Le grand bluff de Lucien Bouchard

En pleine crise du verglas, en 1998, le premier ministre n’a pas tout dit à la population pour éviter la catastrophe.

Photo: J. Boissinot / La Presse canadienne
Photo: J. Boissinot / La Presse canadienne

L’ancien conseiller politique Jean Royer se souvient très bien d’un moment où le premier ministre Lucien Bouchard et son équipe ont jugé qu’il était impossible de dire toute la vérité aux Québécois. C’était le 9 janvier 1998, en pleine crise du verglas. Plus d’un million de foyers étaient plongés dans le noir et le froid. Le premier ministre se préparait à donner sa conférence de presse quotidienne avec le patron d’Hydro-Québec, André Caillé. La décision fut prise de ne pas révéler que les usines de traitement des eaux de Montréal étaient arrêtées. La métropole était à quelques heures de manquer d’eau potable.


Ce texte fait partie de notre dossier sur le mensonge:

Tous menteurs?


Ancien chef de cabinet de Jacques Parizeau, Jean Royer était revenu donner un coup de main à Lucien Bouchard comme conseiller informel. Il était à la réunion précédant la conférence de presse. «On ne pouvait pas insécuriser toute la population. On n’a pas menti, mais on a choisi les mots avec soin», raconte-t-il.

Jean-François Lisée, conseiller de Bouchard, était également présent et se rappelle qu’ils voulaient éviter la panique. « Mais on ne pouvait pas dire à la population que rien ne se passerait. La formule que M. Bouchard a trouvée a été de dire: “Le pire est devant nous.” Cela permettait de baliser le fait qu’il fallait s’attendre au pire sans dire ce que serait le pire.»

Québec se résoudra finalement à provoquer une panne d’électricité sur une partie de l’île de Montréal, privant de courant des milliers de foyers supplémentaires, afin de réalimenter les usines de traitement des eaux. La catastrophe a été évitée.

En raison de sa nature publi­que et partisane, la politique torture parfois la vérité, la noyant sous les nuances ou les omissions. «En politique, il faut bien choisir comment on dit les choses. La vérité n’est pas toujours bonne à dire, mais il ne faut pas trop s’en éloigner non plus», dit Jean Royer.

René Lévesque avait une formule fétiche: «Ne pas dire tout ce que l’on pense, mais ne pas dire le contraire de ce que l’on pense.»

Dire le fond de sa pensée, sans détour, l’ancien ministre libéral fédéral et maintenant commentateur politique Jean Lapierre en a fait une spécialité… qu’il se faisait souvent reprocher par ses collègues députés! «Il faut être authentique, mais il faut aussi être prêt à vivre avec les conséquences», dit-il.

À son retour en politique aux côtés de Paul Martin, en février 2004, Jean Lapierre compare le scandale des commandites à un «vieux poisson pourri retrouvé dans le réfrigérateur», et ajoute qu’il faut frotter l’héritage des années Chrétien au «Spic and Span». La tempête au caucus a été violente, se souvient-il. «Je me le suis fait reprocher pas à peu près par mes nouveaux collègues!» Jean Chrétien lui-même, quelques mois plus tard, l’a apostrophé dans une rencontre publique pour le sermonner au sujet de cette évocation du poisson pourri.

La franchise est difficile à manier en politique, parce que la parole du député ou du minis­tre engage la responsabilité du caucus ou du gouvernement. «Tu ne parles jamais tout à fait en ton nom, alors il faut naviguer avec précaution. On ne se rend pas compte à quel point on a une grande liberté de parole hors de la politique», dit Jean Lapierre.

La partisanerie joue aussi un rôle dans la frilosité des politiciens à dire la vérité toute crue. Si un ministre avoue une erreur ou critique une décision, ses adversaires vont reprendre l’affirmation pour l’attaquer à la Chambre et dans les médias. «Malheureusement, cette frilosité mène souvent à la langue de bois», dit Jean Lapierre.

L’ancien premier ministre Jacques Parizeau a dû composer avec quelques dérapages médiatiques dans sa carrière, lui qui a souvent révélé le fond de sa pensée. Jean Royer, son bras droit, se souvient du matin du 1er février 1993. La veille, à la fin d’un conseil national du Parti québécois sur la Côte-Nord, Jacques Parizeau avait déclaré qu’il était possible de réaliser la souveraineté sans le vote allophone et anglophone. En voyant les manchettes dans les journaux du matin, Jean Royer lance à son patron: «Pourquoi avez-vous dit ça?» La réponse ne tarde pas. «Parce que c’est la vérité», affirme Parizeau. «Je lui ai répliqué: “Arrêtez de dire la vérité, les gens vont finir par s’y habituer!” Il n’avait pas trouvé ça drôle. Il n’était pas porté sur les blagues plates.»

