Le fabuleux destin d’Alex Kovalev

Il pilote un avion et jure d’aller dans l’espace. Malgré un rendement en montagnes russes, Alex Kovalev est l’un des personnages les plus flamboyants du Canadien. Sur la patinoire comme dans la vie!

Quand il pilote son bimoteur privé, à quelques milliers de mètres au-dessus de Manhattan et de sa résidence principale, Alex Kovalev a la douce impression de décrocher. «Voler est un besoin pour moi. Ça me permet de m’évader, de me changer les idées… et de revenir plus « affamé » sur la patinoire», dit le costaud joueur étoile du Canadien.

Sur ses patins, le numéro 27 donne aussi l’impression, quand il n’est pas branché sur le pilote automatique, de survoler la patinoire.

«C’est un magicien avec la rondelle, dit son coéquipier Steve Bégin. Il peut déculotter des joueurs adverses et tricoter des jeux spectaculaires. Moi, le mieux que je pourrais faire, c’est de me tricoter une paire de bas!» Ce n’est pas un hasard si on le surnomme «l’artiste», ajoute son entraîneur-chef, Guy Carbonneau. «Je ne connais pas beaucoup de joueurs dans le monde capables de manier la rondelle aussi bien que lui.»

À sa 13e année dans la Ligue nationale de hockey, Alex Kovalev, médaillé d’or olympique (avec l’équipe nationale russe, en 1992) et champion de la Coupe Stanley (avec les Rangers de New York, en 1994), est encore perçu comme l’un des joueurs les plus doués du circuit professionnel. Critiqué pour son rendement en montagnes russes par une partie des amateurs, adulé par les autres, il reste, à 33 ans, l’un des hockeyeurs les plus flamboyants à porter le maillot tricolore depuis Guy Lafleur, dans les années 1970. Mais si son style de jeu fait des étincelles, il se démarque encore davantage par son style de vie loin des projecteurs du Centre Bell.

Adepte des sensations fortes, Kovalev pilote son propre avion (un Cessna 414 payé 250 000 dollars américains et pouvant accueillir cinq passagers), a son permis de pilote d’hélicoptère et compte bientôt tester les limites, à 300 km/h, d’une voiture de formule 1. Il excelle au golf, pratique la plongée sous-marine, joue du saxophone et jure de séjourner un jour dans l’espace – avec son salaire annuel de 4,5 millions de dollars américains, ce n’est pas un rêve inaccessible.

Un destin exceptionnel pour un fils d’ouvrier élevé dans des conditions plus que modestes, à Togliatti, sa ville natale, sur les rives de la Volga, à 1 000 km au sud-est de Moscou.

«Si je suis affecté à Montréal, c’est en bonne partie en raison de la présence de Kovalev au sein du Canadien», dit Genadi Boguslavski, correspondant à Montréal du quotidien russe Sovietski Sport, tiré à deux millions d’exemplaires. «C’est vraiment une personnalité hors du commun et il est très populaire chez nous.»

Le parcours unique et rocambolesque d’Alex Kovalev a récemment fait l’objet d’un documentaire tourné en russe et présenté l’été dernier à Moscou. Il pourrait aussi inspirer des scénaristes de Hollywood.

De son enfance marquée par un père autoritaire à sa conquête de la coupe Stanley, en passant par ses manoeuvres pour échapper au service militaire soviétique, sa vie rassemble tous les ingrédients d’un film à succès.

C’est pourtant un homme modeste qui se présente à l’entrevue, dans un coin du Salon des Anciens, petit pub privé situé près du vestiaire du club, au Centre Bell. Vêtu d’un t-shirt vert à l’effigie de Popeye qui laisse deviner des pectoraux sculptés au couteau, il offre ses excuses pour son retard, dû à une très longue séance d’entraînement dans la salle de musculation de l’équipe.

En cette avant-dernière journée du stage d’entraînement, une meute de journalistes ont été dépêchés pour connaître la liste des derniers joueurs retranchés de l’équipe avant le début de la «vraie» saison. Kovalev, qui en a vu d’autres avec les Rangers de New York, se dit peu surpris par cette tempête médiatique. Mais très étonné, en revanche, de voir les 21 273 places du Centre Bell occupées soir après soir, même lors des matchs hors concours. «En Russie, en pleine saison, de 8 000 à 9 000 personnes à peine assistaient aux matchs de mon équipe, le Dynamo de Moscou», dit-il dans un anglais teinté de russe.

Selon sa femme, cette passion des Montréalais pour leur club a été un facteur déterminant dans la décision du joueur d’accepter l’offre du Canadien, en 2004. «La grande différence entre New York, Pittsburgh [où Kovalev a aussi joué] et Montréal, c’est qu’ici les gens comprennent vraiment le hockey», lance en riant Eugenia Kovalev, une minuscule mais pétillante blonde aux yeux pers et aux longues bottes en cuir, qu’Alex connaît depuis la fin de l’adolescence. «Aux États-Unis, le public aime plus le jeu physique. Ici, il apprécie plus la finesse. Sa perception ressemble davantage à celle des Russes et des Européens. Mon mari le sent et il aime ça.»

