Le niqab au tribunal: le verdict de la science

Devrait-on obliger les femmes musulmanes à retirer leur voile pour témoigner en cour? Une étude a récemment été menée sur le sujet, et les résultats sont surprenants.

Photo: iStockphoto
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L’été 2016 fut celui du burkini. La polémique sur les vêtements que les femmes musulmanes devraient ou non être autorisées à porter en public s’est transportée sur les plages, après avoir secoué l’an dernier les bureaux de vote et les cérémonies de citoyenneté.

Mais dans les palais de justice, le voile islamique crée des vagues depuis plusieurs années déjà — qu’il s’agisse du hidjab, qui couvre seulement la tête et le cou, ou du niqab, qui masque l’entièreté du visage, sauf les yeux. Et pour la première fois, l’argument qui a été au cœur de ces débats judiciaires vient d’être scruté à la loupe par la science.

Au Canada comme aux États-Unis et au Royaume-Uni, des juges ont ordonné à des femmes de retirer leur voile pour qu’elles puissent témoigner en cour, invoquant chaque fois le même argument: pour évaluer la crédibilité d’un témoin, et ainsi garantir à l’accusé un procès juste et équitable, il faut être en mesure de voir son visage tout entier.


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Ça semble aller de soi: comment déterminer si quelqu’un ment alors qu’on ne peut pas sonder tout l’éventail de ses expressions faciales? Comment accepter qu’une témoin puisse cacher ses moues de malaise, ses sourires crispés ou ses joues rouges de honte derrière un tel masque?

Pourtant, des professeurs de l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario et de l’Université d’Amsterdam avaient un doute. Alors en bons chercheurs, ils ont conçu une expérience pour le vérifier, afin d’introduire des faits scientifiquement appuyés dans un débat plutôt dominé par l’émotion et les croyances. Leur étude, parue en juin dans la revue Law and Human Behavior, est la toute première jamais publiée sur l’effet d’un vêtement religieux sur la détection du mensonge.

Les chercheurs ont organisé la simulation d’un procès dans les locaux de l’université ontarienne, à Oshawa. Ils ont demandé à des étudiantes de témoigner en faveur d’une femme accusée de vol. La moitié des témoins avaient vu la femme, dans une vidéo, surveiller le sac d’un inconnu sans y voler quoi que ce soit — elles diraient donc la vérité à la cour. Les autres témoins avaient vu la femme subtiliser des objets dans le sac — elles devraient donc mentir pour la défendre. Avant de se présenter à la barre, les étudiantes-témoins ont enfilé soit un hidjab, soit un niqab, soit un simple châle ne couvrant que leur buste. Ainsi vêtues, elles ont été interrogées, puis contre-interrogées, par des assistants jouant le rôle de l’avocat de la défense et du procureur. La scène était filmée.

LAT_13_garsfilles_encadreLes expérimentateurs ont alors fait venir d’autres étudiants pour servir de jury dans ce faux procès. Un premier groupe de jurés devait juger les témoignages des femmes en hidjab, un autre groupe visionnait seulement ceux des femmes en niqab et un troisième devait évaluer la véracité des propos des femmes non voilées. On a ainsi pu jauger si les jurés avaient plus ou moins de mal à départager le vrai du faux selon que la témoin portait un voile ou pas.

Il y a de quoi tomber de sa chaise à la lecture des résultats. Non seulement le voile n’entrave pas la détection du mensonge, mais il la facilite! C’est plus facile de déceler si une personne dit vrai quand elle porte un hidjab ou un niqab que lorsque sa tête est totalement découverte.

Pour comprendre ces résultats renversants, il est pertinent de rappeler que la majorité des gens sont de médiocres détecteurs de mensonges. Dans des expériences contrôlées, même de supposés experts, comme des policiers, des psychiatres ou des juges, n’obtiennent pas mieux qu’un score de 50 % (l’équivalent de jouer à pile ou face) lorsqu’ils doivent déterminer sur la base de son témoignage si une personne ment ou dit la vérité.

Il faut aussi savoir que les expressions du visage, comme le sourire, sont des signes trompeurs de l’honnêteté d’une personne, malgré les mythes qui circulent à ce sujet. Le contenu verbal et, dans une moindre mesure, le regard constituent de meilleurs indices.

