Le grand mariage de 2007

Pour Elijah Picard-Hervieux, huit ans, le Québec, c’est le zoo de Granby, la luge sur le mont Royal et les montagnes près de Betsiamites, sur la Côte-Nord. Fils d’une designer innue, Elijah est un Québécois « de racines » — c’est encore plus profond que « de souche » —, car ses ancêtres innus étaient au pays bien avant Jacques Cartier.

Le jeune garçon est l’un des invités au grand mariage que L’actualité vous présente pour illustrer sa personnalité de l’année 2007 : « nous autres ! »

Au « nous » qui veut opposer les francophones aux anglophones, les « de souche » aux « de bourgeon » et aux « de racines », les catholiques aux juifs et aux musulmans, L’actualité offre « le mariage de tous nos “je” », ces singularités venues de France et d’Angleterre, mais aussi de tous les coins du monde, pour nous permettre de bâtir ensemble, dans le Nouveau Monde, une société où l’espace public est francophone et où les libertés sont respectées.

Ce n’est pas d’hier que la société québécoise est un tissage amoureux de gènes, de cultures et de destins. Amusez-vous à lire les origines des 26 invités à ce mariage. Vous serez surpris. Vous y trouverez une Grenier catholique, un Poulin athée, un Duchesne bouddhiste, un Cruikshank catholique. Surprenante famille pluraliste que celle-là !

Depuis quatre siècles, l’amour et le hasard ont uni des gènes de Français avec des gènes d’Amérindiens, d’Irlandais, de Juifs marocains, de Chiliens, de Vietnamiens. Jetsûn Dekhang-Duchesne, 15 mois, est-il un Québécois de souche, de bourgeon ou… de fruit ?

La vingtaine de personnes qui ont gentiment pris part à notre mariage pensent toutes que la diversité est une richesse de la société québécoise. De même que son côté pragmatique et son gros bon sens.

Comme le dit le philosophe français Roger-Pol Droit, un monde imparfait qui respecte les libertés est plus sûr qu’un monde prétendument pur et homogène.
La photo a été prise au Centre de commerce mondial de Montréal, dans l’escalier même où bien des mariés immortalisent leur bonheur, près de la statue d’Aphrodite, déesse de l’amour.

Les « mariés » de notre photo, Julien Poulin et Olivia Gionet-Bouchard, sont vraiment amoureux. Mais pas encore mariés ! Leurs invités étaient pour eux des inconnus, qu’ils ont appris à connaître le temps d’une séance photo ponctuée de nombreux éclats de rire. Ils sont représentatifs du grand mariage qu’incarne le Québec d’aujourd’hui. « Le meilleur endroit pour élever mes enfants », dit la Québécoise Mariluz Tapia, 33 ans, dont les parents sont venus du Chili.
Qu’ils cuisinent le chiard à la perdrix, comme Manon Longuépée, née à Matagami, ou qu’ils ne puissent se passer de la crème glacée Coaticook, comme Celeste Nardella, dont les parents ont immigré d’Italie, nos invités sont tous amoureux de ce Québec des libertés.

Liberté de porter un jean taille basse ou un sari coloré. De parler ou non à son voisin. De se baigner tout habillé ou pas. De se couvrir ou non la tête. De se teindre les cheveux en bleu ou de porter un turban. De prier dans une tente de sudation montagnaise, dans un temple sikh ou dans une cathédrale catholique. Ou de ne pas prier du tout ! Liberté de renier la religion de ses parents. Ou de la vivre autrement.

Il est normal d’avoir peur de l’inconnu, peur de l’autre qu’on ne connaît pas, peur de ses différences. Mais la société québécoise a fait la preuve dans son histoire qu’elle pouvait allumer un grand feu si lumineux et si chaud que les gens étaient nombreux à vouloir s’en approcher.

La question des compromis à faire — ou à ne pas faire — dans les écoles, les hôpitaux ou les autres établissements publics pour concilier les différences religieuses est un défi que notre société peut relever.

Ce défi ne doit pas être confondu avec la défense du français ou le débat sur l’identité nationale. Deux questions importantes, mais qui n’ont rien à voir avec la religion ! Méfions-nous des politiciens qui veulent mettre la foi au service de la nation. Ou de ceux qui, pour promouvoir leur cause, sont prêts à travestir les faits ou à transformer les minorités en victimes.

Ceux qui prédisent la « disparition » dans 150 ans de la société française d’Amérique — prétendument noyée sous des hordes d’immigrants — ne valent pas mieux que lord Durham, qui, il y a 150 ans, l’avait prédite lui aussi, pour d’autres raisons.