Interrogé par les journalistes au sujet de cette controverse, Jacques Parizeau déclare alors: «C’est comme s’il ne fallait pas dire ce qu’on pense quand on est politicien.»

Le mensonge pur est toutefois d’un autre registre. L’utiliser pour se tirer de la tourmente est tentant en politique, mais ceux qui s’y essaient s’y brûlent, estime Jean Royer. «De par ma connaissance des dossiers au gouvernement, j’ai vu des ministres mentir sciemment. À court terme, ça peut marcher, mais la vérité a fini par les rattraper», dit-il.

Jean Lapierre a toujours conseillé aux nouveaux venus en politique d’éviter cette voie. «Tu es mieux d’y aller d’un “pas de commentaire” plate plutôt que de t’enfarger dans tes menteries. La vérité sort toujours», dit-il.

Le journaliste de La Presse André Pratte a consacré un essai au mensonge en politique, Le syndrome de Pinocchio (Boréal), paru en 1997. Les élus mentent et cela entame la confiance du public envers les institutions, écrivait-il sans fard. «En démocratie, le peuple a droit à la vérité. Ce principe souffre peut-être des exceptions, mais celles-ci ne devraient servir qu’à confirmer la règle. Le mensonge politique constitue un abus de confiance et un bris de contrat.»

Si jouer avec la vérité est acceptable pour «lubrifier les relations sociales» dans la sphère privée, convient André Pratte, le politicien n’a pas ce luxe. Trop souvent, les élus se cachent derrière la nature de leur travail pour justifier leurs omissions ou leurs exagérations, pestait-il. «Les politiciens sont prêts à concéder qu’ils caricaturent les faits, qu’ils en cachent d’autres, qu’ils présentent toujours leurs actions sous un jour favorable, qu’ils ne veulent pas voir le revers de la médaille. Mais admettre qu’ils mentent, jamais! Le mot “mensonge” est réservé à des comportements grossiers et répétés. Réservé, autrement dit, aux Richard Nixon de ce monde. Je prétends au contraire […] que le mensonge est omniprésent. Qu’il a envahi, tel un virus, le langage politique moderne.»

Si le mensonge tel que défini par André Pratte est courant en politique, il est toutefois interdit d’en accuser ses adversaires dans l’arène de l’Assemblée nationale! Le mot «mentir» et ses synonymes — cacher, manipuler la vérité, maquiller les chiffres, tricher, etc. — sont parmi les quelque 330 mots que les députés ne peuvent prononcer, sous peine de se faire couper la parole par le président de l’Assemblée. Comme quoi le tabou autour de la notion de vérité en politique reste entier.

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Comme quoi la population ne doit jamais oublier que la politique est l’art du possible et ainsi, comme les avocats soucieux de gagner leur cause, la personne politique qui veut gagner l’opinion publiomet de verser dans son discours des considérations qui lui sont défavorables. Plus le sens critique des citoyennes et citoyens est développé moins la personne politique triture la réalité. Le sens

D’où l’extrême méfiance actuelle de la population envers les politiciens.

Pour protéger ses opinions… une personne est mieux d’envelopper sa pensée en y incluant :
» D’après l’information et les renseignements que je possède présentement … » par conséquent,
A partir de son affirmation, il devient plus facile de corriger sa position …s’il y a lieu de revenir sur sa déclaration…

On ne peut croire les politiciens, même quand ils disent la vérité, tellement ils ont l’habitude de mentir. Leur soif de pouvoir est tel que tout ce qu’ils font, ils le font avec l’arrière-pensée de leur réélection. Ils ont même des docteurs, les « spin doctors » en anglais, qui les aident à tourner (spin) tout ce qu’ils disent pour que ce soit en leur faveur et assurer leur réélection. C’est triste mais c’est la réalité et la soif de pouvoir est telle qu’il est difficile de l’éviter.

Pour y remédier, il faudrait repenser le « pouvoir » des politiiciens et faire de la gouvernance un véritable service au public, pas une manière de se bourrer les poches, de favoriser ses amis et d’avoir du pouvoir. Peut-être même devrait-ce être des bénévoles qui donnent les grandes orientations des gouvernements et laisser les experts dans la fonction pulbique les mettre en oeuvre. On verrait bien moins d’arrivistes et plus de gens dédiés à leur service au public.