Cette ferveur quasi religieuse des amateurs pour la «sainte Flanelle» a un revers: les attentes à l’égard de Kovalev sont extraordinairement élevées. «Pourquoi ne lève-t-il pas les bras en l’air quand il marque un but?» se plaignent certains amateurs. Et pourquoi ne démontre-t-il pas plus de passion quand il fonce vers les filets adverses? «Avec le talent qu’il a, Kovalev devrait remplir les buts!» lance le bouillant Michel Bergeron, ancien entraîneur des Nordiques.

Alex Kovalev affiche, comme à son habitude, un air stoïque quand on lui rapporte certaines critiques à son endroit. «Dans les médias, t’es une superstar un jour et le lendemain, t’es un zéro. Pourquoi ruiner sa journée à cause d’un mauvais commentaire ou d’un article de journal? Je préfère ne rien lire.»

Ce détachement, cette carapace risquent-ils, malgré lui, d’alimenter la désillusion du public à l’égard des athlètes professionnels, parfois accusés de se préoccuper davantage de la gestion de leurs millions que de leur rendement sportif? Kovalev ne semble nullement offusqué de la question. «C’est vrai, il y a des joueurs dans cette ligue qui rêvaient, tout jeunes, d’être riches, qui le sont devenus et qui ralentissent peut-être un peu le rythme, dit-il. Dans mon cas, l’argent n’a jamais été une motivation. Ça ne pouvait même pas l’être, quand j’étais jeune, en URSS. À l’époque, les joueurs ne s’enrichissaient pas. Même quand j’ai été repêché par les Rangers, je ne savais pas ce qui m’attendait. J’avais à peine entendu parler de la Ligue nationale.»

Comme à Montréal, Trois-Rivières ou La Tuque, le hockey occupait une place de choix dans le coeur des habitants de Togliatti. «Aussitôt que l’hôpital m’a appelé pour me dire que mon bébé était un garçon, j’ai décidé d’en faire un joueur de hockey», écrit son père Viacheslav dans La route vers le succès, un petit ouvrage paru il y a une douzaine d’années.

Après avoir été initié, dès l’âge de trois ans, au soccer et au ski de fond, Alex donne à quatre ans ses premiers coups de patins, sur des flaques d’eau glacées et des terrains de soccer gelés transformés en patinoires improvisées. Incapable de dénicher des patins à sa taille, son père avait attaché des lames sous des bottes de feutre. Le jeune Alex préférera emprunter les patins artistiques de sa soeur Irina… Quand son père lui procure enfin ses premiers «vrais» patins, raconte celui-ci, le fils a le style d’un patineur artistique. Viacheslav Kovalev se démène pour lui trouver d’autres pièces d’équipement. C’est en échangeant une boîte de bougies qu’il parvient à lui offrir un bâton de hockey digne de ce nom!

Entraîneur adjoint au plus important club de hockey local, le Lada Togliatti (du nom du constructeur d’automobiles Lada, principal employeur de la ville), Viacheslav Kovalev est bien placé pour superviser les progrès d’Alex. Les vacances d’été ne donneront aucun répit à la future star, soumise à un entraînement digne de l’armée rouge. En plus de soulever des poids et haltères et de pratiquer la course à pied, il se rend chaque matin à l’aréna pour travailler ses frappes. Chaque tir raté lui vaut une dizaine de redressements assis en guise de punition… «Il était comme de l’argile entre mes mains», écrit son père avant de saluer, dans un style soviétique, la force de caractère d’Alex. «Je devais l’élever comme un grand travailleur, parce que je savais que sa vie de sportif n’allait pas être une partie de plaisir.»

Cette discipline éreintante porte fruit. Tout au long de son enfance et de son adolescence, Alex Kovalev se démarque de ses coéquipiers, même s’il évolue le plus souvent en compagnie de joueurs plus âgés que lui. En 1987, le Dynamo de Moscou l’invite à étudier à son école, qui offre un programme sport-études aux meilleurs hockeyeurs du pays. Il a alors 14 ans. Ses parents acceptent, en pleurs, de laisser filer leur fils.

Les années suivantes mettront grandement à l’épreuve le jeune hockeyeur. Comme tous ses camarades, Kovalev loge dans un hôtel délabré de la capitale russe. «Quand on revenait à l’hôtel le soir, après un match, je faisais toujours très attention. J’ai déjà trouvé ma chambre ravagée par les rats», raconte-t-il. Il lave ses vêtements à la main, apprend la cuisine. «Ça donne de bonnes leçons de vie.»

Survient ensuite l’événement qui changera son existence. En juillet 1991, à la veille de l’éclatement de l’URSS, les Rangers de New York le choisissent au 15e rang du repêchage. Il devient alors le tout premier joueur russe à être repêché au premier tour dans l’histoire de la LNH. «Quand on me l’a annoncé, je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait vouloir dire. Je me suis dit: « Est-ce que je leur appartiens? »» Son nouveau club versera 400 000 dollars au Dynamo pour qu’il le laisse partir. Il se joindra aux Rangers en 1993, après avoir remporté, l’année précédente, la médaille d’or aux Jeux d’Albertville, avec l’équipe nationale russe.

