Le français frisote

La nouvelle orthographe fait son entrée dans toutes les écoles de France. Et au Québec ? C’est la confusion totale.

Ognon, nénufar, exéma, évènement, époussète, aout… Voici l’orthographe rectifiée de certains mots que doivent enseigner, dès cet automne, les professeurs des 68 000 écoles, collèges et lycées de France. Après la Suisse, en 1996, et la Belgique, en 1998 — et 17 ans après l’avis favorable de l’Académie française —, la France vient donc de « s’inscrire dans le cadre de la nouvelle orthographe », comme l’a fait savoir le ministère de l’Éducation nationale le 12 avril dernier. Au total, environ 2 000 mots sur les 60 000 que compte la langue française sont touchés.

Il n’est pas trop tôt, soupirent les partisans de ces rectifications orthographiques — trop modestes pour qu’on puisse parler de « réforme », précisent-ils — largement méconnues dans la population. Les changements, qui concernent à peu près un mot pour chaque page dactylographiée, ont comme objectif de simplifier certaines règles et d’abolir des aberrations. Par exemple, on soude des mots composés, comme extramuros, millepatte, socioéconomie ; on modifie d’autres mots en les alignant sur ceux avec lesquels ils ont des racines communes (bonhomme, bonhommie ; imbécile, imbécilité) ; et on francise certains mots empruntés à des langues étrangères (révolver, péséta, téquila). D’autres règles sont revues et corrigées de façon à en faciliter la mémorisation (voir l’encadré).

Au Québec, les nouvelles graphies sont acceptées dans les examens officiels, du primaire à l’université, mais ne sont pas enseignées dans les écoles… sauf dans certaines classes. Au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), la confusion règne. Après avoir dit qu’un comité se penchait actuellement sur la question, Stéphanie Tremblay, porte-parole du MELS, déclare plutôt que le Ministère n’a « pas de position officielle sur les rectifications orthographiques et n’accorde aucune entrevue à ce sujet ». Mais elle confirme que les correcteurs des examens nationaux ne pénalisent pas les nouveaux usages : si un élève applique l’orthographe rectifiée dans sa copie, il n’aura pas de faute.

Cette situation embarrasse Arlette Pilote, présidente de l’Association québécoise des professeurs de français, qui a fait connaitre en janvier 2005 un avis très net en faveur des rectifications. « Nous approuvons ces changements, mais les enseignants ne savent pas sur quel pied danser. Ils attendent du Ministère une consigne claire. » Elle ajoute que ses membres appellent l’Association pour s’informer des directives. « Chaque année, les formations que nous offrons sur le sujet sont très suivies et nous savons que certains enseignants appliquent les nouvelles règles. » Combien d’enseignants ? Du primaire ou du secondaire ? « Aucune idée », confie Arlette Pilote.

Manifestement, la nouvelle orthographe ne s’est pas imposée dans le monde francophone. Parmi les périodiques nationaux, par exemple, aucun ne l’applique intégralement (et L’actualité ne fait pas exception). Mais elle a fait d’indiscutables percées en Suisse et en Belgique — dans ce dernier pays, le programme scolaire national de français est rédigé en orthographe rectifiée. « Les rectifications ont atteint un point de non-retour. Nous surveillons à quel rythme elles vont s’intégrer dans l’usage. Ce n’est qu’une question de temps », estime la linguiste Chantal Contant, chargée de cours à l’UQAM, qui est l’une des premières partisanes des rectifications au Québec. Avec les linguistes Annie Desnoyers (Université de Montréal) et Karine Pouliot (HEC Montréal), elle a lancé, en 2004, le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français, qui s’est joint à un mouvement international, baptisé RENOUVO (Réseau pour la nouvelle orthographe du français), dont l’objectif est de « diffuser les rectifications orthographiques proposées et recommandées par les instances francophones compétentes ».

Chantal Contant fait valoir que certains dictionnaires, tels le Hachette, le Littré et le Bescherelle, ont adopté intégralement les rectifications, tout comme les logiciels de correction Antidote, Myriade, ProLexis, Cordial et le correcteur de Word — l’utilisateur doit toutefois activer une icône. Même les dictionnaires réputés conservateurs, comme le Robert ou le Petit Larousse illustré, s’y sont mis… à moitié. Le Robert ne mentionne que 52 % des graphies rectifiées, et le Larousse, à peine 39 %. Par ailleurs, toutes les facultés d’éducation des universités québécoises francophones l’enseignent aux futurs maitres. « Ces rectifications ne sont pas parfaites, mais elles ont le mérite d’exister », souligne Érick Falardeau, didacticien du français à l’Université Laval, qui les applique depuis trois ans dans sa correspondance personnelle et son enseignement. « Je crois que le Québec n’a plus le choix. Maintenant que la France a clairement pris position, nous ne pouvons plus reculer. »

Cofondateur de Druide informatique, qui commercialise le populaire logiciel Antidote (100 000 utilisateurs dans le monde), André d’Orsonnens affirme que son équipe a décidé d’adopter les nouvelles règles dès 2003. « Nous avons regardé attentivement les changements proposés et en sommes venus à la conclusion qu’ils répondaient à un besoin de simplification de la langue écrite. Antidote a été le premier correcteur informatique à intégrer les rectifications orthographiques », dit-il.

