Le droit à une éducation normale

L’État israélien doit-il indemniser des jeunes juifs que des parents ultraorthodoxes ont privés d’une éducation moderne, les rendant incapables de gagner leur vie ? Un tribunal devra trancher. Un dossier explosif qui a des échos jusqu’au Québec.

Yossi David a étudié dans une yeshiva en Israël, avant de renoncer à la vie de juif ultraorthodoxe. (Photo: Elsa Mourgues)
Yossi David a étudié dans une yeshiva en Israël, avant de renoncer à la vie de juif ultraorthodoxe. (Photo: Elsa Mourgues)

Ses deux mains tirent sur l’encolure de son pull pour en faire sortir sa tête et c’est un visage souriant qui surgit. Pour Yossi, s’habiller est devenu un acte de plaisir. De rébellion aussi. Surtout quand il se permet une petite touche de couleur. Pas de m’as-­tu­-vu ou de teintes criardes, bien sûr, ce n’est pas son genre. Mais quand on a passé les 21 premières années de sa vie vêtu de noir, enfiler un pull bordeaux, ça fait un petit quelque chose.

Dans son ancienne vie de juif ultra­orthodoxe, sa « vie d’avant », comme il l’appelle, son armoire était la tristesse incarnée. Déjà, il n’avait pas beaucoup d’habits, à cause d’un budget familial limité. Ses pantalons étaient tous les mêmes, noirs et coupés droit, ses quelques chemises blanches toutes achetées au même endroit se ressemblaient comme des gouttes d’eau. Yossi David, qui a quitté ce monde en noir et blanc depuis 13 ans, se rappelle la première fois qu’il s’est habillé comme tout le monde : « Très vite, j’ai compris que je ne reviendrais jamais en arrière. »


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Mais aller de l’avant n’a pas été chose facile pour autant. « C’est comme si j’avais émigré dans un nouveau pays sans en connaître les codes », explique le jeune homme, qui a pourtant passé toute sa vie en Israël. Lui qui avait du mal à parler à ses compatriotes laïques a dû trouver un logement et un travail sans « aucune compétence et aucun savoir ». Bonjour la galère. Grandir dans une communauté ultra­orthodoxe, c’est grandir avec l’idée que tu dois « passer ta vie à étudier, pas à travailler ». De sa vie d’écolier dans une yeshiva (école talmudique), il se souvient vague­ment de quelques matières profanes : un peu de mathématiques et les lettres de l’alphabet en anglais. « Et puis vers 10 ans, c’est fini, tu n’étudies plus que la Torah », soupire­-t-­il. Car c’est à la Torah qu’est consacrée la vie des haredim (« ceux qui crai­gnent Dieu »), qu’ils habitent à Jérusalem ou à Québec.

Quand il a quitté sa communauté, Yossi ne rêvait que d’une chose : aller à l’université. « Plus je comprenais l’étendue de mon ignorance, plus ma soif d’appren­dre grandissait », confesse l’ancien religieux en tirant nerveusement sur ses manches à la manière d’un gamin timide. Mais avec le niveau de connaissances générales d’un enfant, entrer à l’université était presque mission impossible. Grâce à des cours du soir et beaucoup de persévérance, Yossi a finalement décroché son bac à 25 ans, puis est devenu étudiant à l’Université hébraïque de Jérusalem. Aujourd’hui, à 34 ans, il prépare sa thèse en communication politique, conscient de faire figure d’exception. Là où il a brillamment réussi, la majorité de ses compagnons de galère ont dû, eux, abandonner.

