Le legs d’une militante

Andrée Ferretti, grande figure de l’indépendance du Québec, affichait son audace d’être heureuse, plutôt que de se complaire dans la victimisation et la colère.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

J’étais au salon funéraire vendredi dernier. Pas pour pleurer un proche, mais pour saluer le départ d’une personne inspirante : la militante Andrée Ferretti.

Andrée Ferretti s’est fait connaître dans les années 1960, quand elle œuvrait au Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), l’une des organisations précurseures du Parti québécois. Rare femme parmi des dizaines d’hommes, elle ne pouvait qu’être remarquée, mais ses talents d’oratrice allaient la rendre carrément remarquable. On l’a vite qualifiée de pasionaria.

Lors de la crise d’Octobre 1970, elle a fait partie des Québécois arbitrairement emprisonnés. Un choc pour cette grande défenseure de la liberté, comme en témoignent ses romans, méconnus, qui mettent en scène des femmes qui s’assument.

Faisant fi des modes, toujours batailleuse, elle a par la suite publié de nombreux textes pour réitérer sa foi en l’indépendance du Québec. Cela marquait aussi ses rencontres privées, comme je l’ai constaté à l’époque où, rédactrice en chef au quotidien Le Devoir, je partageais de temps en temps un repas avec elle.

Jusqu’à la fin de sa longue vie, à 87 ans, elle n’aura pas changé d’idée d’un iota, ont raconté celles et ceux qui ont pris la parole vendredi. Les hommages, qui se sont succédé pendant près d’une heure, ont donc souligné avec force ses convictions, mais aussi son énergie, sa détermination. Et sa joie.

Ce mot-là m’a frappée. « J’étais une joyeuse vivante », pouvait-on lire d’ailleurs sur le signet funéraire. Qui dit encore cela dans le monde militant ?

Il ne manque pas de gens qui ont des causes à défendre de nos jours. Sur le terrain, dans les médias, sur les réseaux sociaux, ils brandissent haut et fort leur indignation et leur colère. Mais il n’y a pas beaucoup de joie dans l’air. C’est plutôt l’intolérance et le repli sur soi qui dominent, avec le rejet sans nuance de celles et ceux qui ne partagent pas leur opinion.

Chez Ferretti, la fermeté des prises de position s’accompagnait au contraire d’une curiosité envers l’autre. Elle n’avait cure « de ces gens qui croient que penser consiste à nier pour les nier les positions de l’adversaire », comme elle l’avait écrit au décès de Pierre Bourgault — fondateur du RIN —, en 2003. Elle remettait ainsi à leur place les opposants aveugles à son compagnon de lutte, avec qui elle avait pourtant eu elle-même de vives dissensions.

Mais penser, pour elle, consistait à débattre pour vrai, donc à reconnaître la parole adverse. Surtout, la bataille ne devait jamais prendre toute la place : il fallait laisser de l’espace pour l’amitié, l’amour, la culture, la gourmandise…

La vie d’Andrée Ferretti s’appuie en fait sur un constat : le bonheur est subversif. Dans un texte récent qui lui est consacré, le philosophe André Baril nous invite à nous arrêter à cette phrase de son premier roman, Renaissance en Paganie : « Dans notre monde déchiré, elle avait l’audace d’être heureuse et de l’afficher. »

À lire ce passage d’un roman qui remonte à 1987, il me semble que prôner le bonheur est depuis passé de l’audace à l’impossible défi.

Ce sont les souffrances qui ont la cote maintenant et la victimisation qui domine l’analyse. Cette position, pourtant, cantonne ceux qui la portent à la défaite ou à la défensive. Comme si les individus ne faisaient que subir un sort qui les accable, sans marge de manœuvre pour dépasser leur état. Andrée Ferretti récusait complètement cette approche.

On rétorquera que la vivifiante Ferretti n’a guère remporté de batailles, et certainement pas celle qu’elle avait le plus à cœur : que le Québec devienne un pays. D’ailleurs, elle-même doutait à la fin de sa vie, a raconté l’un de ses petits-fils. À quoi tout cela aura-t-il servi ? lui a-t-elle demandé.

Si la vie n’est que calcul mathématique, on peut de fait noter le décalage entre l’engagement de cette femme et le résultat concret qui en a découlé. Ses aspirations personnelles ont fini par se buter à l’indifférence collective.

On peut ajouter l’effacement de l’histoire, autre décalage qui crée tant de « remarquables oubliés », pour reprendre la formule du regretté Serge Bouchard. L’histoire s’écrit encore au masculin. Pas étonnant qu’au rayon des grandes voix souverainistes, une Ferretti, une Hélène Pedneault ne brillent déjà plus, alors que les références à Bourgault ou à Pierre Falardeau n’ont jamais cessé…

C’est ainsi que même si, vendredi, une pleine page de publicité dans Le Journal de Montréal avait invité le public à assister aux hommages, nous n’étions pas très nombreux au salon funéraire. Des proches, de vieux militants, une écrivaine, un historien, un comédien, Louise Harel comme seule figure politique…

Mais est-ce si important ? Servir se fait au temps présent et Andrée Ferretti a été précisément cela : une femme « présente » tout au long de sa vie, car attentive à sa société et à son entourage, lesquels, à différents moments, ont été marqués par son action. C’est aussi cela, gagner.

Elle avait par ailleurs l’humilité de l’espoir : le monde n’arrêterait pas après elle, et la suite n’est pas écrite à l’avance. Elle acceptait l’idée de la transmission et de miser sur la jeunesse plutôt que de la dénoncer, comme tant d’autres le font. C’est en soi une leçon.

Et puis, il y a la joie. La joie ! Peu importe combien en ont été touchés, cette grâce-là reste quand on l’a un jour vue à l’œuvre.

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Merci Mme Boileau pour ce beau texte parlant d’Andrée Ferretti. J’ai lu d’elle »Bénédicte sous enquête » que j’ai beaucoup apprécié.

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Merci pour ce beau texte qui remémore des souvenirs tristes mais aussi joyeux sur cette femme qui eut la défense de ses convictions au cœur de sa vie.

Il faut garder l’espoir d’un Québec indépendant, dans la joie de voir enfin notre pays un jour !

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merci de ce mot pour mettre en lumière la trace laissée par cette grande indépendantiste . Aucun homme politique n’est venu prendre la parole à ses funérailles pas même ceux parmi la jeune génération qu’elle n’a cessé d’encourager personnellement. Aucun homme du milieu littéraire du Québec non plus. Où sont-ils donc?

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Puisse cette grande dame reposer en paix. J’ignorais qu’elle était décédée; vous me l’avez appris. J’ai eu l’occasion de la rencontrer à l’occasion du Salon du livre de Montréal (l’année exacte m’échappe) et j’en garde le souvenir d’une personne ayant une grande jovialité et beaucoup d’entregent. De Mme Ferretti, nous pouvons aussi retenir l’importance de la fidélité à nos convictions les plus intimes, même si les causes que nous défendons ne triomphent pas de notre vivant…

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Merci Madame Boileau pour cet hommage bien mérité. J’ai connu Madame Ferretti avant et pendant et pendant la Crise d’octobre. Une femme de conviction s’il en est une. Elle avait toute mon admiration. Merci

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