Le grand désarroi des jeunes

La pandémie a un effet particulièrement dévastateur sur le moral des jeunes adultes. Il est urgent d’y voir.  

Illustration : Mireille St-Pierre

Parce qu’ils souffrent moins de la maladie, les jeunes adultes sont passés sous le radar depuis le début de la pandémie. « Quand on parle d’eux dans les médias, c’est souvent pour minimiser leurs problèmes avec condescendance ou leur reprocher leur paresse, notamment ceux qui ont encaissé la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants cet été ! » observe Mircea Vultur, spécialiste de l’insertion professionnelle et du rapport au travail des jeunes à l’Institut national de la recherche scientifique. Leur situation n’est pourtant pas jojo. 

Un jeune sur cinq de 18 à 24 ans signale une détresse psychologique jugée assez élevée pour indiquer la présence possible d’une maladie mentale nécessitant des soins, révèle un coup de sonde réalisé à la fin août par l’Institut national de santé publique du Québec. C’est le cas d’à peine 4 % des 70 ans et plus, une population pourtant bien plus éprouvée par le virus. Une autre enquête, celle-là menée en septembre par l’Université de Sherbrooke auprès de 6 200 Québécois, met aussi en lumière le désarroi des jeunes : le tiers des participants de 18 à 34 ans disaient souffrir de dépression et d’anxiété depuis l’arrivée de la COVID-19. Et plus troublant encore : le quart des répondants affirmaient avoir pensé à la mort ou à se faire du mal au cours des deux semaines précédant l’appel des chercheurs.

S’ils s’en désolent, les experts interrogés ne tombent pas de leur chaise. En général, moins on a de rides, moins on a de flèches dans son carquois pour combattre l’adversité. Apprendre à gérer ses émotions est le défi d’une vie. « Les jeunes sont plus fragiles sur le plan psychologique et c’est normal », dit le sociologue Mircea Vultur.

En ce moment, c’est beaucoup l’incertitude quant à l’avenir qui les mine, découvre-t-il lors d’entrevues auprès d’adultes de moins de 35 ans. Bon nombre ont dû reporter des projets de travail, d’études, de voyage ou d’entrepreneuriat dans lesquels ils avaient fondé de l’espoir. « Ils ne sont pas les seuls, bien sûr, mais ça leur fait encore plus mal parce qu’ils sont en pleine construction identitaire. Ils ont plein de choses à prouver. Et ce processus a été interrompu radicalement. » 

Dans une lettre touchante publiée en octobre et relayée des milliers de fois sur Facebook, Flora Bouchard, étudiante au cégep Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, relate justement son désœuvrement, enfermée dans sa chambre à longueur de journée pour suivre ses cours en ligne. « Je me sens sur mute. Je me sens impuissante […] Je n’ai rien à raconter à mes amis, à mes parents. Les chances que nos projets se réalisent sont minces : voyager avant l’université. Je n’ai plus grand-chose à quoi m’accrocher avant de devenir une contribuable […] La possibilité de profiter du temps de ma jeunesse sans responsabilités rétrécit à vue d’œil. » 

Au Québec, 80 % des étudiants du cégep et de l’université jugent que la crise a des conséquences sur leur trajectoire, en raison de cours ou de stages annulés, de résultats scolaires à la baisse, de problèmes financiers et de perspectives d’emploi réduites, selon une analyse de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse, qui s’est aussi penchée sur le marché du travail. Ainsi, le groupe des 15 à 34 ans a perdu 386 200 emplois au printemps, et les coupes ont touché tous les niveaux de qualification. La situation s’améliore depuis, mais les moins de 25 ans et les femmes de 25 à 34 ans peinent toujours à retrouver les mêmes taux d’emploi qu’avant la pandémie.

