«Le Mexique traverse l’un de ses pires moments»

L’écrivain mexicain Jorge Volpi propose de légaliser toutes les drogues pour endiguer la violence et la corruption qui gangrènent son pays.

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L’écrivain mexicain Jorge Volpi (Photo : François Pesant)

Le titre de son plus récent roman résume bien le jugement que l’écrivain et essayiste mexicain Jorge Volpi porte sur une frange de l’élite politique de son pays, mis à feu et à sang par la guerre aux narcotrafiquants que mène Mexico depuis 2006 : Les bandits. Un jugement que les plus récents scandales ont renforcé encore davantage : l’assassinat de 43 étudiants à l’automne 2014 par un cartel de la drogue auquel étaient liés le maire d’Iguala et sa femme, puis l’évasion du baron de la drogue Joaquín « El Chapo » Guzmán avec l’aide de gardiens de prison…

La solution de Jorge Volpi pour venir à bout de la violence et briser le lien entre crime organisé et politiciens : légaliser toutes les drogues, partout dans le monde.

La prohibition de la drogue aux États-Unis, au Canada et ailleurs est, selon Jorge Volpi, à l’origine des 100 000 morts qu’a faits jusqu’ici la guerre « inutile ». Car celle-ci ne change rien, pas plus aux États-Unis qu’au Canada ou même en Europe, dit l’auteur de 47 ans.

Élevé par la critique au rang d’un Gabriel García Márquez ou d’un Carlos Fuentes de la nouvelle génération littéraire, Jorge Volpi mélange dans tous ses livres histoire, science et politique. Diplômé en droit, en littérature et en philologie, il a signé de nombreux essais et articles d’opinion sur l’histoire et l’actualité politique de son pays, de son continent, dans le quotidien mexicain Reforma ou encore dans El País, en Espagne.

« Le Mexique traverse l’un de ses pires moments », dit-il dans un français limpide, héritage de la période où il était attaché culturel à l’ambassade du Mexique, puis directeur de l’Institut du Mexique à Paris.

Dans Les bandits (Seuil), Jorge Volpi remonte l’histoire du système financier international, des coulisses des accords de Bretton Woods, après la Deuxième Guerre mondiale, jusqu’à celles de Wall Street, pour comprendre la crise de 2008. Dans la vie réelle, alors que l’Occident tente de se relever de ce plongeon vertigineux, le Mexique, partenaire du Canada et des États-Unis dans l’ALENA, s’empêtre dans la crise politique, et avec lui ses 120 millions d’habitants. « Il y a des élections libres et une alternance du pouvoir, certes, mais la réalité, c’est que l’on est toujours aux prises avec les plus grandes inégalités au monde et d’énormes problèmes de violence. » Les élections elles-mêmes ne sont pas sans violence, à preuve les législatives de juin dernier, où huit candidats ont été assassinés.

L’actualité a rencontré Jorge Volpi à Mexico.

Vous dites que le Mexique connaît une crise économique, comme le reste du monde depuis 2008, mais qu’il traverse d’abord et avant tout une crise politique. Pourquoi ?

La crise est politique et elle se double d’une crise de la sécurité, provoquée par la guerre aux narcotrafiquants. Depuis que l’ancien président Felipe Calderón a déclaré cette guerre, en 2006, le pays est entré dans une période de violence que l’on n’avait pas connue depuis la révolution mexicaine, en 1910. On compte plus de 100 000 morts et environ 30 000 disparus jusqu’à présent. Dans d’autres pays, on parlerait d’une guerre civile. C’est une catastrophe !

 D’où vient cette crise politique ? 

Cela remonte à septembre 2014, avec l’enlèvement et la disparition de 43 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa, à Iguala, dans l’État de Guerrero. C’est venu bouleverser complète­ment la vie politique mexicaine.

 Comment expliquer l’effet politique si profond de ce drame ?

Cet événement incarne la somme des problèmes et des peurs au Mexique. Pour la première fois, on avait la preuve qu’une disparition était le fait d’une autorité élue. C’est le maire d’Iguala, José Luis Abarca, qui a donné l’ordre de faire disparaître ces étudiants. Bien que tous au Mexique savent que les narcotrafiquants ont corrompu des élus partout au pays, c’est une première d’apprendre que l’un d’entre eux est aussi un narcotrafiquant : le maire et son épouse étaient les capos [dirigeants] d’un cartel. C’était la fusion parfaite entre les mondes politique et criminel.

L’enlèvement a aussi réveillé le fantôme de 1968, lorsque le gouvernement a massacré des centaines d’étudiants qui manifestaient à Mexico quelques jours avant l’ouverture des Jeux olympiques. Tous les Mexicains connaissent cette tragédie. Dans le cas d’Iguala, les étudiants étaient en plus très pauvres.

