Le grand chantier des mots

« L’analphabétisme coûte des milliards en occasions ratées, en pénurie de main-d’œuvre. » Agissons !

Photo : Jean-François Lemire
Photo : Jean-François Lemire

Des machinistes incapables de lire les consignes à l’écran de leur nouvelle machine numérique. Des contremaîtres désemparés au moment d’écrire une note pour la formation du personnel. Des infirmières qui hésitent à calculer un dosage…

Combien d’entreprises Maryse Perreault a-t-elle vues, lorsqu’elle était consultante en formation continue, de 1995 à 2002, freinées par l’analphabétisme bien caché d’une partie de leur main-d’œuvre – un analphabétisme dit « fonctionnel », qui permet de lire des textes simples, pas plus… Combien de fois a-t-elle noté la réticence des gens à admettre l’ampleur du phénomène…

Aujourd’hui PDG de la Fondation pour l’alphabétisation, Maryse Perreault, 52 ans, a décidé d’aller au-delà des campagnes de sensibilisation et réclame un grand chantier. À la manière de la croisade de Jacques Ménard contre le décrochage, ce chantier mobiliserait entreprises, syndicats, groupes sociaux, ministères de l’Éducation et des Affaires sociales, qui établiraient des cibles, des méthodes et des moyens pour former les analphabètes fonctionnels, mais d’abord pour les repérer.

Combien sont-ils à cacher leur état, comme l’a longtemps fait Jacques Demers, ancien entraîneur du Club de hockey Canadien ? Une grande étude internationale de l’OCDE, effectuée en 1994 et révisée en 2003, a montré que 16 % de la population active québécoise (âgée de 16 à 65 ans) serait constituée d’analphabètes profonds, à peine capables de déchiffrer une étiquette. Quant aux analphabètes fonctionnels, ils formeraient 33 % – oui, 33 % – de la population active du Québec !

« L’enjeu de l’analphabétisme va bien au-delà du drame personnel, dit Maryse Perreault. Cela coûte au Québec des milliards de dollars en occasions ratées, en pénuries sectorielles de main-d’œuvre, en chômeurs qui mettent quatre fois plus de temps à se replacer et qui finissent bien souvent au noir. »

Maryse Perreault réclame un grand chantier d’alphabétisation parce qu’il y a des limites à ce que peuvent faire les 13 employés de la Fondation, les 150 organismes communautaires d’alphabétisation et les programmes d’éducation des adultes avec lesquels ils travaillent. Un des grands succès québécois a été de faire passer le nombre d’analphabètes profonds de un million à 800 000 en 10 ans. « Ça prouve qu’on peut agir, dit-elle. Maintenant, attaquons-nous aux analphabètes fonctionnels. »