Lâché seul dans la jungle new-yorkaise – sa femme l’y rejoindra plus tard -, Alex Kovalev doit tout apprendre, à commencer par l’anglais. Un choc dont il se relèvera bien vite. Menée par le capitaine Mark Messier, son équipe remportera la coupe Stanley en 1994, un an seulement après son arrivée dans la ligue. Emballés par son talent exceptionnel, la presse sportive new-yorkaise et les dirigeants des Rangers perdront toutefois patience devant les nombreux passages à vide du jeune joueur au cours des saisons suivantes.

C’est à Pittsburgh, où il aboutit à la suite d’un échange en 1998, qu’il fera enfin honneur à son surnom, AK 27 – ses initiales et son numéro de maillot, un clin d’oeil à la mitraillette russe AK 47. En compagnie de Mario Lemieux, il se hisse parmi les meilleurs marqueurs de la ligue en 2001, avec 95 points. Il conserve une grande admiration pour Lemieux. «Il aurait effacé tous les records de Wayne Gretzky s’il n’avait pas été si souvent blessé», dit-il.

Renvoyé à New York quand Pittsburgh sera incapable de lui verser le salaire de star qu’il exige désormais, Kovalev n’y restera que deux saisons avant d’être cédé à Montréal. La meilleure chose qui pouvait lui arriver, selon le journaliste Genadi Boguslavski, de Sovietski Sport. «À Pittsburgh et à New York, il était dans l’ombre d’autres grandes vedettes, dit-il. Kovalev a plus de temps de jeu ici. Il a besoin d’être un leader, et le Canadien a besoin d’un attaquant comme lui s’il veut se rendre de nouveau au sommet de cette ligue.»

À Montréal, Alex Kovalev se retrouve au sein d’une véritable escouade russe, avec le défenseur Andrei Markov et l’attaquant Sergei Samsonov. Sur la patinoire, ils échangent parfois des blagues, en russe, pendant les matchs. «Mais on essaie de ne pas abuser pour ne pas exclure les autres!» dit en riant Samsonov.

Kovalev aimerait aussi apprendre à communiquer en français avec ses coéquipiers québécois. Il compte reprendre sous peu les cours de français commencés, puis abandonnés, peu après son arrivée à Montréal. «Nos enfants vont sûrement parler le français avant nous», dit sa femme, Eugenia. Ivan (deux ans et demi) et Nikita (quatre ans et demi) fréquentent une garderie bilingue et – qui sait – pourraient aller à l’école française si leur père réalise son rêve: jouer encore une dizaine d’années dans la Ligue nationale. Idéalement à Montréal. «Je me sens en forme et j’aime cette ville, en particulier le Vieux-Montréal, dit le hockeyeur. Ça me rappelle l’Europe.» C’est dans un condo de ce quartier qu’il a élu domicile, avec sa famille.

Les Kovalev n’ont toutefois aucune intention de se départir de leur vaste résidence du Connecticut, dans la grande région de New York. Ne constitue-t-elle pas le prétexte idéal pour permettre à Kovalev de sauter dans son Cessna (garé à l’aéroport de Saint-Hubert) et de disparaître dans les nuages?

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ET ENCORE…

La vie après l’URSS

Alex Kovalev a beau y avoir remporté une médaille d’or, il garde un étrange souvenir des Jeux olympiques d’Albertville, en 1992. L’Union soviétique venait alors de s’effondrer, les joueurs étaient vêtus d’un maillot tout blanc, sans écusson, et il n’y avait pas d’hymne national pour souligner leur victoire. «C’était bizarre. On avait l’habitude de voir les lettres CCCP sur nos maillots. On savait d’où on venait, mais on ne savait pas où on allait…»

À l’instar d’autres expatriés, il s’inquiète aujourd’hui pour son pays, où l’espérance de vie des hommes a dramatiquement chuté. «La Russie a beaucoup changé, dit-il. Ceux qui en ont les moyens peuvent se payer tout ce qu’ils veulent, mais d’autres vont jusqu’à tuer pour de l’argent. Des aînés ne peuvent se payer des biens essentiels, comme du pain et des patates. On a l’impression de retourner à la Deuxième Guerre mondiale! C’est pénible à voir.»

Impliqué auprès des enfants malades, il a créé une fondation en Russie, A Russian Gift of Life, qui recueille des dons pour venir en aide aux nouveau-nés, aux jeunes handicapés et aux enfants sans assurance maladie. Cet intérêt pour les enfants l’a tout naturellement amené, en octobre dernier, à reprendre la loge du Centre Bell que José Théodore louait pour les enfants malades du Québec.

Sujet tabou

Selon un rapport d’enquête du Sénat américain publié à la fin des années 1990, 80% des joueurs russes ont déjà été victimes d’extorsion de la part de groupes criminels dans leur pays d’origine. À l’époque de ce rapport, Alex Kovalev évoluait dans la Ligue nationale depuis plusieurs années déjà. A-t-il eu vent de ce problème? A-t-il été intimidé? Le joueur refuse de commenter.

 

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