Le député réformateur

Jean-François Roberge, député de la CAQ, veut que le système d’éducation change. Il sort l’artillerie lourde.

Jean-François Roberge, député de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et porte-parole en matière d’éducation, occupe actuellement le devant de la scène au sein de son parti. La semaine dernière, il publiait un livre, Et si on réinventait l’école?: Chroniques d’un prof idéaliste, aux éditions Québec Amérique. Depuis, il multiplie les apparitions médiatiques, semant ses idées, aussi audacieuses que nombreuses: école obligatoire jusqu’à 18 ans, interdiction pour les employeurs d’embaucher de jeunes décrocheurs, maternelle à 4 ans pour tous, création d’un ordre des enseignants, etc.

Mercredi dernier, il mettait le feu aux poudres à l’Assemblée nationale en affirmant que des primes et suppléments de 77,5 millions de dollars avaient été versés au personnel non enseignant des commissions scolaires en 2014-2015 – une information démentie par la Fédération des commissions scolaires du Québec, qui affirme que cette somme comprend notamment les primes versées aux enseignants en cas de dépassement du rapport maître-élèves.

Jean-François Roberge, député de la CAQ, prône la création d'un ordre professionnel pour les enseignants. (Photo: droits réservés)
Jean-François Roberge, député de la CAQ, a des idées aussi audacieuses que nombreuses pour assurer la réussite des élèves. (Photo: droits réservés)

Le député de 41 ans prendra à nouveau le micro ce dimanche, en animant le colloque «Objectif Réussite Québec: Réinventons l’école» à Trois-Rivières, une journée de réflexion sur l’éducation (un événement gratuit et non partisan, précise la CAQ) où plusieurs des idées avancées dans son ouvrage feront l’objet de débats en présence de leaders du monde de l’éducation et de l’économie. Car une population éduquée est gage de prospérité et peut contribuer à relancer notre économie, fait valoir le député de Chambly.

Plus encore que de millions, c’est d’idées neuves que les écoles québécoises ont besoin, insiste Jean-François Roberge. Il connaît le système de l’intérieur: il a enseigné pendant 17 ans, notamment à l’école de la Chanterelle, une école primaire de Saint-Basile-le-Grand, sur la Rive-Sud de Montréal, avant de se lancer en politique et d’être élu en 2014.

L’actualité s’est entretenu avec lui.

Votre livre Et si on réinventait l’école? contient énormément de propositions. Si on ne devait choisir qu’un seul aspect sur lequel intervenir, lequel faudrait-il privilégier? 

Un seul? Vous êtes vraiment dure avec moi… Ce serait le dépistage et l’intervention précoce. Donc, la maternelle dès quatre ans, mais surtout l’ajout de ressources pour aider nos jeunes. Mon objectif, c’est de les amener en 1re année avec une véritable égalité des chances.

Pourquoi préférer une maternelle à quatre ans aux centres de la petite enfance (CPE)? Si le réseau des CPE avait été complété, il pourrait faire ce travail, non?

À l’heure actuelle, il n’y a que le tiers des enfants québécois qui fréquentent les CPE, on ne peut donc pas prétendre que les CPE font le travail. Faire entrer les enfants plus tôt dans le milieu scolaire amènerait aussi un avantage qu’on ne pourra jamais avoir en garderie: un suivi professionnel continu avec la même équipe pour les enfants en difficulté. En garderie, on peut faire du dépistage, mais les familles doivent se tourner vers le réseau de la santé pour obtenir des services. Un orthophoniste du milieu de la santé ne pourra ensuite assurer la continuité dans le milieu scolaire, car ce sont deux réseaux différents, des conventions collectives différentes. Il y a un bris de services. Le meilleur plan, c’est vraiment une maternelle dès quatre ans. C’est ce que l’Ontario et plusieurs États américains ont fait.

Souvent, le dépistage est effectué dans les écoles, mais l’élève n’obtient pas de services ensuite. Est-ce simplement une question de ressources (donc d’argent) ou bien une question d’organisation?

Il y a actuellement une pénurie de professionnels dans le réseau de l’éducation, pour deux raisons. Premièrement, on en engage peu. Deuxièmement, quand on veut en engager, les professionnels sont réticents à venir travailler dans le réseau scolaire. Des commissions scolaires m’ont confirmé que lorsqu’il y a affichage de postes, elles ont de la difficulté à les combler. Pas seulement à cause du salaire, mais surtout parce que le travail est moins intéressant qu’en bureau privé. Comme il y a un manque de professionnels en milieu scolaire, ceux qui y sont finissent par surtout faire du dépistage. Ce n’est pas intéressant pour des orthophonistes de ne faire que de l’étiquetage. Ils ne peuvent alors pas mener tous les jeunes vers la réussite, les soutenir et leur donner le suivi nécessaire.

