Le français progresse dans le monde

La place du français dans le club sélect des principales langues internationales se confirme. Vue d’ensemble des nouvelles statistiques publiées.

montage : L’actualité

Tous les quatre ans, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) célèbre le jour de la Francophonie, le 20 mars, en publiant une fournée de nouveaux chiffres produite par l’Observatoire de la langue française. La plus récente édition de son rapport, La langue française dans le monde, qui vient de paraître chez Gallimard, fait état de 321 millions de francophones dans le monde, soit 21 millions de plus qu’il y a quatre ans.

C’est après le sommet de Québec, en 2008, que la Francophonie a décidé qu’elle devait produire des données démographiques sérieuses afin de mieux orienter ses actions. Jusqu’à cette date, les francophones étaient plutôt abonnés aux chiffres fantaisistes : les statistiques se résumaient à des estimations faites par des attachés d’ambassade sans méthode particulière, et il en sortait exactement du n’importe quoi.

En 2009, on a à la fois créé l’Observatoire de la langue française et demandé à l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), un groupe de recherche de l’Université Laval dirigé par le professeur Richard Marcoux, de réaliser une compilation rigoureuse à partir des données des recensements nationaux et d’enquêtes officielles comme celles d’Eurostat. Et c’est avec certitude que la Francophonie peut désormais célébrer ses bons coups et considérer ses faiblesses.

Le plein de francophones

Au chapitre des bons coups, la place du français au cinquième rang des langues dans le monde selon le nombre de locuteurs se confirme (après l’anglais, le mandarin, l’hindi et l’espagnol) — un locuteur étant une personne capable de comprendre un bulletin de nouvelles et de tenir une conversation en français. Et la croissance de 7 % en quatre ans, de 300 à 321 millions, montre que le français ne vit pas de ses rentes et que sa démographie est globalement saine. Certes, la situation n’est pas égale partout, mais peu d’endroits connaissent des reculs.

Si le nombre de francophones augmente dans le monde, c’est surtout grâce à l’Afrique, où vivent 19 des 21 millions de nouveaux locuteurs répertoriés. Ainsi, 51 % de tous les francophones sont africains. Et la croissance se constate surtout en Afrique subsaharienne, qui a vu augmenter de 15 % le nombre de francophones sur son territoire en quatre ans — c’est deux fois plus que la hausse observée dans la francophonie internationale prise dans son ensemble. 

L’Europe reste en bonne position avec 42 % des francophones : 136 millions d’Européens parlent français. Ce qui signifie qu’en dehors de l’aire naturelle en France, en Belgique et en Suisse, 50 millions d’Allemands, de Néerlandais, d’Irlandais, de Britanniques, d’Italiens et d’Espagnols parlent le français, sans compter des poches importantes en Roumanie, en Autriche, en Suède, en Pologne et ailleurs.

L’Amérique a quelques beaux morceaux, avec 19,2 millions de francophones, soit 6 % de la francophonie mondiale. Aux États-Unis, le chiffre de 2,3 millions de locuteurs est certainement sous-estimé puisque, comme me l’a expliqué Richard Marcoux, l’ODSEF a mis au point de bonnes méthodes de calcul qui lui permettent de faire des estimations modérées, voire très prudentes, pour les pays qui ne fournissent pas de données fiables. 

Deux faiblesses à régler

Au chapitre des faiblesses, par contre, cette nouvelle étude révèle d’abord un recul soudain, de 9,8 %, en matière d’enseignement du français en Europe.

Globalement, le français arrive deuxième dans le monde pour le nombre d’apprenants, à 144 millions. Parmi eux, 51 millions apprennent le français comme langue étrangère — c’est trois fois plus que pour l’espagnol.

L’apprentissage du français comme langue étrangère est stable en Afrique du Nord, mais la croissance est de 12,7 % en Afrique subsaharienne/océan Indien, de 16,3 % en Asie et en Océanie, et de 31,7 % sur le continent américain — notamment grâce à une grosse demande au Costa Rica et au Chili, expliquent les auteurs. Mais ce qui inquiète, c’est la baisse soudaine en Europe.