Ceux qui ont conservé leur job ne sont pas forcément plus sereins, surtout quand ils étudient ou bossent à distance, constate encore Mircea Vultur dans le cadre de ses recherches. « L’absence du collectif de travail ou de la vie étudiante leur pèse beaucoup, car ils sont à une étape de leur développement où le besoin d’avoir des modèles, de tisser des relations et d’être reconnu par les pairs est fondamental pour progresser et forger leur personnalité. Bon nombre ont l’impression de stagner, et ça les angoisse. »

Il faut aussi s’inquiéter des milliers de jeunes adultes en difficulté dont le parcours en famille d’accueil se terminait cette année, en pleine pandémie, rappelle Martin Goyette, professeur à l’École nationale d’administration publique. « La sortie de placement à la majorité est toujours une période critique pour eux sur le plan de la santé mentale, et malheureusement ils ont moins accès à des services psychosociaux à cause de la pression actuelle sur les ressources en santé », explique-t-il.

De plus, ces jeunes ont été nombreux à perdre leur emploi, les secteurs où ils travaillent d’habitude ayant piqué du nez — restauration, hébergement, commerces de gros et de détail. Leur précarité accroît le risque d’itinérance, de consommation abusive, de judiciarisation. « Ils sont plus isolés que la population en général. Certains sont incapables de nommer une seule personne importante qui pourrait les soutenir », remarque le spécialiste du devenir des filles et des garçons placés par la Direction de la protection de la jeunesse. « Je ne les sous-estime pas, ils en ont vu d’autres et leur force est énorme. Mais le gouvernement doit s’assurer que des intervenants gardent le contact avec eux et qu’ils ont accès à de l’accompagnement pour trouver un logement, ainsi que de l’aide en santé mentale. »

Mircea Vultur croit également que l’État devrait élaborer un plan avec des cibles précises pour contrer le décrochage et les risques de chômage à long terme, dont les coûts psychosociaux sont très élevés — troubles psychiatriques, abus de drogue, suicide, criminalité. Il a tout de même une grande foi dans la capacité d’adaptation des nouvelles générations. « L’avenir est opaque, mais les jeunes avaient déjà l’habitude de composer avec ça, à cause de la crise environnementale et des transformations incessantes du marché du travail. De plus, ils sont super-éduqués, plus tolérants et ouverts sur le monde que les générations passées. Ce sont des atouts précieux pour affronter la suite des choses. »

L’essentiel, pour l’heure, c’est qu’ils comprennent que cette crise est temporaire et qu’il y aura des jours meilleurs, souligne Jean-Rémy Provost, qui dirige l’organisme d’aide en santé mentale Revivre, présent partout au Québec. Depuis quelques semaines, les intervenants reçoivent un nombre record d’appels d’étudiants du cégep et de l’université, observe-t-il. « Certains vivent pour la première fois de leur vie un tourbillon d’émotions et de pensées négatives et ils ne savent pas quoi faire. On travaille avec eux à intégrer la notion d’espoir. Il faut aussi qu’ils préservent des contacts sociaux, au moins de manière virtuelle à défaut de socialiser en personne, afin de pouvoir s’ouvrir et d’exprimer leurs émotions. » 

Autre geste qui peut être salutaire, selon Mircea Vultur : revendiquer des changements, histoire de se réapproprier un peu de pouvoir, plutôt que de simplement subir la situation. Comme l’a fait Flora Bouchard, qui estime faire partie des « oubliés de la pandémie » : « On est-tu une menace ? Les seules personnes enfermées sont les étudiants aux études supérieures et les personnes âgées en résidence […] Les autres vivent leur quotidien, COVID, pas COVID. Comme si nous couper du monde, nous sacrifier allait résoudre le problème. N’y a-t-il vraiment aucune solution pour nous ? Je veux juste m’assurer que quelqu’un pense à nous […] On en veut juste un peu plus pour notre santé mentale, sans compromettre la santé des autres. »

Quelques ressources pour les jeunes adultes :

Besoin d’aide ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide, accessible en tout temps, au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou la ligne d’intervention psychosociale au 811. Des ressources sont également proposées sur le site Comment parler du suicide.

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Helene L’Heureux

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