Le grand combat d’une petite église noire

Fondée en 1907, la Union United Church est la plus vieille église noire de Montréal. Cent ans de prières, de gospel et de militantisme.

L’été dernier, Clifford Owens a conduit près de 500 km, depuis Boston, pour assister au Festival international de jazz de Montréal. Le dimanche matin du 1er juillet, toutefois, au lendemain d’un spectacle de Roy Haynes, il était à l’église Union United, dans le quartier de la Petite-Bourgogne, tiré à quatre épingles dans son costume rayé, avec sa femme, Maxine. Originaire de la Barbade, Clifford Owens fréquente habituellement une église baptiste. « Le chant et l’ambiance sont pour moi des éléments clés de la pratique religieuse, dit-il. Quand je visite Montréal, c’est ici que je viens à la messe. »

Depuis 100 ans, Union United, la plus vieille église noire de Montréal, sert de creuset à la communauté noire. Tous les dimanches, une centaine de Montréalais et de visiteurs, les femmes coiffées de jolis chapeaux colorés, les hommes en costume-cravate, se réunissent à deux pas du marché Atwater, dans la petite église fondée le 7 juillet 1907 par les femmes du Coloured Women’s Club of Montreal — une association toujours vivante — avec l’aide de leurs maris, qui étaient porteurs et garçons de cabine du Canadien Pacifique.

« Au tournant du 20e siècle, la population noire de Montréal a explosé, passant de quelques centaines de personnes à environ 5 000 en l’espace de trois décennies », raconte Dorothy Williams, historienne et auteure de The Road to Now : A History of Blacks in Montreal. Des Afro-Américains et des Antillais sont venus grossir les rangs des quelques descendants montréalais d’anciens esclaves locaux ou arrivés des États-Unis par le « chemin de fer clandestin », l’image qu’on avait du Canada à l’étranger les ayant attirés.

Ils se sont rapidement heurtés à une dure réalité : le racisme était bien vivant au nord de la frontière américaine — virulent, même. À Montréal, les compagnies ferroviaires étaient à peu près seules à embaucher des Noirs. Elles leur réservaient les postes au bas de l’échelle salariale. Les red caps portaient les bagages des passagers ; les garçons de cabine servaient les repas, ciraient les chaussures ou nettoyaient les cabinets.

« On associait l’idée de luxe au fait d’être servis par des Noirs, dit Dorothy Williams. Les compagnies ferroviaires aimaient aussi la discrétion dont ils faisaient preuve : parce que les Noirs ne fréquentaient pas les cercles sociaux blancs, un homme pouvait emmener sa maîtresse à bord sans craindre que son écart de conduite ne s’ébruite. » À la fin des années 1920, 90 % des hommes noirs montréalais travaillaient pour les compagnies ferroviaires. La majorité d’entre eux ne recevaient pas d’autre salaire que leurs pourboires.

Au début du siècle, la Pullman Palace Car Company, le Grand Trunk Railway et le Canadien Pacifique disposaient de maisons de chambres à proximité des gares dans le district Saint-Antoine, aujourd’hui la Petite-Bourgogne, pour loger les garçons de cabine de passage. Montréal devint le port d’attache de nombre d’entre eux, leurs femmes servant les riches familles montréalaises. Le quartier noir prit de l’expansion et s’étendit rapidement jusqu’à Saint-Henri.

Les logements sont le plus souvent insalubres ; l’aide sociale est inexistante. « Quelques femmes ont lancé le Coloured Women’s Club of Montreal, en 1902, pour secourir les plus démunis », raconte Dorothy Williams. Cinq ans plus tard, ces femmes fondent la Union Congregational Church (devenue Union United en 1925, quand la congrégation s’est jointe à l’Église unie du Canada). Parce que les portes des églises blanches leur étaient fermées, les Noirs se réunissaient, pour prier et chanter le gospel, dans de petits lieux de culte aménagés dans les sous-sols. Des pasteurs américains itinérants s’arrêtaient à l’occasion. On eut donc l’idée de créer une église communautaire noire, qui réunirait autant les anglicans que les méthodistes, les baptistes que les catholiques. Le premier service eut lieu dans une chapelle du Canadien Pacifique, au coin des rues de la Montagne et Osborne (aujourd’hui De La Gauchetière). Après un passage rue de l’Inspecteur, l’église est venue occuper son emplacement actuel, à l’angle de la rue Delisle et de l’avenue Atwater, en 1917.