Dans le cas qui nous occupe, le voile (partiel ou intégral) semble avoir empêché les jurés de se laisser distraire par des détails sans conséquence et les avoir forcés à se concentrer sur des indicateurs plus fiables, comme la direction du regard, le ton de la voix ou la cohérence du discours.

Le même phénomène s’est produit lorsque l’expérience canadienne a été ­répétée au Royaume-Uni et aux Pays-Bas (en tout, plus de 500 volontaires ont pris part aux travaux dans les trois pays). Les chercheurs voulaient s’assurer que leurs résultats n’étaient pas attribuables à des sensibilités culturelles ou à un contexte politique particulier. Partout, ils ont observé la même chose: lorsqu’ils examinaient des femmes non voilées, les participants n’arri­vaient à distinguer la vérité du mensonge qu’une fois sur deux — pas mieux que s’ils avaient deviné au hasard. Mais lorsque la témoin était ­coiffée d’un hidjab ou d’un niqab, le flair des jurés s’améliorait sensible­ment, frisant parfois les 60 % d’exactitude.

Il y a toutes sortes de raisons de s’interroger sur la place qu’on devrait réserver au niqab dans un tribunal ou d’autres institutions publiques; sur ce qu’on perd — et ce qu’on gagne — comme société quand on permet à une femme ainsi cachée de prendre la parole devant la justice. Mais l’argument que les juges ont avancé jusqu’à maintenant pour l’exclure ne tient pas la route, concluent les auteurs: «Interdire le niqab parce qu’il entrave notre capacité à déterminer si [celle qui le ­porte] ment ou dit la vérité ne repose pas sur des preuves scientifiques.»

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17 commentaires
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Ça n’est pas aussi surprenant que ça paraît car quand les gens sont témoins d’un incident hors de l’ordinaire et plus ou moins traumatisant, ils ont tendance à reconstruire les événements pour limiter les dégâts. Beaucoup d’expériences ont été faites où on testait la mémoire des gens et dans les minutes qui suivent il arrive souvent que les témoins ne se souviennent plus exactement le la couleur du manteau de la personne ou encore de la voiture, ce qui est quand même assez simple. De plus les signes faciaux varient selon les cultures et souvent on interprète faussement un froncement des sourcils ou un clin d’oeil. Quand on fait témoigner des enfants ou des personnes vulnérables, il arrive qu’on utilise un écran entre le témoin et l’accusé et c’est acceptable dans notre droit (dans ces cas les avocats et le juge voient le témoin mais pas l’accusé, le principal intéressé…).

En réalité on doit quand même se rendre compte qu’un procès basé exclusivement sur la mémoire des témoins, sans corroboration extérieure, est souvent très imparfait et notre système judiciaire, surtout du côté pénal, est aussi très imparfait en conséquence. Prétendre que les juges et les avocats peuvent savoir qui dit la vérité et qui ment est une chimère et un mythe – certains témoins mentent d’une manière bien convaincante et d’autres disent la vérité d’une manière suspecte. On a vu bien des condamnations basées sur le pif du juge ou des jurés plutôt que sur une approche scientifique, d’où la nervosité du système de condamner une personne sans avoir une preuve hors de tout doute raisonnable. En conséquence le niqab ou burka ne sont que des écrans de fumée qui cachent une vérité bien plus troublante!

Donc si je comprend bien, allons-y tous et toutes sous un voile noir devant les tribunaux! Homme , femme, enfant confondus. Pour ne pas influencer le juge et les jury sur notre faciès, ni sur nos mimiques en cour. A ce que je sache, nous sommes tous innocents à preuve du contraire, donc notre visage , notre nom ne devrait pas être divulgué avant une condamnation. Nul besoin de faire appel à une quelconque religion que ce soit pour se faire! Juste invoquer le droit ne de pas être reconnu dans les médias et son entourage avant même d’être reconnu coupable de quoi que ce soit. Voilà une cause qui devrait intéresser l’avocat julius Grey ! 🙂

