Le mystère du gardien de but au hockey

Impossible de prédire qui sera le prochain Carey Price. La grille qu’emploient les experts pour repérer les joueurs prometteurs ne tient pas pour le roi du filet. Pourquoi?

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Carey Price est considéré comme le meilleur au monde. Mais aucun chiffre ne permet de prédire s’il sera aussi bon l’an prochain. (Photo: François Lacasse/NHL par l’intermédiaire de Getty Images)

Les joueurs les mieux payés de la Ligue nationale de hockey (LNH) sont-ils for­cé­ment les plus utiles à leur équipe? Imaginez un graphique, avec le salaire des attaquants sur un axe et leur production offensive sur un autre. Imaginez maintenant une belle ligne ascendante, qui exprime le lien flagrant entre ces deux variables: les avants les mieux rémunérés amassent généralement plus de points. Logique.

Faites la même opération pour les gardiens de but… et tout s’écroule. Le tracé qu’on obtient est presque aussi plat que la surface d’une patinoire. Les plus riches de la Ligue n’arrêtent pas plus de tirs (ou à peine plus) que ceux qui sont payés moins cher, selon des données compilées par Travis Yost, analyste à la chaîne de télévision sportive TSN. Comme si la somme qu’on leur accordait était déterminée au hasard, sans égard pour leur réelle capacité d’empêcher la rondelle de pénétrer dans le filet.

Les incongruités ne s’arrêtent pas là. Au repêchage de la LNH, on pourrait s’attendre à ce que les joueurs choisis parmi les premiers rapportent plus à leur équipe que ceux repêchés plus tard, non? C’est bel et bien le cas pour les attaquants, mais beaucoup moins pour les gardiens. On ne trouve aucune relation évidente entre le rang auquel ils sont repêchés et leurs chances de devenir des vedettes de leur sport, selon les chiffres de l’analyste et blogueuse américaine Clare Austin. Pour chaque Carey Price repêché (à juste titre) au 5e rang, on peut citer un Mike Smith choisi en 161e place, un Henrik Lundqvist sélectionné en 205e et un Brian Elliott repêché en 291e, parmi les tâcherons obscurs qui n’atteignent que rarement la Ligue nationale.

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L’analyste et ex-gardien Marc Denis a joué pour quatre équipes de la LNH, dont le Canadien. (Photo: RDS)

La vérité, c’est que le joueur que bon nombre considèrent comme le plus important d’une équipe de hockey demeure le plus incompris. On vous prédit le prochain prodige du filet? Méfiez-vous. Ce rôle est si complexe que rares sont les directeurs généraux, les dépisteurs ou les journalistes qui savent vraiment distinguer les futures stars des médiocres. «Même un gars qui a vu des milliers de matchs aura de la difficulté à évaluer un gardien. La grille qu’on utilise pour les autres joueurs, on doit la jeter aux poubelles. Ça ne vaut absolument rien pour le gardien de but», dit Marc Denis, analyste au réseau RDS et cogestionnaire des Saguenéens de Chicoutimi, dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Lui-même en connaît un rayon sur les aléas du dépistage: pressenti, à une époque, pour succéder à Patrick Roy au sein de l’Avalanche du Colorado, il n’a pas réussi, en 12 ans de carrière, à s’imposer durablement comme numéro un.
Aucune autre position sur la glace n’exige une telle alchimie d’aptitudes physiques, de force mentale… et de prouesses techniques quasi chirurgicales. C’est pourquoi certaines équipes de la LNH font maintenant appel à des dépisteurs spécialisés en gardiens de but pour dénicher la perle rare. «Ça demande un œil entraîné, estime Marc Denis. Toute ma carrière, j’ai eu des entraîneurs qui me disaient: “Pour moi, tant que t’arrêtes la rondelle, je te trouve bon.” Mais ce n’est pas une si grosse énigme quand on sait quoi regarder.» Comme quoi, par exemple? «Compte tenu de son âge et de son gabarit, est-ce qu’il va continuer à grandir? A-t-il la force physique nécessaire? Sa lecture du jeu est-elle bonne? Il faut regarder son entourage. Qui lui a montré? Est-ce que notre organisation peut l’aider? S’il lit bien le jeu mais qu’il est petit, par exemple, peut-on lui apprendre à bien jouer en se tenant dans le fond de son filet? Je pourrais vous parler du pied qu’il utilise pour assurer une couverture étanche de son poteau. Ou de l’angle qu’il donne à la jambe qui demeure verticale pendant que l’autre est pliée. Très peu de gens ont la capacité de voir tous ces menus détails.»

