Le féminisme a-t-il un problème de marque ?

La majorité des Québécois sont favorables à l’avancement du droit des femmes, mais refusent d’être identifiés comme féministes. Un problème de sémantique qui limite le mouvement.

Photo: iStockphoto

Comment réconcilier le fait que la majorité des Québécois cherchent une égalité de fait entre hommes et femmes, mais refusent l’étiquette de féministes ? C’est l’une des questions qui s’imposent à la lumière de The Future Is FeMale, la plus récente étude sur le sujet, conduite par le réseau Havas — pour lequel je travaille — un peu partout dans le monde.

Selon le sondage, 9 Québécois sur 10, hommes et femmes, estiment qu’il devrait y avoir un salaire égal pour un travail égal. Pourtant, ce n’est toujours pas une réalité. D’après eux, l’inégalité est attribuable au sexisme, aux préjugés de genre et au fait que « les hommes font encore les règles ».

Les Québécois sont clairs : les femmes ont des droits, mais peu de pouvoirs réels. Et ils jugent que le monde se porterait mieux si plus de femmes étaient en situation de pouvoir. Bref, que le boys club existe toujours…

Mais voilà, seulement 40 % des Québécoises se disent féministes. Au Québec, on est d’ailleurs un peu plus frileux devant ce terme que dans le reste du pays, où près d’une femme sur deux s’identifie comme telle.

Même la ministre de la Condition féminine, Lise Thériault, refusait d’y être associée en 2016, expliquant son refus par le fait que sa « vision est plus pragmatique que théorique, plus terre à terre que militante, plus individuelle que collective ». Le premier ministre Philippe Couillard insistait même : « l’étiquette de féministe [est] un débat peu utile ».

Comme publicitaire, je ne suis pas d’accord : la façon dont on nomme les choses influence beaucoup notre perception et nos actions. Bon nombre associent le féminisme à un militantisme qui semble avoir laissé des cicatrices. Un Québécois sur cinq estime même que le féminisme a fait plus de mal que de bien.

Pour plusieurs, le terme « féministe » est devenu l’antithèse du masculinisme et non l’équivalent de l’égalitarisme. Le mot a perdu son sens premier, celui de la lutte pour l’égalité des sexes. D’ailleurs, alors que trop de gens refusent encore d’être qualifiés de féministes, ils ne voudraient pas être identifiés comme misogynes. De la même façon que l’on colporte encore bien des stéréotypes de race, mais que l’on n’est surtout pas raciste. On ne se réclame pas homophile, on préfère être LGBT-friendly… mais on n’est surtout pas homophobe.

Comme marque, le féminisme a une grande notoriété, mais se heurte à un défi de compréhension. Elle ne réussit pas à engager la majorité. On peut être d’accord avec une chose sans vouloir se lever pour la défendre. C’est la différence entre une attitude et une valeur : comment peut-on changer les mentalités si la majorité refuse encore de s’associer au mouvement ?

Les mots qu’on utilise sont le miroir de la pensée. En changeant le vocabulaire, on peut changer le comportement. Le mouvement féministe appose aujourd’hui des étiquettes sur des comportements, souvent inconscients, qui limitent la place des femmes dans la société et au bureau. Certains de ces termes anglophones font maintenant partie du lexique en affaires. On parle de manterruption, de mansplaining et de bropropriation. Autant de néologismes qui visent à faire prendre conscience que les femmes se font davantage interrompre (souvent par un homme), qu’elles se font expliquer les choses avec condescendance et qu’il n’est pas rare qu’un homme obtienne le mérite pour leur idée.

Qui de mieux qu’une patronne de médias sociaux pour comprendre le poids des mots ? En 2016, Sheryl Sandberg a lancé un mouvement pour bannir l’adjectif bossy. D’après elle, pour accélérer la présence des femmes dans les hautes sphères, il suffit de combattre un stéréotype simple, selon lequel quand les hommes sont fermes, ils seraient des leaders, tandis que quand les femmes sont fermes, elles seraient autoritaires.