Pis encore, tous les partis natio­naux sont complices. C’est le Parti action nationale (PAN), de droite, au pouvoir de 2000 à 2012, qui a déclenché la guerre aux narcotrafiquants, entraînant la militarisation et la division des cartels. Avant, il y avait six cartels, et l’État pouvait plus ou moins négocier avec eux. Maintenant, avec 40 cartels, c’est impossible.

Le Parti révolutionnaire industriel (PRI), lui, au pouvoir depuis 2012, n’a pas su gérer l’enquête. On ne sait si c’est vrai ou non, mais les Mexicains ont commencé à croire que ce parti, qui a gouverné de 1929 à 2000, était aussi responsable.

Quant au Parti de la révolution démocratique (PRD), de gauche, qui forme l’opposition officielle, le maire d’Iguala en est issu…

Même Andrés Manuel López Obrador, qui était chef du PRD avant de fonder son propre parti, Morena (Mouvement de régénération nationale), en 2014, était très proche d’un politicien de l’État de Guerrero, qui était le protecteur du maire d’Iguala.

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Le maire d’Iguala, José Luis Abarca, et sa femme, narcotrafiquants et instigateurs de la disparition de 43 étudiants en septembre 2014. (Photo : AP / Alejandrino Gonzalez / La Presse Canadienne)

 À l’élection présidentielle de 2012, l’heure était pourtant à l’optimisme, non ?

 Il était normal qu’après six années de guerre contre les narcotrafiquants, les Mexicains confient de nouveau la présidence au PRI, un parti très corrompu mais qui, dans l’esprit de la population, avait su gérer la situation avec les nar­co­tra­fiquants. Ce parti était un gage de stabilité et de paix… même au prix de méthodes peu orthodoxes. Le nouveau président, Enrique Peña Nieto, allait privilégier les réformes et l’économie.

Les deux premières années ont été bonnes. Le PRI a très bien géré les relations avec les deux autres grands partis en lançant, en alliance avec eux, le Pacte pour le Mexique : un paquet de réformes absolument nécessaires pour le pays, surtout dans les domaines de l’éducation, de l’énergie et de la fiscalité. Tout le monde croyait alors que le Mexique était en meilleure position que le Brésil [la principale puissance d’Amérique latine] pour aller de l’avant. C’était le « moment mexicain ».

Mais ça, c’était avant Iguala…

L’ancien secrétaire aux relations extérieures, l’intellectuel Jorge Castañeda, affirmait récem­ment que « la règle de droit n’a jamais existé » au Mexique. Qu’en pensez-vous ?

Je suis entièrement d’accord. C’est l’un des principaux problèmes. Sur les 100 000 cas de morts violentes depuis 2006, vous savez combien de personnes ont été accusées ? Environ 40. C’est le règne de l’impunité.

Le système de justice est corrompu à tous les niveaux, à l’exception de la Cour suprême. En plus des habitudes de cor­ruption, les juges des autres cours, trop peu nombreux, sont submergés de travail. Pour régler les problèmes de vio­lence au Mexique, la solution n’est pas d’augmenter le nombre de policiers, mais bien celui des juges. Mais rien n’est fait en ce sens…

Pourquoi dites-vous que la légalisation de toutes les drogues partout dans le monde est la seule autre solution à cette violence ?

 Le Mexique peut dire qu’il a une part de responsabilité, qu’il a très mal géré la situation, qu’il y a la corruption… Mais le vrai problème est ailleurs. Il est totalement injuste que, pour des raisons de santé publique et de morale puritaine et religieuse, notre voisin américain — grand consommateur de drogues — décide à la place des adultes s’ils peuvent se droguer ou pas. Car ce sont des pays pauvres, comme le Mexique, la Colombie ou d’autres en Amérique centrale, qui en paient le prix avec ces guerres contre la drogue et leurs centaines de milliers de morts. Et ça ne change rien à la situation aux États-Unis, ou même au Canada et en Europe ! On peut trouver partout la même drogue qu’il y a 20 ans, au même prix, voire moins chère. Alors pourquoi cette obstination des politiciens à faire subir cela aux gens ? !

Des politiciens proposent-ils cette solution ?

 D’anciens présidents la proposent, comme le Mexicain Ernesto Zedillo, le Colombien César Gaviria et le Brésilien Fernando Henrique Cardoso. Mais chez les politiciens actuels des grands partis, personne n’en parle.

Je suis sûr que l’histoire nous jugera très sévèrement pour avoir entraîné la mort d’autant de personnes au nom d’une politique qui, on le sait très bien, ne fonctionne pas.

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