Elle est loin, l’époque où le style papillon était considéré comme la fine pointe de l’arrêt de rondelles. Chaque année, des avancées techniques voient le jour dans ce domaine, avec des noms à coucher dehors: la technique dite «verticale-horizontale renversée», la «trajectoire de tête» et le «genou fléchi avec bras mort» ne sont que quelques-uns de ces trucs dernier cri, indéchiffrables pour les non-initiés.

Pas étonnant qu’on n’ait pas encore mis le doigt sur un indicateur qui permette de prédire leurs succès. Même en cette ère de statistiques avancées, les données dont on dispose pour jauger le potentiel des Zachary Fucale et Malcolm Subban demeurent rudimentaires.

Dans le cas d’un surdoué comme Carey Price, certes, les chiffres ne mentent pas : au cours de son étincelante saison 2014-2015, c’est lui qui a récolté le plus grand nombre de victoires, accordé le moins de buts par match et bloqué la plus grande proportion de rondelles (ce qu’on appelle le taux d’efficacité). Mais ça ne veut pas dire qu’il sera aussi bon à l’avenir, car ces mesures n’ont aucune valeur prédictive. Est-ce qu’un athlète qui, comme Price, a arrêté 93 % des tirs dirigés contre lui une année aura tendance à en repousser autant l’année d’après? Pas forcément. On ne trouve qu’une très faible corrélation entre le taux d’efficacité d’une saison donnée et celui de la suivante (une observation rapportée dans le blogue d’analyse du hockey Don’t Tell Me About Heart).

Certains spécialistes affir­ment même que, tant que des méthodes d’analyse plus fines n’auront pas été mises au point, mieux vaut se garder d’investir des sommes faramineuses dans un gardien de but. Le risque de se tromper est trop grand.

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Jacques Plante et Glen Hall: La Presse Canadienne; Ilya Bryzgalov: Marianne Helm/Getty Images; Tony Esposito: Bruce Bennett Studios/Getty Images

Après tout, il n’y a pas si longtemps, on doutait encore que Carey Price remplisse un jour ses promesses: lui, le jeune prodige qui avait toutes les qualités requises pour exceller — la taille imposante, le flegme, la technique impeccable, les déplacements si parfaits qu’on le croirait monté sur des rails —, mais qui n’arrivait pas à briller sous les projecteurs impitoyables de la LNH. L’analyste Marc Denis, qui l’a côtoyé brièvement à la fin de sa carrière, a toujours su que le numéro 31 avait ce qu’il fallait pour triompher. «Je savais que ce n’était qu’une question de temps. Un gardien doit compléter son développement avant de pouvoir être dominant.»

Or, voilà un autre mystère qui plane sur ces créatures: elles n’arrivent pas toutes à maturité au même âge. Une équipe d’économistes canadiens et américain l’a constaté dans le cadre d’une étude publiée en 2014 dans la revue Journal of Quantitative Analysis in Sports.