De 2012 à 2018, les données d’Eurostat, qui sont solides, montraient que le français tenait sa place dans les systèmes éducatifs en Europe. Cette baisse soudaine ne s’est pas encore traduite par une diminution du nombre de locuteurs, qui reste stable à 136 millions de personnes, mais elle portera à conséquence si le phénomène se confirme dans les prochaines études.

Globalement, l’anglais est presque partout la première langue étrangère apprise en Europe. Malgré la concurrence de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien et du russe, le français se maintient dans les pays européens qui exigent la connaissance de deux langues étrangères pour l’obtention de l’équivalent du diplôme d’études collégiales. Le bât blesse dans les nombreux pays qui n’appliquent pas cette directive européenne.

Lors du dévoilement de cette nouvelle édition de La langue française dans le monde, le jeudi 17 mars, la secrétaire générale de l’OIF, Louise Mushikiwabo, a promis d’ailleurs d’utiliser les chiffres de l’Observatoire de la langue française pour mettre de la pression sur les pays membres de l’OIF qui ne consentent pas de gros efforts pour encourager l’enseignement du français. Deux États membres de longue date, la Bulgarie et la Grèce, font nettement moins bien que la Roumanie et l’Arménie. Et de nombreux pays observateurs, comme la Pologne ou la Hongrie, pourraient en faire davantage. « Nous avons 19 pays membres de l’OIF qui font également partie de l’Union européenne, disait-elle, et nous allons insister pour que leur politique éducative soit conséquente. »

L’autre problème important que révèle l’étude, c’est le ralentissement de la croissance en Afrique. On ne parle pas d’un recul ni d’un essoufflement, puisque c’est tout de même sur ce continent que l’on a vu la plus forte hausse au cours des quatre dernières années, mais le rythme de croissance autrefois exponentiel tend à diminuer.

Pendant à peu près 60 ans, le français en Afrique a crû sous l’impulsion de deux puissants moteurs : la démographie et l’éducation. En effet, à la suite des indépendances de 1960, la plupart des anciennes colonies françaises et belges ont adopté le français comme langue officielle d’administration ou d’éducation. Sous l’effet des investissements en éducation, le Mali a vu sa population quadrupler entre 1960 et maintenant, mais le nombre de Maliens sachant lire et écrire le français a été multiplié par 33. Et c’est ainsi pour presque chaque pays francophone du continent.

Or, depuis environ 10 ans, la croissance devient plus linéaire, du fait que les systèmes éducatifs ont atteint leur maximum dans bien des pays. La proportion de francophones dans chaque pays semble s’être stabilisée et suit désormais la croissance démographique. 

Cette situation, qui est connue depuis 10 ans, explique pourquoi l’OIF, mais aussi l’Agence universitaire de la Francophonie, porte plus d’attention aux systèmes éducatifs, du primaire à l’université, sur l’ensemble du continent africain, notamment pour assurer le recrutement et la formation d’enseignants, mais également pour garantir le renouvellement des programmes de niveau postsecondaire.

La situation n’est pas désespérée

Pour ma part, je demeure optimiste. Certes, ces problèmes doivent se régler ou être contenus, mais les instances francophones y travaillent et les études de l’Observatoire de la langue française y contribuent puissamment en plaçant les responsables politiques devant les conséquences de leurs décisions. Mais il faut aussi insister sur le fait que le français profite de plusieurs gros avantages.

Comme le montre La langue française dans le monde, le français se renforce dans plusieurs pays africains du fait qu’il devient nécessaire au travail et que les parents le parlent de plus en plus avec leurs enfants à la maison. Alors que l’Afrique s’urbanise, la population des zones urbaines de 15 pays africains est désormais majoritairement francophone : 90 % au Congo, mais aussi 89 % en Tunisie, 87 % au Cameroun, 86 % au Gabon, 84 % en Algérie et 82 % au Maroc, avec la république du Congo et la République centrafricaine à 78 % et la Côte d’Ivoire pas très loin derrière, à 73 %. Même au Rwanda, sur lequel on épilogue beaucoup depuis qu’il a choisi l’anglais comme langue officielle en 2003, 65 % des citadins sont francophones, ce qui se compare avantageusement au Sénégal (57 %).

