Le dernier round

Leader du Rassemblement pour l’indépendance nationale, Pierre Bourgault assiste, en 1967, à la naissance du Mouvement souveraineté-association, fondé par René Lévesque. Au lieu de s’allier, les deux fortes têtes s’affronteront dans un combat sans merci.

Extrait du livre Bourgault, biographie signée Jean-François Nadeau, parue en septembre chez Lux Éditeur.

Les 7 et 8 octobre 1967, au congrès national du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Pierre Bourgault est réélu président. Andrée Ferretti, elle, devient vice-présidente.

Cette nouvelle équipe aux caractères fortement antinomiques reçoit le mandat d’étudier et de favoriser le rapprochement de tous les indépendantistes, ce qui constitue une victoire pour les partisans de Bourgault. Ceux de Ferretti obtiennent en revanche du congrès que s’élabore une stratégie globale pour le parti afin qu’il soit structuré en fonction de l’intérêt des travailleurs. On adopte aussi, du même souffle, une politique d’action contre l’impérialisme américain.

Au RIN, les luttes intestines sont dès lors plus nombreuses que jamais. Bourgault en a assez. Pour s’éloigner des soubresauts de la vie politique dans laquelle il est plongé corps et âme depuis 1960, il se retire volontiers dans son appartement somptueux situé près du Forum, dans l’ouest de Montréal. Pour mieux se retrouver seul, il tient souvent portes ouvertes, ce qui peut sembler paradoxal à quiconque, sauf à lui, bien sûr.

Sa résidence, belle et claire, se confond avec un lieu de rencontres plus ou moins officielles où s’écoulent, le jour comme la nuit, les fêtes et les réunions autant que la bière et le vin.

L’appartement de Bourgault court sur deux étages. Il est ensoleillé, rempli de fleurs fraîches et de tableaux « qui révèlent un goût raffiné », écrit à l’époque une journaliste. S’ajoute à ce décor sa passion voyante pour les animaux exotiques. Il possédera bientôt un kangourou et laisse toujours ses oiseaux libres dans l’appartement !

Comment peut-on avoir un appartement pareil lorsqu’on est depuis toujours sans le sou comme lui ? Il affirme alors en entrevue qu’il ne gagne que 100 dollars par semaine. « Mon appartement… c’est un ami du parti qui le met à ma disposition. »

L’« ami » en question est en fait tout un groupe de soutien à Pierre Bourgault, groupe dans lequel le millionnaire et sympathisant indépendantiste Gilles Corbeil occupe une place prépondérante.

En cette fin d’année 1967, Pierre Bourgault sait-il déjà que, d’ici quelques mois tout au plus, ses proches en politique, il ne les verra pour ainsi dire plus du tout ? Chose certaine, il règne alors au sein du RIN un climat de tension qui n’annonce rien de bon, ni dans l’immédiat ni pour l’avenir. Lucide, Bourgault n’en est pas dupe. Au quotidien, il prend d’ailleurs dès lors quelque peu ses distances avec la vie politique. Sait-il mieux que d’autres ce qui s’en vient ?

Le Mouvement souveraineté-association (MSA) a alors terminé son incubation sous l’aile gauche du Parti libéral. Le départ de René Lévesque, ministre influent, ancien journaliste-vedette de Radio-Canada, lui assure un fort capital de sympathie auprès des indépendantistes. C’est la première fois qu’un homme aussi prestigieux manifeste son adhésion à une certaine forme d’indépendance pour le Québec. La création du MSA, en novembre, affecte tout de suite le RIN. Le parti se vide de ses militants au profit du nouveau groupe.

Devant pareille montée d’enthousiasme pour les idées et la personne de Lévesque, les chefs de file du RIN, André d’Allemagne et Pierre Bourgault en tête, ne pensent pas à se recroqueviller dans une politique du chacun pour soi. Analystes lucides de la situation, ils estiment que le mouvement indépendantiste n’a plus d’autre choix que de s’unifier.

Bien plus tard, dans nombre d’entrevues et de textes, Bourgault répétera qu’il a toujours été, d’un point de vue stratégique, favorable à cette union politique. Il ajoutera même, à l’occasion, qu’il n’y a pas eu en pratique d’autre choix possible. Or, dans les faits, tout ne se joue pas sous un éclairage aussi simple.

D’entrée de jeu, Bourgault entrevoit cette union éventuelle plutôt comme un phénomène de digestion organique où le RIN joue le rôle du prédateur. Bourgault ne manque jamais d’appétit pour son parti : il considère en effet que c’est au RIN d’absorber le jeune mouvement de Lévesque. Pas le contraire !
Depuis Sept-Îles, où il effectue régulièrement des tournées, Bourgault déclare, le 26 octobre, « qu’il ne ménagerait rien » pour amener au RIN François Aquin et René Lévesque, les députés démissionnaires du Parti libéral.