Les chercheurs ont examiné le rendement de plus de 2 000 hockeyeurs de la Ligue nationale de 1997 à 2012. Ils ont trouvé que la majorité des attaquants connaissent leurs meilleures années entre 27 et 28 ans, et la plupart des défenseurs, entre 28 et 29 ans. Mais ils n’ont pu tirer le même genre de conclusion pour les cerbères. «Il y a beaucoup de variation individuelle d’un gardien de but à l’autre, écrivent les auteurs de l’étude. Certains ont du succès tôt, mais s’étiolent après 30 ans. D’autres s’en tirent mieux dans la trentaine que dans la vingtaine. Mais en moyenne, il y a très peu de différences entre les groupes d’âge.» Tim Thomas a enregistré sa meilleure fiche à l’âge de 37 ans, Dwayne Roloson à 34. Brian Elliott et Marty Turco avaient 27 ans lorsqu’ils ont atteint leur sommet, tandis que David Aebischer en avait 24.

Alors, que manque-t-il à l’analyse? Comment savoir qui, le prochain, chaussera les patins de Martin Brodeur, de Patrick Roy, de Kim St-Pierre. Il y a une part d’intangibilité dans les succès d’un gardien qu’on ne peut ni expliquer ni enseigner. Marc Denis est le premier à l’admettre: «Il ne faut pas négliger les attributs de l’être humain, c’est-à-dire le désir de vaincre, de s’améliorer, les habitudes de travail, le caractère, soutient-il. L’erreur que j’ai souvent vue chez les entraîneurs spécialisés, c’est d’oublier que c’est un jeu d’instinct et de s’attarder strictement à la technique. C’est là qu’on crée des robots qui vont faire des arrêts, être bien positionnés, mais qui ne décrocheront pas les victoires importantes. Qui seront incapables d’élever leur niveau de jeu, d’affronter l’inattendu, l’adversité, la circulation dense.»

Les gardiens d’élite sont tout sauf des automates. On les dit hypersensibles, d’humeur changeante, mal dans leur peau, excentriques, voire cinglés sur les bords. Car il faut être un peu fou pour survivre à ce métier où, à la moindre erreur, on risque de voir une lumière rouge s’allumer et d’entendre une sirène retentir devant des milliers de spectateurs.

Glenn Hall vomissait avant chacune de ses parties. Jacques Plante tricotait des tuques pour chasser le stress. Ilya Bryzgalov s’est rendu célèbre en dissertant sur l’immensité du cosmos à la télé. Tony Esposito n’adressait la parole à personne les jours de match, jusqu’à la dernière minute de jeu. «Les plus grandes con­traintes auxquelles un gardien de but doit faire face sont d’ordre mental, ce qui veut dire que son pire ennemi, c’est lui-même», écrivait Ken Dryden dans son autobiographie, Le match (The Game). «Pas la rondelle, pas un adversaire, pas un gabarit ou un style hors du commun. L’anxiété qu’il ressent lorsqu’il joue, sa peur de l’échec, de l’humiliation, de la blessure physique, vont et vien­nent mais ne disparaissent jamais. Le gardien victorieux comprend ces névroses, les accepte et les maîtrise. Le perdant se laisse distraire par elles.» Le grand numéro 29 non plus n’était pas comme les autres: il aimait lire les pages financières tout seul dans son coin pendant que ses coéquipiers jouaient aux cartes.

Des psychologues canadiens et américain ont tenté, eux aussi, de percer le mystère du cerbère en faisant passer des tests de personnalité à 578 hockeyeurs professionnels ou amateurs. Comme les auteurs l’ont rapporté dans le Journal of Sport Behavior, en 2012, les gardiens se distinguent sur un plan en particulier: leur sentiment d’appartenance à leur équipe est nettement plus ténu que celui des joueurs évoluant à d’autres positions. Un isolement qui les rend d’autant plus insaisissables. «On est pas mal seuls sur notre île, confirme Marc Denis. On ne fait pas face au même côté de la glace que nos propres coéquipiers. Et on est quand même les seuls qui acceptent de se faire tirer par la tête des rondelles en caoutchouc dur à 100 milles à l’heure pour gagner notre vie! On est des bibittes à part.» Et ça, il n’y a pas une statistique savante qui puisse le mesurer.

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