Bien que trop peu de gens se disent féministes, ce n’est pas par manque d’intérêt envers le mouvement. Il s’écrit plus de livres sur le féminisme qu’on peut en lire. Beyoncé s’est produite devant le terme aux MTV Video Music Awards en 2014. Dior, la marque de luxe, a proposé un chandail « We should all be feminist »… qui se vend à plus de 700 dollars. Le thème féministe génère plus de 20 000 articles sur la plateforme de commerce en ligne Etsy.

S’il veut s’imposer, le féminisme doit absolument convertir ce courant en adhésion. Il doit profiter de l’intérêt suscité et clarifier sa vision… avant que les campagnes de marketing l’accaparent.

La communication du mouvement doit clairement montrer son caractère inclusif. C’est cette ouverture à mener la lutte pour les femmes et non au détriment des hommes qui gagnera les 60 % de femmes et les trois quarts des hommes toujours réfractaires au terme.

Heureusement, pour chaque Lise Thériault réfractaire, il y a un Justin Trudeau plus volontaire… parce qu’on est en 2017.

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Stéphane Mailhiot est vice-président de la stratégie à Havas Montréal et chroniqueur médias et marques à Radio-Canada.

 

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Un autre article à saveur féministe où on se demande pourquoi les gens ne prennent pas les féministes au sérieux, continuer de réfléchir Stéphane Mailhiot. Une petite pilule rouge?

Est-il possible que tout un chacun souscrive sans le savoir à toutes sortes de visions stéréotypées ? Le féminisme correspondrait-il à une marque de commerce ? Peut-on changer l’image de marque d’une compagnie sans changer le produit ? Si le produit est peu fiable, on changera peut-être l’image de marque mais pas la perception du faible niveau de fiabilité.

Le féminisme est-il fiable ? Le féminisme a-t-il fait du bien à toutes les femmes ? Toutes les femmes se sont-elles retrouvées et/ou identifiées dans le féminisme et peu ou prou les hommes — même les plus féministes et les moins misogynes — n’en n’ont-ils pas pris pour leur rhume jusqu’à l’humiliation ?

Est-ce que les femmes en 2017 sont-elles mieux définies qu’elles n’étaient en 1917 ? En 1917, les femmes à l’égal des hommes faisaient la révolution. En 2017 elles luttent pour avoir les plus gros salaires, des protections rapprochées et les plus gros chars à l’instar des hommes qui luttaient naguère pour avoir les plus grosses paires de couilles et ainsi pouvoir exercer toutes les formes et les jeux de domination qui naturellement se devraient de plaire à tout sexe fort.

Il y a cent ans, les femmes se battaient pour leur famille, pour leurs enfants, pour la justice sociale et pas seulement pour elles-mêmes. Maintenant elles rivalisent pour le pouvoir, pour la suprématie, pour l’argent et pour réduire au néant les hommes de talent. C’est l’esprit de vengeance et de revanche qui inspire les féministes et qui les anime.

— Doit-on considérer le féminisme comme une évolution ou plutôt désormais comme l’ultime aboutissement d’une fatale inversion ?

Je ne crois pas que le féminisme tel qu’il existe maintenant, qu’il ait la moindre chance de durer puisqu’il a été récupéré par le consumérisme, la finance, l’avidité des uns, la cupidité des autres et le capitalisme tout simplement. Comme tout produit, il devrait avoir tôt ou tard sa propre date de péremption.

Tout après tout, n’est jamais question que de patience et de temps.

La « guerre des sexes » existera toujours, même quand les deux auront atteint un niveau soit disant « égalitaire ». Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais d’issue à cela. Une femme (femelle) sera toujours une femme, et un homme (mâle) sera toujours un homme (du moins, je l’espère).
Personnellement, tant que les femmes s’attaqueront aux hommes, je les combattrai; tant qu’elles combattront avec les hommes pour avancer avec eux, j’en serai… et la marge est très mince. Nous sommes ensemble, ou nous sommes contre l’un l’autre. C’est un choix à faire.
À vous mesdames de choisir !

Les femmes ont un choix à faire, les hommes aussi, mais pas dans la guerre si je suis votre « logique ». Tant mieux.
J’ai 2 fils qui ont chacun 3 enfants. Ils s’en occupe beaucoup pour le grand bien des enfants. Leur père ne leur pas appris cela. Mes fils le font par amour pour leurs enfants. Quelque chose a changé, et mon coeur de grand-maman est réconforté.