Depuis quatre siècles, les immigrants au Québec, de toutes confessions, ont à maintes reprises apporté leur contribution, riche et fructueuse, à leur société d’accueil. Ils le font encore aujourd’hui (voir « Immigrants de choc », chronique Affaires). Leur détermination à s’intégrer ne fait pas de doute.
Chaque vague d’immigration a apporté son lot de questions nouvelles. Nos parents s’accommodaient mal des chèvres que certains paysans haïtiens voulaient égorger dans leur cour, à Montréal, ou des potagers urbains que les Italiens plantaient au bord des trottoirs.

Mais la religion n’est pas que le fait des nouveaux arrivants. Cessons de les stigmatiser.

Le plus grand nombre de demandes d’accommodements adressées à la commission scolaire de Montréal, en 2006-2007, l’ont été par des Témoins de Jéhovah, qui refusent que leurs enfants célèbrent l’Halloween ou la naissance du petit Jésus. Ces gens ne sont pas des immigrants. Et ils ont le droit de ne pas penser comme la majorité !

L’année 2007 a malheureusement eu un effet négatif sur les milieux de travail. Des professionnels des ressources humaines confirment que certains employeurs craignent désormais d’embaucher des gens de confession non chrétienne, par peur de devoir faire face à des demandes d’accommodements religieux.
Rien dans les lois du pays ne leur permet de craindre une telle chose. Aucun tribunal n’a jamais obligé un employeur ou un établissement à offrir un lieu de prière ou à donner des congés particuliers. Partout au pays, le législateur a laissé les gens libres de conclure des ententes particulières.

Et cela est bien ! Pourquoi un professeur d’université refuserait-il qu’un étudiant passe un examen un jour autre que celui d’une importante fête religieuse ? Si l’équité avec les autres étudiants est respectée, pourquoi pas ?

À vouloir tout homogénéiser, on réduit l’humanité !

La discrimination que certains Québécois subissent aujourd’hui dans le domaine de l’emploi, à cause de leur religion ou de leur nom (qui indique qu’ils sont arabes, par exemple), est inacceptable. Et doit être combattue.

Avant d’être des musulmans, ou des juifs, ou des sikhs, ces personnes sont des voisins, des fils et des filles, des parents, des professionnels, des travailleurs… Des hommes et des femmes dont le droit à l’égalité en emploi doit être respecté. Ce qui ne signifie pas qu’il faille dire oui à toutes les demandes d’arrangements liés à la religion. Il faut parfois dire non, comme cela se fait déjà.

À ce jour, il n’existe au Québec (pas plus que dans le reste du pays) aucune décision judiciaire qui ait permis que la religion prime le droit à l’égalité entre les hommes et les femmes. Cessons donc de trembler devant d’hypothétiques Bonhomme Sept-Heures.

Les musulmans ne forment pas encore 1 % de la société québécoise. De vives discussions ont cours, parmi eux, quant à la manière d’être musulman dans des sociétés ouvertes comme la nôtre. Les plus progressistes affirment que le port du hidjab est une décision de femme adulte et qu’on ne devrait jamais voir des fillettes en porter un, pas plus à l’école qu’ailleurs. Entre eux et leurs opposants, conservateurs, le débat est vigoureux. Ce débat devrait nous intéresser. Qui sait, le Québec pourrait un jour être le haut lieu de la modernité musulmane.

Dans tous les établissements québécois, notamment les écoles et les hôpitaux, des gens ont entrepris, avec le gros bon sens et l’ouverture qui caractérisent les Québécois, de trouver des façons de vivre ensemble, avec les différences religieuses.

Pour assurer l’équité, faut-il interdire tous les lieux de prière (y compris les chapelles) dans les écoles publiques, comme la commission scolaire de Montréal le propose ? Ou devrait-on, lorsque la demande s’y prête, aménager un lieu de recueillement œcuménique ? Cela se discute.

On peut souhaiter qu’au terme de ses travaux la commission Bouchard-Taylor ira dans le sens de ce que prônent déjà des gens sur le terrain : des arrangements volontaires et temporaires. Car ainsi que le faisait remarquer plus tôt cette année la présidente de la commission scolaire de Montréal, un accommodement imposé par le tribunal fait jurisprudence, « alors que si on ne judiciarise pas, ça devient une manière de faire, de vivre ». Et, ajoutait-elle, ça évolue, les manières de faire et de vivre !

Comme le disait Marco Polo, « puisqu’on ne peut pas rebrousser chemin, mieux vaut regarder en avant ». L’avenir est plein de promesses. La société québécoise a tout ce qu’il faut pour les concrétiser. Bonne année 2008 à tous !

À LIRE
Le rapport de Brodeck (Stock), bouleversant roman de Philippe Claudel sur l’autre. Cet autre, différent, que des gens bien peuvent faire souffrir… par ignorance.

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