Le fossé numérique est devenu un cratère

Tous les gens âgés de 2 à 95 ans savent aujourd’hui se servir d’une tablette. Mais ils sont de moins en moins nombreux à comprendre comment fonctionne l’informatique, s’inquiète Olivier Niquet. 

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Je me souviens qu’il y a 15 ou 20 ans, les gens qui réfléchissaient aux répercussions des nouvelles technologies de l’information (elles étaient encore nouvelles à l’époque) s’inquiétaient du fossé entre les générations qu’elles allaient creuser. On se disait que ceux qui étaient nés avant l’invention de ces outils allaient être vite largués et désavantagés par rapport aux jeunes wiz nés avec un ordinateur entre les mains.

Ce n’est pas tout à fait le « malheur » qui s’est produit. Bien sûr, certains ont vu l’adaptation aux nouvelles technologies comme une montagne et attendent encore que la mode d’Internet et des téléphones intelligents passe. Ceux-là sont tombés dans les abîmes et peinent à obtenir les services qui passent désormais presque toujours par un texto, une application ou un code QR. Ils manquent les anniversaires de leurs amis parce qu’ils n’ont pas accès à Facebook.

J’ai quand même l’impression qu’ils sont moins nombreux que prévu à vivre l’obsolescence programmée de leur propre personne. Même ma grand-mère qui vient d’avoir 100 ans est sur Facebook. Bon, son compte est en dormance depuis cinq ans, mais ça dit tout de même quelque chose sur la simplicité de ces plateformes. 

Le « malheur » qui s’est produit est peut-être justement qu’on a rendu les outils technologiques tellement conviviaux pour combler ce fossé que les jeunes wiz n’ont plus besoin d’être des wiz. Plutôt que de démocratiser le fonctionnement de l’informatique, on a rendu la mécanique opaque. Et ça va au-delà de la compréhension des algorithmes ou des bases de la programmation. Dans un monde idéal, cette compréhension serait nécessaire pour bien saisir les dynamiques qui s’installent au regard de l’influence des réseaux sociaux sur nos vies. Mais il y a des trucs de base qui manquent à notre culture numérique. 

C’est le tweet d’un programmeur et philosophe (mélange étonnant) qui m’a fait réfléchir à tout ça. Il a écrit : « Une de mes amies proches est prof d’histoire dans une école secondaire. Elle fait face à des problèmes parce que ses étudiants ne comprennent pas les éléments de base du Web comme les URL ou l’intégration de vidéos. C’est le futur que Zuckerberg a toujours voulu. » Un futur où les applications sont tellement simples que ma grand-mère a été capable d’utiliser Facebook jusqu’à ses 95 ans et où les enfants comprennent le fonctionnement d’un iPad à deux ans.

Mes enfants ont d’ailleurs une tablette, comme l’exige leur école secondaire. C’est pratique, pertinent et essentiel en 2022. Il me semble toutefois qu’il faudrait enseigner l’envers du décor des machines et des sites que les jeunes fréquentent. Leur capacité de gérer des fichiers sur un disque dur est minimale. Je ne crois pas qu’ils sauraient faire la différence entre un fichier .mp3, .jpg, ou .mov. Ils reconnaissent la musique, les images et la vidéo, mais pas vraiment à quoi cela fait référence. Seraient-ils capables de transférer une photo ou un document sur un ordinateur pour en faire une sauvegarde ? Je n’en suis pas si sûr.

Cette méconnaissance des bases de l’informatique est d’autant plus évidente par les temps qui courent, alors que Twitter est en ébullition (à tout le moins). Certains utilisateurs ont décidé de déménager leurs pénates virtuels vers Mastodon, cet équivalent décentralisé et à code ouvert de Twitter. Mastodon est géré par la communauté plutôt que par une entreprise (j’aime ça). L’interface est presque identique à celle de Twitter, mais il est nécessaire de s’inscrire à une instance, un serveur, pour pouvoir accéder au réseau global. 

Il semble que cette exigence en rebute plusieurs. Pourtant, ce n’est pas tellement compliqué. Il n’y a qu’une étape supplémentaire. Il faut choisir ce serveur et indiquer à l’application Mastodon que c’est celui-ci qui hébergera nos informations. Mais comme l’expliquait cette semaine le journaliste Clive Thompson, « la nature “mobile d’abord” d’une grande partie des réseaux sociaux — par exemple, pendant des années, Instagram n’avait pas du tout d’interface Web — a appris aux gens, pendant plus d’une décennie, qu’un réseau social est géré principalement ou uniquement sur des applications ». Au-delà de ça, tout est trop compliqué. Il ajoute que le système d’exploitation iOS d’Apple « favorise l’ignorance de masse du fonctionnement des ordinateurs ».

Bien sûr que tout le monde ne connaît pas les détails techniques de la diffusion d’une émission de télé ou de l’impression d’un journal. Mais la technique derrière les réseaux sociaux a un effet plus grand sur ce qui nous est offert. Si on ne saisit pas que les itérations, les boucles et les conditions des algorithmes décident pour nous de ce que nous consommons, il sera bien plus facile de tomber dans le piège des bulles idéologiques, des chambres d’écho ou des boucles infinies de petits chats tout mignons.

On a voulu combler le fossé numérique, mais plutôt que de remplir le trou, on a creusé un fossé plus grand pour mettre tout le monde dedans. Cette situation donne beaucoup de pouvoir aux entreprises qui contrôlent la mécanique de ces plateformes et donc beaucoup de pouvoir sur nos vies.

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