Depuis, les communications internes et externes de l’entreprise montréalaise se font en nouvelle orthographe et les 28 employés l’utilisent dans leur correspondance. « Au début, ça fait drôle de voir “ aout ” ou “ maitrise ” sans accent circonflexe. Mais on s’y habitue, je vous assure », dit d’un ton amusé cet avocat devenu chef d’entreprise.

Les rectifications ne représentent en rien un changement radical de la grammaire et de la syntaxe, mais elles soulèvent bien des débats dans les milieux linguistiques. « À cause du mot “ nénufar ”, avec un f, de nombreuses personnes ont pensé qu’on éliminait les spécificités de la langue française. Ce n’est pas ça du tout. Que les gens prennent le temps de voir ce que propose la nouvelle orthographe. On n’écrira jamais “ téléfone ”, avec un f, ou “ animals ”, avec un s », rigole Joceleyn Lavoie, correcteur-réviseur au Bureau de normalisation du Québec (BNQ).

Au BNQ, on l’applique dans la majorité des documents normatifs publiés depuis mai 2005. « Des commentaires négatifs, on en reçoit à l’occasion, reconnait Joceleyn Lavoie. Quand nos lecteurs signalent un mot qu’ils croient mal orthographié, nous leur expliquons simplement que nous appliquons la nouvelle orthographe. Ces personnes sont généralement satisfaites. »

Le BNQ est l’un des premiers organismes publics à avoir adopté la nouvelle orthographe. Dès 1991, son directeur, Philippe Fontaine, s’était laissé convaincre de la pertinence des rectifications. Mais après quelques mois, se sentant seul dans son camp, il y a renoncé. Ce n’est qu’au printemps 2005 que l’idée s’est pointée de nouveau. « Nous en avons discuté et il y a eu consensus, relate Joceleyn Lavoie. Pour nous, les avantages étaient plus nombreux que les désavantages. Mais pas question de l’imposer. Les auteurs qui tiennent à conserver l’orthographe traditionnelle peuvent le faire. »

Est-il possible d’appliquer une partie des nouvelles graphies en laissant les autres de côté ? « Ces rectifications s’imposeront d’elles-mêmes, par l’usage », soutient Romain Muller, membre actif du RENOUVO, à Paris, et coauteur avec Chantal Contant du guide Connaitre et maitriser la nouvelle orthographe (De Champlain, 2005). « Mais je vois mal comment elles pourraient disparaitre, alors que les écoles françaises doivent maintenant l’enseigner. »

Conseillère en communication à l’Office québécois de la langue française, Noëlle Guilloton recommande de s’en remettre aux dictionnaires avant de passer à l’application de la nouvelle orthographe. Or, quand on lui dit que les dictionnaires attendent justement que l’usage la sanctionne avant de l’intégrer, elle dit que c’est ainsi qu’une langue évolue. Noëlle Guilloton estime qu’on prête à ces rectifications beaucoup trop de vertus. « Elles ont aussi leurs incohérences. Pourquoi souder “ porteclé ” et non “ porte-document ” ou “ porte-cigarette ” ? Pourquoi écrire “ époussète ” et non “ rejète ” ? Et pourquoi un accent grave à “ cèleri ” ? Au Québec, on prononce depuis toujours ce mot avec un accent aigu… »

L’argument de la simplification ne convainc pas la linguiste Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire de la langue française (Québec/Amérique). Pas question d’écrire « connaître » et « apparaître » sans accent circonflexe dans son Multi, et encore moins « ognon ». Jointe alors qu’elle prépare la cinquième édition de cet ouvrage vendu à plus de 800 000 exemplaires, elle ne cache pas son malaise. « Les rectifications ne feront que créer des perturbations dans le système scolaire, sans assurer une amélioration de la connaissance de la langue. Je les considère tout au plus comme l’introduction de 2 000 nouvelles variantes orthographiques. »

Malgré tout, elle a fait siennes la plupart des soudures de mots composés et la francisation des mots étrangers qui étaient entrées tout naturellement dans l’usage. Elle accepte aussi les traits d’union dans les numéraux. Autant de changements suggérés dans les propositions de 1990. Autre preuve que les rectifications font leur chemin, la nouvelle édition du Multi, qui paraitra en juillet 2008, présentera un aide-mémoire complet sur le sujet. « Mais dans un document clairement marqué comme tel, à part. Pas question de les intégrer dans le corps du texte », précise l’auteure.

Professeure au Département de linguistique de l’Université de Sherbrooke, Hélène Cajolet-Laganière travaille actuellement au premier dictionnaire usuel de la langue française fait entièrement au Québec : le Franqus, qui paraitra en 2008. « Nous avons décidé d’utiliser la forme rectifiée lorsque les dictionnaires en ont approuvé l’usage. Dans les autres cas, nous indiquons clairement dans l’article que les rectifications orthographiques préconisent telle ou telle orthographe. »

Le Franqus sera d’abord un outil informatique, accessible en ligne gratuitement durant les premiers mois. « Si, dans deux ans, tel ou tel mot a été approuvé par les dictionnaires de référence, alors il sera toujours temps pour nous de l’inclure de façon officielle », signale la linguiste.

La nouvelle orthographe s’imposera-t-elle ? Certains disent qu’elle connaitra le même destin que la féminisation des titres. Il y a 20 ans, on ne disait pas la première ministre, la pompière ou la chef d’entreprise. (L’aviez-vous remarqué ? Ce texte a été écrit en nouvelle orthographe.)

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