Mais entre Lévesque et Bourgault, la concurrence s’annonce vive. Les deux hommes réclament en quelque sorte pour eux seuls l’amour et l’autorité que leur accordent les militants.

Des éloges, le président du RIN n’en a jamais vraiment eu pour l’ancien ministre de Jean Lesage. Bourgault l’a presque toujours présenté plutôt comme une simple et triste illusion politique, une sorte de caution à un régime réactionnaire assez hypocrite pour se draper dans un manteau de vertu.

À la fin de septembre 1967, en réponse au journal La Patrie, qui lui demande ce qu’il pense de René Lévesque, Bourgault se montre encore plus dur que jamais à son endroit, voire mesquin. Sa déclaration ne comporte pas la moindre ambiguïté. Lévesque, affirme-t-il, « est un velléitaire. C’est le plus beau ballon que le Québec ait eu. En somme, l’un des hommes les moins intéressants. Il avait un certain talent des foules, mais c’est tout. Il a raté le bateau. Intellectuellement, c’est un homme désorganisé, fuyant les responsabilités, même celles qu’il se crée, et, comme un pantin, marchant avec petit bruit, sans avancer. »

Bourgault insistera pour dire que ses commentaires à La Patrie ont été faits trois semaines avant que Lévesque ne quitte le Parti libéral… Bourgault, tout à fait convaincu que Lévesque ne quitterait pas le nid libéral, aurait alors chargé le portrait et se serait montré accusateur jusqu’à l’outrance afin de mieux combattre un adversaire. Grave, très grave erreur d’anticipation !

Alors que tout semble en place pour un rendez-vous historique avec Lévesque, un des hommes politiques les plus populaires du Québec, Bourgault s’intéresse plutôt aux bienfaits éventuels qu’aurait pour le RIN une tournée de promotion européenne qui ferait suite à la visite du général de Gaulle et à son « Vive le Québec libre ! ». Qu’importe donc Lévesque ! Bourgault s’envole pour Paris le 13 novembre 1967, accompagné par Roger Turgeon et Pierre Renaud. Là-bas, c’est l’opération de charme, avec sans cesse le nom du général de Gaulle à la bouche. Le trio n’obtient cependant pas tous les rendez-vous qu’il souhaiterait avec le gratin politique…

À la suite d’une prestation publique de Bourgault à Paris, l’Agence France-Presse observe que le jeune président du RIN est « doué d’un indéniable talent d’orateur. Bien que son style soit sobre, M. Bourgault sait aussi s’exprimer par de larges gestes, des éclats de voix soigneusement mesurés. » Bourgault prend plusieurs fois la parole à Paris, Louvain, Grenoble, Rouen et Lyon.

L’étonnante facilité avec laquelle le président du RIN navigue dans les milieux européens étonne jusqu’à Pierre Renaud, qui le connaît pourtant bien. « Son éloquence était aussi évidente en Europe qu’au Québec, explique-t-il. Au départ, je ne m’imaginais pas que ce serait ainsi. C’était surprenant. Il faisait rire les auditoires et les captivait. »

À Montréal, pendant ce temps, tout s’agite plus que jamais autour du groupe de René Lévesque. Car c’est bien à Montréal, et non à Paris, qu’est en train de se jouer l’avenir immédiat du mouvement indépendantiste québécois…

Dès son retour à Montréal, Bourgault se montre absolument convaincu que la fusion des forces indépendantistes est nécessaire, même si les résultats tardent à cet égard. Le RIN, explique-t-il, est prêt à « élargir les corridors » afin de réaliser l’unité le plus rapidement possible. Bourgault compte alors rencontrer Lévesque d’ici quelques jours pour poursuivre, dit-il, la rencontre qu’il a eue avec l’ancien ministre avant son départ pour l’Europe. Bourgault a-t-il vraiment vu Lévesque avant de partir, comme il l’affirme ? Pierre Renaud se souvient en tout cas d’une rencontre où Lévesque était arrivé plusieurs heures en retard, tout en ne prêtant que peu d’attention à la conversation. « Il avait noté quelques éléments sur son paquet de cigarettes, ce qui donnait vraiment l’impression que ce que nous disions ne valait rien. Bourgault en était furieux ! Je pense que c’est d’ailleurs ce que souhaitait Lévesque, qui est reparti très rapidement. »
L’éditorialiste Michel Roy souligne que, par tempérament, les deux hommes ne sont pas faits pour s’entendre. Lévesque, écrit-il, se méfie « de l’action impétueuse et du radicalisme verbal de son jeune collègue, dont les dons d’orateur, parmi les plus riches de toute l’histoire politique du Québec, lui permettent de conquérir et de rallier à ses points de vue non seulement une foule, mais encore un groupe de militants bien informés et au départ sceptiques à son endroit. »

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