Le nous de la discorde

Jean-Louis Roy, ex-directeur du Devoir, critique l’opposition entre le « nous » francophone et les « autres ».

« Les immigrants ne sont pas un problème. Ils sont une partie de la solution. »
Ex-secrétaire général de l’Agence de la Francophonie (devenue l’Organisation internationale de la Francophonie), à Paris, Jean-Louis Roy vient de terminer un mandat de cinq ans à titre de président de Droits et Démocratie — une organisation non partisane, créée par le Parlement du Canada en 1988, qui travaille à la défense et à la promotion des droits de la personne définis dans la Charte internationale des droits de l’homme. Cet ancien directeur du quotidien montréalais Le Devoir s’inquiète des dérives du débat autour de la question des accommodements et de l’immigration.

Croyez-vous que les valeurs communes protégées par les chartes sont menacées ?
— Non ! Dans les travaux de la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences culturelles, quelques impressions très choquantes, et très fausses, m’interpellent. On a eu le sentiment, en écoutant les audiences, que nos valeurs communes, qui sont dans les chartes canadienne et québécoise, sont fragilisées, alors qu’elles demeurent solides. Il se dégage l’impression que notre culture est précarisée. Faux ! Je conteste absolument cette prémisse. Ce n’est pas vrai que le Québec est assiégé par les immigrants. Ce n’est pas vrai que les demandes de groupes extrêmement minoritaires au sein de certaines communautés d’immigrants sont en train de fissurer l’édifice qu’on a créé, et qui est toujours en évolution.

On entretient aussi cette notion voulant qu’il y ait un bloc culturel des « Québécois de souche », et tout le reste à côté. Je ne peux pas accepter cela. Pensez aux écrivains Naïm Kattan, Marco Micone, Dany Laferrière, Alice Parizeau, Émile Ollivier, Kathy Reichs, Stanley Péan, Sergio Kokis, au dramaturge Wajdi Mouawad et à ces dizaines d’autres qui ont enrichi notre culture commune, sans pour autant être des Québécois de souche. C’est un fragment substantiel de ce que nous sommes. Ce n’est pas « nous » et « eux ». Cette distinction, il faut arrêter de la faire. Une phrase entendue à la commission résume tout : « Nous sommes tous des immigrants. » Nous sommes tous venus d’ailleurs. La vision du nationalisme ethnique — les francophones et les « autres » — n’a plus de sens aujourd’hui. C’est une vision dépassée.

Comment mieux intégrer les immigrants au Québec ?
— On est train d’accréditer la thèse que nous avons, nous les Québécois arrivés ici depuis trois siècles, un problème avec les immigrants. La vérité, c’est que ce sont eux qui ont un problème avec nous. Si nous étions un État très moderne, nous aurions déjà mis en place un modèle pour reconnaître les diplômes des immigrants. Je trouve inadmissible qu’on accorde une telle importance aux diplômes lorsqu’on sélectionne les immigrants et que ces mêmes diplômes ne valent plus rien passé la frontière. Le problème persiste depuis 30 ans et les gouvernements successifs ne l’ont pas réglé. Je trouve scandaleux le comportement des ordres professionnels à cet égard. Les immigrants souffrent également de discrimination en matière d’emploi. Le niveau de chômage chez les Québécois venus d’ailleurs est trois fois plus élevé que dans le reste de la population. L’autre grand problème est leur sous-représentation dans la fonction publique.

Si demain le Québec accueille 80 000 immigrants par année, soit le double d’aujourd’hui, comme le souhaite le premier ministre Charest, est-ce qu’on est capable de régler la question des diplômes et celle de l’intégration au travail ?
Les immigrants ne sont pas un problème. Ils sont plutôt une partie de la solution aux problèmes du Québec et de l’Occident. D’ici 2020, les Européens devront accueillir 170 millions de nouveaux arrivants. Le Québec en accueille de 35 000 à 40 000 par année, l’Ontario, 140 000. Je suis d’accord avec le gouvernement du Québec, il faut augmenter considérablement l’immigration.

Pour ou contre les accommodements raisonnables ?
— Que nous soyons arrivés ici il y a un siècle ou il y a cinq ans, ce que nous avons en commun, c’est la citoyenneté.

Il n’y a pas d’accommodement raisonnable possible sur les valeurs civiques communes. On les connaît, elles sont dans nos pratiques politiques, démocratiques, dans nos chartes. La personne qui vient de l’extérieur doit adapter son comportement aux valeurs civiques communes. Ce n’est pas négociable. Il y a aussi des valeurs d’ordre privé, comme la religion. On doit respecter d’une façon absolue le droit des immigrants, qui est aussi le nôtre, concernant les valeurs d’ordre privé.

L’islam est-il compatible avec les valeurs civiques modernes ?
— La population québécoise qui est adepte de la religion islamique est extrêmement minoritaire. Ceux qui, au sein de ce groupe, réclament des accommodements sont encore plus minoritaires. Si on répond aux demandes des plus fondamentalistes, on prend parti contre ceux qui se battent pour un islam moderne. Et c’est tragique. Il y a aujourd’hui dans l’islam, dans le monde, une pluralité d’interprétations, une diversité de régimes politiques. Les droits de la femme en Tunisie, au Maroc, ne sont pas les mêmes qu’en Arabie saoudite. Il y a plein de gens en Égypte, un peu partout, qui sont en prison, qui se battent pour nous dire que l’islam est une religion, pas une politique.

Le grand débat, dans l’islam aujourd’hui, c’est celui qui porte sur la possibilité d’être en même temps fidèle (croyant) et moderne.

Je suis en faveur de certains accommodements extrêmement limités. Mais ils ne doivent en rien borner, restreindre, remettre en question les valeurs civiques communes. L’égalité entre les hommes et les femmes, par exemple, est l’objet d’une bataille universelle, qui se mène dans beaucoup de pays musulmans. Le Maroc vient de changer sa loi de la famille pour accorder l’égalité aux hommes et aux femmes.

Les médias ont-ils créé la crise actuelle ?
— Les médias ont donné à certains groupes une importance démesurée. Le Québec tenait un débat normal dans toutes les sociétés modernes. Comment accueille-t-on les immigrants ? En accueille-t-on suffisamment ? Certains événements, comme la publication du code de vie d’Hérouxville, ont accéléré ce débat. Comment une démarche aussi grossière a-t-elle fait le tour du monde ? Je me le demande encore ! Les médias français en ont aussi fait état, me direz-vous. Les Français n’ont rien à nous montrer quant au traitement des minorités — j’ai vécu 15 ans à Paris, je sais de quoi je parle. Diffuser intégralement les travaux de la commission, comme l’ont fait RDI et LCN, c’est accréditer l’idée qu’on a un grave problème.

Que souhaitez-vous de cette commission ?
Ce serait formidable si, au terme de ses travaux, la commission affirmait que la création de la culture québécoise ne se fait pas dans le cloisonnement, qu’il n’y a pas les « de souche » et les autres. J’aimerais que les commissaires réaffirment que les valeurs civiques au Québec sont solides, que notre démocratie n’est pas en crise. Le Québec n’est pas assiégé. C’est une vue de l’esprit. Le Québec est solide, même s’il est parfois traversé par des doutes. La langue française est solidement enracinée et protégée. Un immigrant qui vient ici devrait être soutenu pour ce qui est de trouver un emploi. Si vous en laissez 25 % hors du marché du travail, il y a un véritable problème.

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