Le français d’Angleterre

Les cérémonies et les rituels depuis le décès de la reine Élisabeth II nous rappellent que le français n’est pas tout à fait une langue étrangère au Royaume-Uni.

Armoiries royales du Royaume-Uni / Wiki Commons / montage : L’actualité

Depuis que notre très gracieuse souveraine a tiré sa révérence le 8 septembre dernier, les médias tentent avec frénésie de nous faire revivre chaque instant du deuil britannique. Personnellement, je suis frappé par le vocabulaire, très français, qui marque la couverture en anglais. En voici un échantillon issu de la Gazette du 15 septembre où l’on raconte le parcours de la dépouille royale (les soulignements sont de moi).

« The coffin was draped in the Royal Standard and topped with the Imperial State Crownencrusted with almost 3000 diamonds — and a bouquet of flowers and plants, including pine from Balmoral Estate, where Elizabeth died on September 8 at the age of 96. » (Traduction : Le cercueil était drapé de l’étendard royal et surmonté de la couronne impériale d’État — incrustée de près de 3 000 diamants — et d’un bouquet de fleurs et de plantes, dont des pins du domaine de Balmoral, où Élisabeth est décédée le 8 septembre à l’âge de 96 ans.)

Selon le dictionnaire Oxford, tous les mots soulignés sont d’origine française. J’aurais pu ajouter « plants » et « including », mais mon Oxford est formel : il s’agit plutôt d’emprunts directs au latin dont l’usage a été influencé par le français. Tout de même, sur les 44 mots de cet extrait, il en reste donc 15 qui sont d’origine française. Et la même chose se répète dans l’ensemble du texte.

L’anglais emprunte massivement au français depuis 1066, lorsque Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, a envahi l’Angleterre et saisi le trône. De cette époque jusqu’à aujourd’hui, le français a fourni à l’anglais une quantité hallucinante de vocables dans presque toutes les sphères d’activité. Selon les linguistes, du quart à la moitié du vocabulaire anglais courant serait d’origine française.

L’anglais nous en révèle beaucoup sur l’histoire du français, parce qu’il a fossilisé des usages français maintenant disparus. De nos jours, par exemple, les francophones vont dire « étranger, castor, lutter » plutôt que « forain, bièvre, estriver », mais les anglophones disent encore « foreign, beaver, to strive ». Les Français ne disent plus « malle » pour « courrier », mais « mail » demeure courant en anglais.

Bien des mots et des noms en apparence très anglais sont français : The Mall, avenue qui sépare le palais de Buckingham de Trafalgar Square, était à l’origine le champ où se pratiquait l’ancêtre du golf et du croquet, le « jeu de mail », qui se jouait avec un maillet.

Le roman du français

Il serait plus juste de parler de mots « de France » que de mots « du français », du moins pour les deux premiers siècles, car le français n’existait pas à l’époque de la conquête normande.

En France, on parlait une nuée de dialectes dérivés du latin que l’on désignait indifféremment comme le « roman ». Dans le nord de la France, où « oui » se disait alors « oïl », le terme « langue d’oïl » désigne donc les dialectes du Nord : normand, picard, champenois, orléanais et wallon, auxquels se sont tardivement ajoutés le françoys et l’anglo-normand. Dans le Sud, « oui » se disait plutôt « oc » : le terme « langue d’oc » désignait le provençal, le dauphinois et le limousin, entre autres, mais on débat pour établir si cette catégorie inclut le catalan et le béarnais (désormais appelé gascon). De nos jours, tous les dialectes des langues d’oc sont regroupés sous l’appellation « occitan ».

Dans le premier siècle de la présence française en Angleterre, ce sont surtout les Normands et les Picards qui ont fourni les emprunts anglais. Mais l’anglo-normand et le françoys ont vite pris le dessus. Le françoys, qui est apparu progressivement autour de Paris durant cette période, était un nouveau dialecte qui s’est développé comme une langue entre le picard, le normand, l’orléanais et le champenois. Quant à l’anglo-normand, c’était en fait une variété du normand parlée en Angleterre sous forte influence françoyse qu’on a aussi appelée le français d’Angleterre.

La loi 101, une tradition anglaise

Tout le système politique anglais, de la monarchie au Parlement, est lardé de termes français — « parliament, judge, court, estate, standard » — pour la simple raison que l’aristocratie, le clergé et la bourgeoise ont été largement français pendant trois siècles, après que Guillaume eut habilement réorganisé le royaume et installé son monde dans l’ensemble des comtés et duchés.

Mais malgré les emprunts massifs au français, l’Angleterre ne s’est jamais francisée, notamment parce que le peuple est resté anglais, et parce qu’une partie des classes supérieures ont forcé le retour de l’anglais pour se distancier politiquement de la Couronne française. L’acte fondateur de ce mouvement s’est produit sous le règne d’Édouard III, avec le Pleading in English Act de 1362, qu’on pourrait traduire par la « Loi sur les plaidoiries en anglais ». 

La Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord de l’Université Laval propose cette adaptation de la version française originale : « De même, parce qu’il a été souvent montré au roi les grands dommages qui sont arrivés à plusieurs personnes du royaume parce que les lois, coutumes et statuts dudit royaume ne sont pas communément connus, parce qu’ils sont plaidés, exposés et jugés en langue française, qui est très méconnue dans le royaume, lesdites lois et coutumes seront plus vite apprises et sues et mieux comprises dans la langue utilisée dans ledit royaume. Le roi a ordonné et établi que toute plaidoirie soit plaidée, exposée, défendue et jugée en langue anglaise, et qu’elle soit enregistrée et transcrite en latin. »

Alors que les Anglo-Canadiens ont l’habitude de critiquer vivement les lois linguistiques québécoises, j’ai toujours été surpris qu’on ne leur rappelle pas plus souvent que les Anglais ont fait la même chose qu’au Québec, 615 ans avant. En fait, ils ont pratiquement inventé les lois de protection linguistique.

Évidemment, la Couronne britannique est devenue anglaise. Le petit-fils d’Édouard III, Richard II, qui est devenu souverain en 1377, a été le dernier roi d’Angleterre ayant le français pour langue maternelle. Son cousin et successeur, Henri IV, couronné en 1399, avait été élevé en anglais.

En dépit des lois et des guerres, le Parlement et la justice ont continué de fonctionner en français pendant plus de trois siècles. Et c’est ce qui explique pourquoi le français est partout dans la langue anglaise et la culture des anglophones. Henri V, qui bataillait en France, avait choisi pour cri de guerre « Dieu et mon droit », devenu depuis devise de la Couronne. Mais comme le dit si bien une autre devise, celle de l’ordre de la Jarretière, dans l’orthographe du XIVe siècle : « Honi soit qui mal y pense » !

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Voila un bref exposé de la langue française qui eut cour en Angleterre pendant quelques siècles. Très intéressant, monsieur Nadeau. Ça fait différent de ce que vous nous avez habitué à lire sous votre plume, et c’est peut-être ce fait historique qui fait en sorte que le petit village gaulois qu’est le Québec tient tant à la survie de sa langue comme elle est encore aujourd’hui, et ne cherche pas à l’accommoder à toutes les sauces ¨destructrices¨ de la modernité.
Bonne semaine à vous.

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