Comme on a peu de professionnels et qu’ils n’ont que des pourcentages de tâches, beaucoup changent d’école chaque année. Il y a peu de stabilité. C’est désagréable pour les professionnels, mais c’est surtout dramatique pour nos jeunes.

Dans le livre, vous racontez l’histoire de Yan, un jeune à qui vous avez enseigné. Vous l’avez croisé quelques années plus tard dans une quincaillerie. Il avait décroché de l’école en 3e secondaire, il occupait ce petit emploi et en était bien malheureux. C’est un cas réel?

Oui. Ce jeune m’a beaucoup ébranlé. Il m’a dit toute la colère qu’il ressentait contre l’école. Je me suis rappelé que, dans ma classe de 5e année, il était en échec dans plusieurs matières. Il a reçu un peu d’aide en orthopédagogie, mais très, très peu, seulement une heure par semaine. Il lui en aurait fallu tellement plus! On l’a mis sur une liste d’attente.

C’était un garçon formidable, avec un grand cœur. Il avait un retard d’apprentissage, mais ce qu’il avait exactement, on ne l’a jamais su; c’est là, le scandale. Avait-il une dyslexie ou un déficit non diagnostiqué? Aurait-on pu faire une pratique pédagogique différenciée? J’aurais été très ouvert à le faire, mais je n’ai pas eu les conseils qui auraient pu m’aider à l’aider. Et finalement, la conséquence, c’est que ce jeune-là a été abandonné par le système. C’est dramatique!

Vous proposez aussi plusieurs mesures pour rehausser les compétences dans la profession enseignante, comme un contingentement des admissions au baccalauréat en enseignement et une hausse du salaire à l’entrée dans la profession. Laquelle des mesures proposées vous semble la plus importante ?

Ce serait la création d’un ordre professionnel. Au-delà de l’encadrement que cela amènerait, cela aurait valeur de symbole. Les gouvernements, les commissions scolaires et les directions d’école auraient davantage de respect pour l’autonomie professionnelle dans la mesure où on aurait une vraie profession. Un ordre vient avec des obligations, mais donnerait aussi de l’autonomie, un vrai statut d’expert en pédagogie et un respect de la part de l’ensemble de la société.


À lire aussi :

Un ordre professionnel pour les enseignants ?


Je ne suis pas en train de dire que les enseignants ne sont pas bons, comprenez-moi bien. J’ai eu des dizaines de collègues inspirants. Un ordre professionnel établit néanmoins des standards en-dessous desquels il n’admet pas les diplômés comme professionnels. Ça force les universités à maintenir des standards très élevés. Et si on veut attirer des jeunes qui ont des parcours scolaires avec d’excellentes notes en français, il faudra augmenter le salaire à l’entrée. Il faut qu’il soit d’au moins 50 000 dollars (il est actuellement d’environ 40 000 dollars).

Les consultations sur le projet de loi 86, qui vise à modifier la gouvernance des commissions scolaires, viennent de se terminer. Que conserveriez-vous de ce projet de loi et qu’est-ce que vous y changeriez? 

Les écoles du Québec sont devenues des succursales des commissions scolaires, qui leur imposent un pouvoir bureaucratique étouffant. Un élément intéressant du projet de loi, c’est la création du fameux «comité de répartition des ressources», où les directions d’école seraient présentes. Les directions d’école diviseraient les ressources entre les écoles en fonction des besoins.

C’est bien, parce que ce sont les directions d’école qui connaissent le mieux leur «clientèle» et les difficultés de leurs élèves. Le problème avec le projet de loi, cependant, c’est que ce comité n’est que consultatif et que les décisions doivent ensuite passer par le conseil scolaire.

Vous considérez donc que les écoles manquent d’autonomie à l’heure actuelle?

Dans le livre, j’ai voulu illustrer par des exemples concrets ce que pourrait faire une direction d’école si elle avait davantage les mains libres, si on pouvait libérer le talent des profs et des directions d’école. Il suffit d’avoir un minimum de vision et de faire confiance aux gens qui sont dans les écoles.