Yochonon Lowen a étudié dans une école ultraorthodoxe illégale de Boisbriand. Il ne réclame pas d'indemnités, mais veut forcer le Québec à fermer les écoles illégales. (Photo: Sarah-Maude Lefebvre/JDM/Agence QMI)
Yochonon Lowen a étudié dans une école ultraorthodoxe illégale de Boisbriand. Il ne réclame pas d’indemnités, mais veut forcer le Québec à fermer les écoles illégales. (Photo: Sarah-Maude Lefebvre/JDM/Agence QMI)

Avec 300 anciens juifs ultra­orthodoxes, il a créé l’association Sortir pour changer. Leur but : l’intégration. Ils ont fait de l’accès à l’éducation une de leurs priorités et donnent des cours à ces nouveaux laïcs totalement perdus dans un monde fait d’Inter­net, de bars, de mixité, de darwinisme, etc. L’association est très engagée : 53 de ses membres ont décidé de porter plainte contre Israël, qui ne leur a pas fourni une éducation de base leur permettant d’accéder aux études supérieures. Pour eux, c’est bien l’État qui doit être tenu pour responsable. Après tout, « il finance aux trois quarts le système éducatif ultra­ortho­doxe », précise Yossi. Mais celui-ci reste lucide : « Nous ne voulons pas changer le programme des yeshivot, mais nous voulons que l’État nous indemnise et qu’il crée un programme particulier de remise à niveau. »

Jusqu’à présent, l’État israélien n’a pas son mot à dire sur le système éducatif ultra­orthodoxe, même si près du tiers des enfants israéliens y sont scolarisés, selon le Bureau central de la statistique d’Israël. Un pourcentage toujours plus important : au début des années 1980, seulement 5,7 % des enfants israéliens étaient scolarisés dans une yeshiva*.

Les obstacles qu’ont connus Yossi et ses compagnons ne sont pas sans rappeler ceux de Yochonon Lowen et Clara Wasser­stein. Ex-membres d’une communauté hassidique de Bois­briand où vit le tiers des 10 000 juifs hassidiques québécois, ils ont passé leur scolarité dans des écoles ultraorthodoxes sans permis, ce qui d’après eux les a laissés dans l’incapacité de trouver un travail.

Le jeune couple, parent de quatre enfants, a déposé en mai 2016 une poursuite pour forcer le gouvernement du Québec à mettre au pas les écoles ultraorthodoxes illégales que des centaines d’enfants continuent de fréquenter. « Ils ne réclament pas de dommages », dit leur avocate, Clara Poissant-Lespérance, du cabinet Trudel Johnston et Lespérance. « Ils veulent que le gouvernement change d’attitude et fasse respecter ses propres lois en matière d’éducation. »

Yossi David, Yochonon Lowen et Clara Wasserstein partagent sans aucun doute le même malaise, mais leurs situations sont bien différentes. Au Québec, les écoles de Yochonon et de Clara étaient considérées comme illégales, et leur communauté, assimilée à une secte. Alors qu’en Israël, si le pays est officiellement laï­que, le poids de la religion est présent… partout. Paradoxalement, bien que les différentes communautés ultra­orthodoxes y vivent en totale autarcie selon un mode de vie ancestral, leur influence est omniprésente. En plus de leur pouvoir religieux incontestable, les haredim exercent un pouvoir démographique croissant et représentent près de 10 % de la population adulte. Pour l’instant. S’opposant à toute forme de contraception, les juifs haredim ont un taux de fertilité plus important que la moyenne des Israéliens, et ils pourraient représenter plus du quart de la population en 2059**. Déjà, leur poids économique est indéniable grâce aux dons qui leur viennent du monde entier, et leur influence politique n’est plus à démontrer : ils font partie intégrante du gouvernement. C’est bien simple, sans les deux partis ultra­orthodoxes Shas et Yahadut Hatorah, Benyamin Netanyahou n’aurait pas pu former de coalition gouvernementale aux élections de mars 2015 et rester premier ministre. Cette alliance indispensable avec les ultra­ortho­doxes pousse la droite israé­lienne à ménager leurs volontés et à abonder dans leur sens régulièrement. Pour toute réponse officielle, le gouvernement israélien s’est contenté de nier sa responsabilité en affirmant que si des poursuites judiciaires doi­vent être menées, ce sera à l’encon­tre des parents et non de l’État.

Une réponse qui a provoqué la colère de Yossi et de ses compagnons, qui attendent tou­jours qu’une date de procès soit fixée, sans pouvoir se défaire de cette dou­loureuse sensa­tion « que le monde entier [les] a laissés tomber ».

* Chiffres provenant du bureau de la statistique d’Israël.

** D’après l’Institut de recherche socioéconomique Shoresh.