Le grand défi de la philanthropie

Comment aider en temps de crise ? Le point de vue de quatre experts.

Des bénévoles de Résilience Montréal offrent de la nourriture et de l'aide aux sans-abri, le vendredi 27 mars 2020 à Montréal. (Photo : La Presse canadienne)

Au Québec, comme ailleurs, la pandémie de la COVID-19 provoque un état d’urgence sans précédent. Fait rassurant : nous observons une multiplication des gestes de solidarité, et d’entraide représentant une réponse collective à la hauteur des défis posés par l’apparition du coronavirus.

La population, les entreprises, les organisations et les institutions, tant canadiennes que québécoises, se sont rapidement mobilisées devant la menace posée par la COVID-19. Parmi elles se trouvent des organismes de bienfaisance, qui regroupent des œuvres de charité ainsi que des fondations subventionnaires publiques, privées et communautaires.

La robustesse et la résilience de la philanthropie face à des enjeux internationaux de grande ampleur sont un phénomène que notre groupe de recherche a déjà évoqué en janvier dernier lors des feux australiens. Nous sommes d’avis que pour bien répondre à la crise, les organismes de bienfaisance peuvent regrouper leurs actions autour de quatre stratégies.

1. Adapter les modalités d’intervention

Le principal effet de la crise du coronavirus est de nous contraindre au confinement afin de générer de la distanciation sociale. Toutefois, les besoins d’aide aux personnes ne sont pas disparus et de nouveaux besoins sont apparus.

Pendant la COVID-19, il est essentiel de maintenir les services aux personnes les plus vulnérables. Différentes actions sont requises, telles le renouvellement des banques de bénévoles, pour mobiliser des personnes de moins de 60 ans ou encore l’adoption de nouvelles façons de venir en aide aux personnes isolées, dont les sans-abri ou les « sans chèque », car non admissibles aux différentes mesures de sécurité sociale.

Nous observons une mouvance importante d’adaptation dans les façons de donner du temps, de l’argent ou d’offrir à la population différents services. Les exemples sont nombreux et se multiplient de jour en jour. Pensons à la formation de groupes d’entraide à l’échelle des quartiers grâce à des plateformes virtuelles, ou à l’utilisation du sociofinancement pour mobiliser les dons en argent.

Des fondations canadiennes se regroupent également pour mettre en commun leurs ressources financières afin de venir en aide directement à des organismes de bienfaisance ou communautaires. Des fonds d’urgence sont aussi mis en place par des organisations philanthropiques pour intervenir rapidement auprès des populations les plus vulnérables. À cela s’ajoute l’appel du premier ministre, François Legault, qui a demandé aux travailleurs mis à pied de faire du bénévolat pour pallier les besoins des organismes communautaires.

Enfin, l’action adaptative revêt aussi une dimension cognitive. Les organisations philanthropiques doivent avoir accès à une information crédible et à des données fiables pour pouvoir départager le vrai du faux et ainsi prendre des décisions éclairées. Pour ce faire, il faut compter sur des médias robustes et sur un bon niveau de communication avec les milieux scientifiques. Une bonne information est non seulement une information juste et crédible, mais aussi une information qui jette un regard critique sur la réalité.

2. Faire sa juste part dans l’effort global

Au plan international, des actions d’envergure sont actuellement posées. D’abord l’alliance entre la Fondation des Nations unies, la Swiss Philanthropy Foundation et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) afin de mettre sur pied le Fonds de solidarité pour la lutte contre la maladie à coronavirus (COVID-19) le 13 mars dernier.

L’objectif de ce fonds est de recueillir les dons en argent de la part d’individus, d’entreprises et d’institutions dans le monde afin de soutenir le travail de l’OMS, qui intervient de manière globale pour lutter contre la propagation du virus.

Selon les données en date du 28 mars, le fonds avait recueilli un peu plus de 112 millions de dollars auprès de 205 000 donateurs individuels et corporatifs. L’ONU a aussi lancé le « Plan de réponse humanitaire » qui vise à amasser deux milliards de dollars. Des instruments financiers deviennent ainsi disponibles pour soutenir le travail de grandes organisations à l’échelle internationale.

3. Préparer la sortie de crise

Il faut prévoir l’après COVID-19 en tenant compte des inégalités sociales.

Rappelons que la pandémie a des impacts différents d’un groupe à l’autre. À ce sujet, l’Observatoire québécois sur les inégalités a produit une analyse très éclairante qui explique comment certains groupes sociodémographiques sont particulièrement affectés par la crise. Ainsi, nous sommes tous concernés en ce moment, mais nous ne le sommes pas de la même façon.

Pendant que des personnes bénéficient de conditions favorables, ont un revenu garanti et peuvent faire du télétravail, d’autres personnes, moins privilégiées, sont au front : les travailleurs des services essentiels, dont les « anges gardiens », qui œuvrent pour le bien commun. Or, le risque sanitaire n’est pas le même pour les concierges, les professionnels de la santé, les commis ou les chauffeurs de bus que pour les gestionnaires ou les universitaires — dont nous sommes — qui peuvent accomplir leurs tâches à domicile.

Certes, il importe de reconnaître l’importance de leur travail actuellement, mais cette reconnaissance symbolique devra se traduire de façon tangible par des améliorations de leurs conditions de travail. [NDLR : les mesures du gouvernement Legault n’avaient pas été annoncées au moment d’écrire ces lignes.]

La crise actuelle soulève des enjeux en matière de justice sociale puisque les dynamiques inégalitaires déjà présentes au sein de la société se font sentir avec plus d’acuité. Cette réalité est à garder en mémoire. Elle interpelle l’écosystème philanthropique sur les actions à poser pour trouver des façons novatrices de s’attaquer aux injustices sociales.

4. Soutenir une économie locale et durable

Le présent temps d’arrêt est l’occasion de réfléchir à la grande fragilité de notre système économique, qui repose sur le libre marché et l’interdépendance généralisée des économies nationales.

Dès lors, l’idée d’un « retour à la normale » ne devrait pas constituer notre vision de l’avenir. Nous observons aujourd’hui la grande fragilité induite par l’hyperconnectivité des sociétés. En plus d’avoir favorisé une propagation extrêmement rapide du virus sur tous les continents, celle-ci menace les chaînes d’approvisionnement et nous rappelle les bienfaits d’avoir une économie locale en santé.

Sur ce point, les fondations subventionnaires peuvent agir grâce à des stratégies d’investissement d’impact et de finance solidaire pour assurer la viabilité des entreprises locales qui offrent des services essentiels aux communautés.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

Vous avez aimé cet article ? Pendant cette crise, L’actualité propose gratuitement tous ses contenus pour informer le plus grand nombre. Plus que jamais, il est important de nous soutenir en vous abonnant (cliquez ici). Merci !