Le nouveau « normal »

Comment s’adapter à l’irréalité du confinement ? Notre collaboratrice Léa Stréliski le fait en s’inspirant de ses souvenirs de vacances.

Photo : Andréanne Gauthier

Mon voisin écrit dans sa voiture. C’est son nouveau bureau. Il est journaliste. Sa blonde aussi. Ils ont un bébé de 18 mois. Dix-huit mois, c’est le pire âge. Ça fait n’importe quoi. C’est comme un nouveau-né, mais qui marche. Qui touche à tout, qui ne comprend rien et qui parle à peine. « Auto ! » « Chien ! » Tout ça.

C’est ultra-demandant. Si vous êtes parent de tout-petits en ce moment, je compatis.

On essaie de vivre normalement. Parce que ça y est. Ceci est la nouvelle normalité. Pas de farine à l’épicerie, des installations pour faire la file devant les magasins, des affiches qui nous renseignent sur les consignes. Paf! Dix jours. Ça aura pris 10 jours pour qu’on comprenne que tout tenait pas mal à un fil. On faisait tous partie d’une pièce de théâtre, on avait notre rôle, on maintenait le cap. Et tout d’un coup, rideau. Il reste quoi ? L’essentiel, j’imagine.

Chaque été, en famille, on loue un camp de pêche. Attention, un camp de pêche rustique où l’on ne pêche pas. Parce que ce n’est pas l’aspect « pêche » qui nous intéresse, mais l’aspect « rustique ». Il n’y a rien. Un lac, une cabane, un coin feu, une bécosse. Pas d’eau, pas d’électricité.

Au début, quand on arrive, c’est toujours une adaptation. Tu te fais débrancher de la matrice. T’es dans la forêt, loin de la ville. Les cellulaires ne fonctionnent même pas. Je ne veux pas dire le Wi-Fi, là. Non, non. Les cellulaires. Pas de signal. Personne ne peut nous joindre et on ne peut communiquer avec personne. Sauf entre nous. Le petit clan de cinq que nous formons. Au début, c’est un choc, puis un jour, on retrouve nos repères.

Le temps s’efface. Tu t’adaptes à un autre rythme. Tu te fous de l’heure qu’il est, tu te fous de savoir si tu choisis bien tes activités, si tu devrais lire plutôt que colorier, te baigner plutôt que faire un feu. Tout ça n’a aucune importance. Peu à peu, le nombre de décisions que tu prends diminue. Comme si le lobe frontal de ton cerveau, qui est normalement surstimulé, habitué à surchauffer, fondait.

Petit à petit, tu redeviens un peu plus calme. Tu te transformes en une sorte de Sasquatch. Un être plus posé, qui observe, qui contemple. Et autour, il y a la nature qui est mille fois plus grande que nous. Avec ses arbres jusqu’au ciel et ses milliards d’étoiles qu’on ne voit pas en ville. Qui sont belles juste parce qu’elles le peuvent. Elles sont là qui nous regardent. Le soir, quand les enfants dorment, encore sales de leur journée passée dans le bois, avec leurs cheveux qui sentent le soleil, nous, on va près du lac. Avant d’éteindre le feu. Et on regarde le lac dans le noir, dans le silence profond du décor.

On dirait que c’est faux, tellement rien ne bouge. Tellement on est spectateurs, mais pas propriétaires. Tellement on est petits. Mais chanceux. Ce lac a toujours été là, et on est deux microbes qui peuvent le voir et qui ont l’âme de constater qu’il est beau. Ce lac n’est pas à nous, mais on le voit. Le silence du lac, c’est un peu ce qui m’habite depuis deux jours. Quand je vais le voir l’été, c’est pour qu’il m’accompagne le reste de l’année. Bien sûr, je l’oublie. Bien sûr, je me laisse polluer par un milliard de choses et la saleté de la ville. Avec tout son bruit et sa folie. Bien sûr. Mais là, sa folie est en suspens. Son moteur et son arrogance se sont tus. Nous avons été rappelés à l’ordre. Forcés de nous rappeler que nous ne sommes pas en terrain conquis. Et qu’il faudra comprendre notre chance que ce lac se laisse contempler.

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5 commentaires
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Vous avez tellement raison, le retour à la nature est tellement bienfaisant. Mais il y a un hic. Notre civilisation est en train de détruire ce lac que vous chérissez. Les forêts sont détruites pour faire du papier de toilette que les gens s’arrachent en temps de coronavirus. On en est rendu à détruire la forêt boréale ! Celle du moyen nord, celle des arbres rachitiques qui prennent des siècles à pousser.

La pandémie nous rappelle que nous sommes insignifiants par rapport au reste de la planète et de l’univers et que nous devrions faire preuve de plus d’humilité. La destruction de nos forêts donne des emplois futiles et temporaires alors qu’à long terme elles signalent la fin de l’humanité telle qu’on l’a connue. L’humain a autant besoin de son lac que de l’air qu’il respire et en le détruisant on se détruit soi-même.

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