Effectivement, dans plusieurs pays développés il est interdit de divulguer le nom d’une personne accusée ni de montrer son visage avant une condamnation. La stigmatisation des médias envers une personne accusée, en attente de procès, est réelle et les conséquences sont souvent désastreuses, en particulier pour les crimes sexuels et la violence envers les femmes et les enfants.

ben non question de bon sens doit voir le monde qui temoigne ……..va faire les passe droit ………

Je ne met nullement en doute les résultats obtenus. Si l’étude est sérieuse, c’est correct. Je me questionne plutôt sur la place de la religion dans les affaires publiques. Je n’ai pas encore d’opinion ferme à ce sujet mais je me demande s’il ne faudrait pas une fois pour toute séparer la religion des affaires publiques (la religion est personnelle, pas un article de loi). Il n’est pas question ici de restreindre les droits à la religion quelle qu’elle soit, mais simplement de déterminer son utilité ou son inutilité dans la vie publique. Merci de me permettre de donner mon opinion.

Le nikab et la burka ne sont pas des exigences religieuses mais des pressions aupres des femmes par des hommes et des religieux qui brimes les femmes et les domines alors on se fout absolument des expériences scientifiques .Nos lois et coutumes doivent demeurer t’elles quels .Si un voleur porte un masque et vol une banque vas t’on lui permettre de témoigner en cour le visage masqué ?????NON C’est stupide et les arguments des scientifiques sont aussi stupides .

Le verdict de la science … fiction. Des jeux de rôles fait par des comédiens amateurs avec un échantillonnage basé uniquement d’étudiants en droit pas très représentatif de la société civile. Vive la science !

Avec les libéraux au pouvoir, le voile ne sera jamais interdit nulle part, oubliez-ça. Ce serait déjà beau qu’il ne soit pas encouragé.

Probablement que dans un prochain article on va nous démontrer qu’il est prouvé scientifiquement que le costume religieux est un élément d’émancipation de la femme.
L’ingérence religieuse est donc une bonne chose dans notre société, surtout pour les femmes.
Ouvrons-nous aux dieux.

Serge Charbonneau
Québec

Pourquoi pas témoigner flambant nu? C’est actuellement à la mode pour rencontrer l’amour à la TV.

On ne peut tirer aucune conclusion scientifique de cette étude. L’échantillon est beaucoup trop mince, le procès est simulé, et les protagonistes ne sont pas représentatifs des couches de la société. Si vous voulez faire de la science faites-en avec de véritables méthodes scientifiques. Sinon c’est un simple agenda politique.

« Mais lorsque la témoin était ­coiffée d’un hidjab ou d’un niqab, le flair des jurés s’améliorait sensible­ment, frisant parfois les 60 % d’exactitude. »

C’est pas une grosse augmentation, passer de 50% à un maximum de 60% d’exactitude lorsque la personne interrogée est voilée. On est encore très près de la détermination au hasard (à 50%).

Pour moi, l’intérêt principal de cet article est de montrer jusqu’à quel point nous sommes incapables de déterminer si une personne dit la vérité ou ment. Nous sommes tout à fait nuls. Notre jugement ne vaut pas mieux qu’un pile ou face. On peut donc se demander à quoi sert d’interroger un témoin!

Finalement, ce que je retiens est la conclusion que l’argument employé par certains juges est invalide. Ils devront se rabattre sur un autre motif pour interdire.

[…] Mais l’argument que les juges ont avancé jusqu’à maintenant pour l’exclure ne tient pas la route: «Interdire le niqab parce qu’il entrave notre capacité à déterminer si [celle qui le ­porte] ment ou dit la vérité ne repose pas sur des preuves scientifiques.

Tout à fait! Toutefois, cela m’amène à soulever la question sous un autre angle…
Mais quels sont les motifs invoquer pour interdire à une femme de se promener et de vivre à visage découvert?

Avoir l’air fou n’est pas un science, c’est un choix personnel et à la maison ça va. Par contre dans les lieux publics ou dans les palais de justice, le visage devrait EN TOUT TEMPS être à découvert !

Si c’était confirmé par d’autres études, il vaudrait mieux alors que TOUS aient la visage couvert !!!