Le dernier budget du Québec, adopté il y a quelques semaines allait encore dans le même sens que d’habitude: des enveloppes fermées, des budgets dédiés, très peu de marge de manœuvre. Si une école a surtout des élèves avec des problèmes en maths, elle doit quand même investir en lecture.

Je ne dis pas de faire plus avec moins, mais de faire plus avec ce qu’on a. De faire mieux.

Extrait de Et si on réinventait l’école?: Chroniques d’un prof idéaliste

«Il faut laisser les écoles respirer! Chaque école devrait pouvoir développer sa personnalité propre. Actuellement, il est très difficile d’être créatifs et inventifs dans un système qui ne permet pas de s’adapter aux besoins. Il faut qu’une bonne part des fonds soit versée directement aux établissements. À ceux qui les gèrent de choisir ensuite où investir, selon des objectifs ciblés en équipe, et non pas selon les directives venues d’ailleurs. En fonction de ses besoins, l’équipe déterminera si elle doit améliorer la cour d’école, le service informatique, les livres, la conciergerie ou le matériel scolaire sans avoir à tout justifier par une abominable paperasserie. Qui mieux qu’elle est en mesure de connaître ses besoins?

Je me rappelle qu’au début des années 2000 j’avais besoin de nouveaux dictionnaires pour ma classe. Ceux dont nous disposions avaient été collés, recollés et dataient des années 1980. Je savais qu’il y avait un surplus de 5 000 $ dans le budget du service informatique et j’ai demandé si je pouvais en utiliser une partie. On m’a répondu que l’école n’avait pas l’autorisation de transférer des fonds du budget «informatique» vers le budget «livres». Le comble, c’est qu’à la fin de l’année nous avons reçu la directive de dépenser les fonds restants. Il devenait tout à coup urgent de trouver une manière de dépenser cet argent, sans quoi nous allions le perdre. C’est ainsi qu’ont été achetées des centaines de clés USB, «au cas où nous en aurions besoin». On les a rangées dans une armoire. Elles doivent sûrement y être encore, car nous avions pris l’habitude de sauvegarder nos documents sur le serveur du réseau. Ce genre d’aberration administrative finit par tuer l’envie de proposer de nouvelles idées. Cela écrase l’initiative de ceux qui voudraient s’impliquer davantage. Les leaders qui voudraient être chefs d’orchestre sont réduits à jouer du triangle!»

Le colloque «Objectif Réussite Québec: Réinventons l’école» du 24 avril sera webdiffusé.

Dans la même catégorie
5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Intéressant. je ne veux pas être bête on n’est pas habitué aux discours sensés de la part de la CAQ. Ils sont bons pour identifier des problématiques mais, souvent, leurs solutions ne tiennent pas debout.

Comment pouvez-vous dire que les solutions de la CAQ ne tiennent pas debout? La CAQ n’a jamais subit le test du pouvoir. Et certaines idées, tout comme certains députés, lui ont été « piqués » par le parti au pouvoir.

Et pourquoi pas l’école à 2 ans??? Je ne sais pas pour vous, mais si on m’avait enlevé mon enfance dans une société à ma grandeur comme une famille, (pas des classes et des mini sociétés toutes plus bruyantes et énervantes les unes que les autres), j’aurais été vraiment écoeuré de l’école à 10 ans. Dès la garderie (de bébé à 4-5- ans) on apprend aux enfants des mots comme « consignes » et « conséquences ». Allô l’insouciance et la spontanéité de l’enfance…
Les adultes ont toutes les difficultés du monde à entrer dans un moule et à respecter la vie en société. Et les consignes et conséquences sont de la foutaise pour plusieurs à tel point qu’on soit obligé de faire des lois pour encadrer les non respect.
Pour ma part, c’est tout le système capitaliste qui serait à repenser afin que l’on ne voit pas D’ABORD l’enfant comme un futur bon travailleur RAPPORTEUR d’argent au gouvernement.
Imaginez qu’on respecte SON TEMPS D’ENFANCE et qu’on lui inculque, tout doucement et avec le temps, des valeurs de bon citoyen participatif.
Mais on préfère dire que c’est toute la société qui est responsable des enfants du Québec… pour ne pas dire finalement qu’il appartient à l’État…

La CAQ a toujours eu de bonnes idées et comme mentionné précédemment, les autres partis politiques en ont profité largement !

Je crois que le problème de fond est que « M. Legault ne passe pas » ! J’appuierais volontiers M. Roberge à la tête de ce parti et il aurait mon vote !