De plus, la zone économique francophone connaît une croissance économique forte, la plus forte du continent en fait. Trois pays francophones (Maroc, Maurice et Côte d’Ivoire) ont atteint des masses critiques qui leur permettent d’investir dans d’autres pays francophones. En Afrique de l’Ouest et en Afrique équatoriale, les pays francophones se sont organisés en zones économiques, monétaires et juridiques qui favorisent les échanges. Certains pays anglophones, notamment le Nigeria, ont adopté des politiques d’enseignement du français, langue seconde.

Mis ensemble, tous ces morceaux pointent vers le fait que le français est loin d’être en voie de disparition et que les plus beaux chapitres de son histoire restent sans doute à écrire.

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Très bon reportage, monsieur Nadeau. Je ‘poste’ votre article sur les sites de linguistes auxquels j’appartiens. Bonne journée.

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L’étude québécoise sur laquelle s’appuie M. Nadeau permet d’observer la hausse et le déclin des populations francophones à travers les pays inscrits à l’OIF mais ne donne donc aucune information sur la situation du Québec? Ou alors monsieur Nadeau a-t-il simplement omis d’introduire cette information dans son article, excluant ainsi de ses observations optimistes les « aires naturelles » de la francophonie? Étonnant, surtout qu’on a pourtant raison de s’inquiéter de la perte graduelle de locuteurs francophones dans un des derniers bastions de la francophonie mondiale qu’est le Québec. On se consolera en se disant que de de plus en plus d’Africains ou de Roumains adoptent le français comme langue seconde alors qu’ici nos enfants, dont la langue maternelle est le français, valorisent de plus en plus l’anglais, l’adoptent autant que possible pour leurs études et le travail, chantent et écoutent leurs séries en anglais…et dont la langue commune devient de plus en plus le franglais. On peut aussi s’inquiéter que l’immigration récente, qui se compose en grand nombre de locuteurs ne parlant pas le français, choisit de plus en plus de se joindre à la communauté anglophone. C’est bien malheureux, mais il faut se rendre à l’évidence: les forces vives de la francophonie au Québec ne prendront que quelques décennies avant de s’éteindre tout à fait dans l’indifférence la plus totale, l’aveuglement volontaire…ou la simple mauvaise foi. On est loin de l’époque où le Québec, à l’origine de la création de l’OIF, était un des chefs de file de la francophonie mondiale,

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Ce n’est pas parce qu’un francophone utilise une autre langue en plus de français qu’il n’est plus francophone.
J’ai travaillé et étudié en anglais, écouté de la musique, des films et de la télévision anglophone toute ma vie sans cesser d’être francophone.
Je suis certain que la majorité des 321 millions de francophones dont il est question ici, parlent aussi au moins une autre langue.

Si vous regardez le tableau des répartitions du français dans le monde, vous y constaterez que l’Amérique du Nord compte 13 millions de francophones pour 4% de la francophonie mondiale. (19,2 millions de francophones , soit 6 % de la francophonie mondiale en incluant l’Amérique Centrale.) Vous noterez d’ailleurs ans ce même tableau qu’il n’est pas non plus question spécifiquement de la France mais bien de l’Europe prise dans son entier.

Bonjour Monsieur Nadeau. Je partage tout à fait votre optimisme! Il y a fort à parier que le français s’enrichira de nombreux africanismes… et j’en serai fort aise.

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Excellent article ! Cependant il faudrait insister sur le fait suivant : le mandarin et l’hindi, par exemple, sont parlées par un nombre considérable de gens, mais guère ou pas du tout en dehors de leur pays d’origine, alors que le français l’est sur les cinq continents ! Ceci est un atout majeur pour sa diffusion, son enrichissement en termes francophones à présent acceptés par l’Académie, en plus de la poussée démographique africaine ; notre langue devrait devenir la deuxième dans le monde bien avant le XXII ième siècle.
J’ai finalement plus de soucis pour la belle langue anglaise avec la diffusion mondiale de l’horrible globish !!!

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