Le élèves du secondaire devraient lire le roman policier d’Élizabeth Turgeon : La Prochaine fois, ce sera toi, qui explique le féminisme. Les jeunes ne connaissent pas tout le chemin parcouru par les femmes

Le féminisme a un problème, moins d’images, que de très vicieux adversaires:

1, Les capitalistes qui veulent payer moins cher la moitié de la population (les femmes).

2, Les religions qui véhiculent son infériorité ontologique. Hier, les chrétiens et encore même les intégristes chrétiens, effarouchés en plus par les plus radicales que sont les lesbiennes féministes. Aujourd’hui, surtout l’Islam car la femme est la seule propriété que les machos des pays arabo-musulmans peuvent posséder en masse puisqu’ils ont raté leur envol industriel vraiment autonome et majeur. À défaut d’avions qu’ils sont incapables de fabriquer, ils ont la propriété de leur femme et la voile pour s’en servir comme minaret ambulant.

3, Tout mouvement d’émancipation est, et a toujours été, divisé. De même la gauche (communistes, socialistes, sociaux-démocrates), de même les libéraux (libertariens, sociaux-libéraux.

4, Beaucoup de femmes encore traditionnelles sabotent le féminisme car elles ne veulent pas travailler mais rester à la maison élever des enfants. C’est un autre travail mais autrement moins exigeant que d’être une salariée qui, en plus, a charge de famille.

5, Une minorité de masculinistes (de principe ou existentiels) menacent les femmes. Les premiers disent qu’elles revendiquent un droit que la nature ne leur aurait jamais donné. Les seconds disent qu’elles exagèrent et qu’elles sont impitoyables contre les hommes devant les tribunaux.

En conclusion, il faut passer outre ces écueils et marteler la même revendication : absolue égalité politique, sociale, économique, familiale, amoureuse et sexuelle entre les hommes et les femmes.

Les atouts féministes : les hommes vraiment amoureux des femmes, la libération sexuelle hédoniste et extraconjugale, l’entreprise libre qui comprend qu’une consommatrice mieux payée est, à terme, plus avantageux qu’une salariée mois payée. Enfin, dénoncer les religions, et célébrer Casanova et non Don Juan.

Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique
http://quebec.huffingtonpost.ca/jacques-legare/religions-ennemies-des-femmes_b_6817834.html
+
http://quebec.huffingtonpost.ca/author/jacques-legare/

Quand je parle avec mes amis, beaucoup de nous n’aimons pas le mot « féministe » soi-même. Je sais que le coeur du mouvement féministe, c’est l’égalité entre les deux sexes. Cependant, je crois que les médias sont partiellement de tenir responsables de l’appréhension entre la jeune génération à s’appeler « une féministe ». Sur les réseaux sociaux, je vois beaucoup d’articles qui ont un titre provocateur. Oui, « mansplaining » existe. Oui, des femmes sont désavantagées dans les carrières certaines. (La politique est un exemple parce que les femmes ont un désavantage quand elles doivent collecter des fonds pendant une campagne. Il y a aussi un problème avec les propositions dans les circonscriptions gagnables. Généralement, les candidats gagnent ces circonscriptions. Mais, c’est complément un autre point.) Mais, quand vous utilisez un mot qui peut être isolant, il y aura des personnes qui ne se décriront pas avec ce terme. Peut-être que c’est le temps de changer le mot pour les idées de féministe. Peut-être que ce n’est pas. Peut-être que nous devons informer plusieurs personnes quoi une féministe est et quoi une féministe soutient. Aujourd’hui, l’idéologie féministe est sur un spectre. Dans mon cas, c’est les uns qui sont les plus vocaux que le public est exposé. Et généralement, ces personnes sont très agressives à leur opinion. Mais, n’est-ce pas le cas pour tous mouvements?

Je partage votre avis sur ce sujet. Le mot « féministe » est politiquement et historiquement sensible et les médias n’aident pas ce problème. À chaque fois que je parle du féminisme, mon frère grimace. Si on ne peut pas changer l’opinion publique du mot, on doit le changer. Mais ce mot existe : c’est l’égalité. Avec ça, nous travaillons tous ensemble, les femmes et les hommes.