Le féminisme en bottes de cowboy

Le 8 mars 2009 ne sera pas un grand cru dans l’histoire du mouvement féministe. On tentera, comme chaque année, de savoir si nous sommes dans la phase postféministe ou, tel qu’on l’entend maintenant, post-postféministe.


 

Ces débats abscons nous font oublier que le bon vieux féminisme première manière (pré-postféminisme ?) a encore beaucoup de chemin à faire. Or, il en fait, notamment grâce à la montée aussi tardive que fougueuse du féminisme dans la musique country américaine. Il s’agit d’une industrie musicale puissante, qui cible un secteur de la population où la misogynie est bien enracinée.

Je m’y connais un brin, car, voulant accompagner mes heures d’écriture d’un fond musical, j’avais, en 1994, une indigestion de rap et de heavy metal, alors courants à Musique-Plus. J’ai découvert Country Music Television juste à temps pour l’arrivée de… Shania Twain.

D’origine ontarienne, elle a ouvert les vannes en 1995 en introduisant le personnage de la femme forte, narquoise, sexy et dominatrice. Avec « Any Man of Mine », elle conseille à ses conjoints potentiels d’être toujours d’accord avec elle et de se délecter de ses plats, même brûlés. Le reste de sa production est à l’avenant : « Si tu ne cherches pas l’amour, je m’en vais », jusqu’à « Ça ne m’impressionne pas », dont le clip la montre refusant ses charmes à tous ses prétendants, qui ne manquent pourtant pas d’allure. En 1999, sa vidéo de « Man, I Feel Like a Woman » la montre faisant, certes, un strip-tease partiel.

Mais le message est tout autre : cette vidéo parodie les femmes-objets — les choristes identiques se trémoussant derrière Robert Palmer dans « Addicted to Love », en 1985 — en les remplaçant par des hommes-objets qui occupent la même fonction. La digue est brisée : Deana Carter montre, en 1996, qu’on peut critiquer la gent masculine dans le désopilant « Did I Shave my Legs for This ? » (ai-je rasé mes jambes pour ça ?) et Mindy McCready sort la même année une ode à la liberté et à l’égalité, « Guys Do It All the Time » (les gars le font tout le temps).

La marche suivante fut montée par celles qui ont plaqué leur conjoint. Elles sont nombreuses, mais on retient qu’en 1998, dans « Bye Bye », Jo Dee Messina va jusqu’à arracher son rétroviseur pour ne plus voir son ex. En 2001, Martina McBride montre dans un clip hilarant la fugue d’une belle du Sud défiant les conventions dans « When God-Fearin’ Women Get the Blues » (quand les dévotes ont « les bleus »).

Cet humour est remplacé par un ton glacial, en 2005, par Sara Evans dans « Cheatin’ », où le mari volage est désargenté et esseulé. La chanteuse n’a pas la moindre empathie. « Tu aurais dû y penser, lance-t-elle, quand tu me trompais. » En 2006, Carrie Underwood frappe fort — avec une batte de baseball sur les phares de la voiture de son copain ! Dans « Before He Cheats » (avant qu’il me trompe), la colère s’exprime avant même que le goujat passe à l’acte.

Le thème le plus dur est celui de la violence conjugale, traité avec gravité par Martina McBride, en 1993, dans « Independence Day ». Une femme battue préfère périr avec son conjoint dans l’incendie de la maison familiale plutôt que de continuer à subir ses affronts. « Laissez les bons avoir tort, laissez les faibles être forts », répète le refrain. En 2000, les Dixie Chicks changent de ton et créent la controverse avec « Goodbye Earl », où un groupe d’amies assassinent Earl, un batteur de femmes. Le tout sur une musique enjouée, sans le moindre regret pour cette « personne manquante qui ne manque à personne ». Même le cadavre danse dans la scène finale.

On est donc bien loin du « Stand by Your Man » (1968), où Tammy Wynette invitait les femmes à appuyer leur homme, même s’il leur fait « faire des choses que vous ne comprenez pas ». Ou de Reba McEntire, qui, en 1986, avisait son mari qu’elle serait toujours là lorsque son escapade avec « Whoever’s in New England » — sa maîtresse en Nouvelle-Angleterre — serait terminée. C’est Jewel (artiste pop qui a adopté la country) qui résume le parcours des femmes en 2008, dans « Stronger Woman ». Elle fait ses valises et se promet de ne plus jamais être soumise, car « il y a une femme forte en moi ».

ET ENCORE…
Les Américains ont acheté l’an dernier 48 millions d’albums country, contre 140 millions d’albums rock, 33 millions d’albums rap et 11 millions d’albums
de musique classique.

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