Peu après sa fondation, Union United acquiert un rôle qui dépasse de beaucoup celui d’un lieu de culte. On y aménage la première garderie noire, puis de nombreux services à la communauté y sont offerts. En 1927, le Negro Community Centre (NCC) s’installe au sous-sol. Cours de musique, de danse, de cuisine, de menuiserie : le NCC sera au cœur de la vie sociale des Noirs anglophones montréalais pendant plusieurs décennies. Oscar Peterson et Oliver Jones, objets de fierté pour la communauté, ont fait leurs premières gammes au piano de ce centre communautaire et restent aujourd’hui associés à l’église.

C’est d’ailleurs grâce à la musique que Union United a d’abord rayonné à l’extérieur de la métropole. Au cours des années 1920, alors que la prohibition sévit aux États-Unis, Montréal s’impose comme la capitale du divertissement et du jazz au nord de la frontière. Les plus grands musiciens viennent se produire dans les boîtes de nuit montréalaises, dont le célèbre Rockhead’s Paradise, à l’angle des rues Saint-Antoine et de la Montagne.

La musique ne résonne pas que dans les boîtes de nuit : elle est l’âme du service religieux dans la petite église noire. Les visiteurs dont l’amour de la fête n’est pas incompatible avec une apparition à l’église le dimanche matin se retrouvent sur le parvis de Union United. Sous l’influence d’Américains de passage, la congrégation constitue ses premières chorales. Des dizaines d’autres se formeront au fil des années, dont le noyau de ce qui est devenu, en 1982, le Montreal Jubilation Gospel Choir. Aujourd’hui, quatre chorales se relaient de dimanche en dimanche.

En 1925, alors que le jazz montréalais attire plus de touristes que jamais, le révérend Charles Este, originaire de l’île d’Antigua, est nommé pasteur de Union United. Pendant 43 ans, il veillera sur l’église de la rue Delisle, marquant trois générations de fidèles. « Le révérend Este faisait beaucoup plus que prêcher la bonne parole », se rappelle Juanita Westmoreland-Traoré, première juge noire du Québec et membre de la paroisse. « Il a été l’un des grands défenseurs de la communauté. Il s’est battu sans relâche auprès des employeurs et des politiciens pour promouvoir l’accès des Noirs à l’emploi ou aux services publics. » Le révérend Este militera entre autres pour faire admettre les Noirs dans les Forces armées canadiennes lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Après la guerre, le mouvement militant noir qui allait exploser dans les années 1960 est déjà bien vivant au sein de la communauté. Les jeunes immigrants qui arrivent à Montréal refusent de poser leurs pénates dans la Petite-Bourgogne et à Saint-Henri, qu’ils perçoivent comme des ghettos. Ils tournent aussi le dos à Union United, préférant les églises blanches des quartiers mieux nantis. « Les immigrants noirs du début du siècle s’attendaient à profiter des mêmes droits et libertés que les Blancs, dit Dorothy Williams. Mais ceux qui arrivent à partir des années 1950 l’exigent. »

Aujourd’hui, la communauté noire montréalaise est éclatée dans tout le grand Montréal. Aux anglophones se mêle désormais une population francophone grandissante venue d’Haïti et d’Afrique, mais Union United garde toute son importance pour des centaines de Montréalais. « Union United, c’est l’héritage de notre passé, mais c’est surtout notre legs aux générations futures », dit Juanita Westmoreland-Traoré, qui a accompagné Nelson Mandela lors de sa visite à Montréal, en 1990, peu après sa libération. « Il est venu faire un discours ici alors qu’il aurait pu choisir n’importe quelle grande église. Le rôle qu’a joué notre église dans l’affranchissement de la population noire l’avait touché. »

Union United n’en a pas moins son lot de difficultés. Quand le charismatique mais controversé révérend Daryl Gray est parti, en 2005, expulsé par l’Église unie du Canada parce qu’il n’avait pas satisfait à ses exigences en matière de scolarité, le tiers de la communauté l’a suivi. Cet ancien président d’Alliance Québec prêche maintenant dans une église non confessionnelle à quelques pas de la rue Delisle.

Le poste de pasteur est toujours vacant : les diplômés du United Theological College, associé à l’Université McGill, ne sont pas nombreux. Les noirs encore plus rares. Dann Mulema, ingénieur d’origine camerounaise qui agit maintenant comme directeur des services communautaires au sein de Union United, assure cependant qu’un pasteur blanc ferait aussi l’affaire. Il rappelle que son église et ses services d’entraide sont ouverts à tous. « Dans 100 ans, je pense que Union United aura conservé le même esprit qu’aujourd’hui. On y chantera le gospel et on s’y réunira dans la chaleur et la solidarité. Mais les visages des fidèles seront beaucoup plus diversifiés. »

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