Le gène de la tricherie

On savait que certains athlètes peuvent se doper à la testostérone sans se faire prendre. Un labo suédois a découvert pourquoi: c’est la faute d’un gène mutant. « Il faut changer nos façons de tester », dit Olivier Rabin, de l’Agence mondiale antidopage.

C’est le rêve de tous les athlètes tricheurs. Une mutation génétique qui leur permettrait de se doper… puis de passer les tests antidopage sans encombre. Et sans même se cacher : la mutation est parfaitement naturelle et le porteur n’en est aucunement responsable !

Cette mutation existe. Et elle est présente dans le génome de sept Asiatiques (et d’un Blanc) sur dix. En empêchant la testostérone de devenir soluble dans l’eau (et donc dans l’urine), elle met son porteur presque à l’abri des tests antidopage les plus courants, qui, justement, mesurent le taux de testostérone dans l’urine…

Près de la moitié des cas de dopage concernent l’utilisation de drogues liées à la testostérone. Un défi pour la science, dit Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l’INRS Armand-Frappier et une des grandes expertes mondiales dans ce domaine. « Contrairement à d’autres substances, la cocaïne par exemple, la testostérone est présente dans le sang et l’urine de tout le monde, explique-t-elle. Et il est difficile de faire la différence entre l’hormone naturelle et celle qui vient d’ailleurs… D’autant que le taux normal varie d’une personne à l’autre, surtout dans l’urine.

Pour contourner cette difficulté, on a mis au point, dans les années 1980, un test qui ne mesure pas directement la quantité de testostérone, mais plutôt le rapport entre la testostérone et une autre hormone, l’épitestostérone, qui, la plupart du temps, se retrouvent en quantité égale dans l’urine. On parle alors d’un rapport entre la testostérone et l’épitestostérone (rapport T/E) de 1. Ce dernier varie selon les gens et même selon le moment chez une même personne. Mais on considère qu’un taux de testostérone quatre fois plus élevé que celui d’épitestostérone (T/E de 4) n’est pas normal et constitue une quasi-preuve de dopage.

On s’est toutefois aperçu qu’un nombre appréciable de gens peuvent prendre de la testostérone sans jamais atteindre le seuil fatidique. Mais on ne savait pas pourquoi. Le laboratoire du contrôle antidopage de l’Institut Karolinska, en Suède, a donc amorcé en 2007 une étude pour percer le mystère, à laquelle s’est associée l’Agence mondiale antidopage.

Les chercheurs ont injecté de la testostérone à 55 volontaires coréens, avant de leur faire passer le test antidopage standard. Seuls 38 d’entre eux y ont échoué, pendant que les 17 autres le passaient sans encombre. Explication : chacun de ces 17 « chanceux » possédait deux copies du gène mutant. Des recherches plus poussées ont permis de déterminer que les porteurs d’une double copie du gène avaient 40 % de chances d’obtenir un résultat négatif au test.

Une bombe avant Pékin ? Pas du tout, dit Olivier Rabin, directeur scientifique de l’Agence mondiale antidopage. L’actualité l’a joint à son bureau de Montréal au début du mois de juin.

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Ce gène mutant bouleverse-t-il l’univers des tests antidopage ?

— Non. Même si on en ignorait la cause, on savait depuis longtemps qu’une partie de la population, des Asiatiques en grande majorité, métabolisait différemment la testostérone. Et que certaines personnes n’atteignaient jamais le T/E fatidique de 4. La réponse apportée par l’étude suédoise nous permettra de progresser. Mais on n’a pas attendu de connaître la cause pour agir.

Le directeur du laboratoire suédois, le Dr Anders Rane, dit pourtant que les porteurs du gène peuvent passer à travers les mailles de votre filet…

— Le Dr Rane a peut-être oublié que nous n’avons pas qu’un seul filet. Les règlements de l’Agence mondiale antidopage stipulent que, en présence d’un T/E supérieur à 4, il faut pousser les tests plus loin. Mais rien n’interdit d’intervenir quand le taux est plus bas. Et c’est ce qu’on fait, de plus en plus. Grâce justement à notre expérience avec les Asiatiques. Par exemple, on utilise davantage le profil stéroïdien de l’athlète, qui non seulement tient compte du rapport T/E, mais aussi de plusieurs autres éléments présents dans l’urine, pour faire des analyses complémentaires. On a eu, il y a peu, un athlète au T/E absolument normal, mais qui faisait l’objet de soupçons. On a poussé les analyses. L’affaire est aujourd’hui devant les tribunaux.

L’existence de ce gène mutant augmente pourtant de beaucoup la possibilité d’obtenir des résultats faussement négatifs…

—Mais aujourd’hui, on veut réduire ce taux de faux négatifs et on le peut. Il faut changer la façon de tester. Jusqu’à maintenant, on a toujours évalué l’athlète en le comparant aux normes valables pour une population. En prenant pour base, par exemple, un T/E de 1. On sait maintenant qu’il est beaucoup plus efficace de comparer une personne à elle-même, à ses propres valeurs de référence.

Un exemple : je suis blanc, non porteur de la mutation et mon T/E est de 1. Mon adversaire, qui présente la mutation, a pour sa part un T/E de 0,2. Tricheurs tous les deux, nous prenons la même dose de testostérone. Mon taux monte à 6,5. Si je subis un test aujourd’hui, je suis cuit. Mais ce que l’étude du labo de l’Institut Karolinska a montré, c’est que le taux de mon adversaire va grimper aussi. De 0,2, il passera à 2,5, disons. Bien sûr, le sportif aura un résultat négatif, si on le compare à la norme de référence. Mais pas si on le compare à lui-même. Il faut créer un profil individuel de l’athlète, une sorte de passeport, avec tous ses paramètres sanguins et endocriniens, qui permettront un suivi beaucoup plus complet… Ce sera comme passer de la photo (un simple test de contrôle à un moment unique) au film (toute l’histoire des paramètres biologiques de l’athlète).

Ça ne se fera pas à temps pour Pékin… Si votre fils était nageur, gymnaste ou judoka, vous n’auriez aucune inquiétude quant à ses chances de participer à une compétition équitable ?

— Je dormirais très bien la nuit. Le directeur du laboratoire de Pékin, qui sera en première ligne, a vu les résultats du labo suédois. Il connaît la population asiatique et ne s’inquiète pas.

On aura à Pékin à peu près le même degré de certitude ou d’incertitude qu’à Athènes, où il y a eu un nombre record d’athlètes convaincus de dopage, tant aux Jeux olympiques que paralympiques. On essaie de prendre le plus d’athlètes en flagrant délit avant ou pendant les Jeux. Mais la lutte antidopage se poursuit, même après les Jeux. Les redistributions de médailles ne sont plus rares. Pensez à la Canadienne Beckie Scott, médaillée de bronze sur le podium de Salt Lake City, qui a fini par recevoir, pour la même épreuve, les médailles d’or et d’argent que ses adversaires ont dû rendre après avoir été reconnues coupables de dopage. La lutte antidopage a accusé un gros retard au moment de la fondation de l’Agence mondiale. Mais là, avec des gens qui travaillent au quotidien, qui intègrent de plus en plus d’information, on se rattrape…

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