup, elle envoie valser les consignes du ministère et offre des stages combinés à un programme scolaire individualisé. Nom de code: «Séduction». Une vraie manigance…

«Les stages de Séduction permettent aux élèves d’expérimenter des boulots simples pour décider si c’est vraiment ce qu’ils aiment, et d’observer des métiers plus complexes pour voir s’ils n’auraient pas la piqûre. Tout le monde vit des périodes de découragement au cours de sa formation scolaire. Ceux qui tiennent le coup sont ceux qui ont un objectif clair», croit Claudette Lesage.

Des tas de jeunes sont persuadés que l’école est une vaste fumisterie, un invraisemblable complot. «Je veux être débosseleur et on me force à faire de l’algèbre. Ben j’haïs ça, pis j’en ai pas besoin! Je vais échouer, vous allez voir, et après je ne serai pas admis en débosselage au professionnel», fulminait l’un d’eux.

«Notre pari, c’est qu’un gars qui a l’impression de vouloir être débosseleur devrait pouvoir essayer! On ne peut pas changer les exigences scolaires, mais on peut souhaiter que l’élève revienne d’un stage assez emballé pour accepter de finir son secondaire quatre ou cinq et aller l’apprendre, son métier», dit Claudette Lesage.

Au cours des cinq dernières années, une centaine de jeunes ont bénéficié de ce programme études-travail en alternance, programme… clandestin puisque non conforme aux règles du ministère de l’Éducation! Tout, en effet, y était «illégal»: scolariser des stagiaires, ne pas comptabiliser les heures d’enseignement, ne pas réserver les programmes spéciaux à ceux qui ont déjà décroché, offrir des stages à temps plein aux plus démotivés ou encore en improviser un de 15 jours au Grand Prix automobile Molson.

Reste que les stages sont un dur atterrissage dans la réalité. «Un de nos élèves se levait tous les matins en se demandant quel prof il allait écoeurer, raconte Claudette Lesage. Or, aucun des employeurs qu’il a rencontrés n’a voulu de lui. Il a compris. On n’a pas eu à faire de discours. Les jeunes découvrent qu’au travail, lorsqu’on ne satisfait pas aux exigences, personne ne nous punit: on est congédié!»

L’alternance études-travail n’est pas une sinécure. Le jour de la visite de L’actualité, Dominique, un beau grand costaud, a décroché un stage de répartiteur dans un entrepôt. «Je commence à 4 h… demain matin», a-t-il annoncé au groupe. «Ils sont courageux, disent leurs profs. On les prépare à l’entrevue, on les accompagne au premier rendez-vous, mais après, ils partent seuls, en autobus, pour vivre dans un monde d’adultes.» Pas question de leur dorer la pilule à l’école. Le programme n’offre pas d’activités étudiantes. «Pourquoi? dit Claudette Lesage. Trouvez-moi un employeur qui vous paierait une journée de ski!»

Pauline Bellemare et Junior Martin, responsables des stages, ont déniché pas moins de 150 employeurs. «Un exploit, dit Claudette Lesage. À Trois-Rivières-Ouest, on n’a pas un centreville de 1000 boutiques.» On demandait aux employeurs d’entraîner bénévolement des adolescents démotivés, de les évaluer chaque semaine par écrit et même de donner des conférences à la polyvalente.

«J’y trouve mon compte», dit Gaston Guilbert, quincaillier depuis 35 ans, qui sert des «ma fille» et des «mon gars» à ses stagiaires. «Et c’est pareil pour tous mes employés. On devient des modèles, c’est sérieux. Même les clients sont contents. Eux aussi sont capables de générosité. Dans le fond, tout le monde est fier de faire quelque chose.» Gaston Guilbert donne également des conférences très courues sur l’art de la vente aux élèves inscrits en insertion sociale et professionnelle et participe aux simulations d’entrevues filmées auxquelles tous les aspirants stagiaires sont soumis.

«Ceux qui pensent que nos élèves sont de la maind’oeuvre bon marché se trompent, dit Claudette Lesage. Dès qu’un jeune devient productif dans son milieu de stage, il en est retiré. Si le patron est intéressé, il peut l’embaucher.» Plusieurs employeurs ont ainsi la chance de former leurs propres employés. «De plus en plus de PME ont besoin d’une maind’oeuvre spécialisée pour laquelle il n’existe pas encore de formation. Une entreprise de fabrication de néons en pleine expansion en profite pour former des jeunes qui sont très excités d’être associés à quelque chose d’aussi nouveau.»

Depuis septembre, le ministre de l’Éducation reconnaît l’alternance études-travail dans le cadre de son «programme expérimental de diversification des voies». Du coup, le programme Séduction a reçu l’approbation officielle du ministre ainsi qu’une subvention spéciale. «Je ne suis pas plus « catholique » pour autant», prévient Claudette Lesage en riant. «En préparant mon document, je savais ce que le ministre pouvait accepter et ce qu’il préférait ne pas savoir.» Le MEQ exige que les jeunes poursuivent le même stage tout le long de l’année? Elle en organise quatre: «Ils doivent vivre des expériences diverses pour se découvrir», plaide-t-elle. Le ministre réserve l’alternance étudestravail aux élèves de troisième secondaire en cheminement particulier? À l’école Chavigny, on ne fait pas de chichi avec l’âge, le programme ou le degré de scolarité.

Depuis le début, l’équipe peut compter sur l’appui de la direction de l’école, de la commission scolaire et des parents. «Ils nous ont donné carte blanche, dit-elle. Personne n’a demandé si le projet répondait aux normes du ministère… Quant à nous, à chaque petite délinquance, on se rappelait notre objectif: tout faire pour que nos jeunes deviennent des citoyens actifs.»

Un jour, pourtant, un administrateur, furieux de constater que la petite équipe de profs jouissait d’une grande autonomie, a décidé de calculer en détail leur charge de travail. Claudette, Pauline et Junior ont haussé les épaules et ont continué leur boulot. Au bout de quelques mois, le fonctionnaire est revenu penaud: «La commission scolaire doit 10 jours à chacun de vous et vous êtes en « dépassement d’élèves ».» L’affaire s’est arrêtée là.

Parent pauvre dans bien des écoles, l’insertion sociale et professionnelle est un des fleurons de l’école secondaire Chavigny. Il y a une liste d’attente de professeurs désireux d’y participer et les élèves inscrits ont fondé leur propre société, qui compte plusieurs compagnies: Récupération Chavigny, qui regroupe un centre de tri (prix 1995 du Centre d’entreprenariat du coeur du Québec) financé par une entreprise privée mais géré et exploité par les élèves, une troupe de théâtre (prix de l’Épervier des commissions scolaires du Québec), un centre de compostage et un centre de récupération de livres et de lunettes d’occasion.

«Et nous avons encore quelques petites idées», se permet d’ajouter Claudette Lesage.

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