Le paradoxe américain

Même si Dieu a son nom sur le dollar américain (In God We Trust, qui est la devise du pays), les États-Unis n’ont guère dérogé à l’idéal de laïcité formulé dans le premier amendement, de 1791 : « Le Congrès ne fera aucune loi concernant l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice […]. » Ardent défenseur de la liberté religieuse, le président Thomas Jefferson (1801-1809) estimait que le premier amendement créait « un mur de séparation entre l’Église et l’État ».

Illustration : Éric Godin
Illustration : Éric Godin

La Constitution fédérale n’a pourtant pas empêché les États de mener pendant tout le 19e siècle et jusque dans le 20e des politiques favorisant certains groupes religieux. Ce n’est qu’en 1961, par exemple, que l’État du Maryland, à l’instigation de la Cour suprême, a rayé de sa Constitution la clause exigeant de tout candidat à un poste public qu’il soit chrétien. Les États ont longtemps considéré qu’il suffisait de respecter la liberté de conscience des individus pour se conformer au premier amendement.

La Cour suprême ne l’a pas du tout entendu de cette façon. Jusque dans les années 1970, elle a été la championne du « mur de séparation », obligeant les États à la laïcité la plus stricte, interdisant non seulement les prières, mais aussi tout symbole religieux dans les institutions publiques et dans tout lieu appartenant à une autorité publique. La tendance « séparatiste » de la Cour s’est par ailleurs atténuée à partir des décennies 1970 et 1980, avec la nomination de juges de tendance conservatrice et sous la montée en influence de la droite religieuse. Depuis une trentaine d’années, l’idée de neutralité tend à remplacer celle de séparation : par exemple, l’État peut aider les écoles confessionnelles dans le cadre de programmes qui s’adressent à toutes les écoles sans distinction (chèques scolaires – vouchers -, remplacement d’ordinateurs, etc.). Il suffit, pour respecter la Constitution, que l’État ne favorise aucune religion en particulier. Par contre, ni Washington ni les États ne subventionnent directement un réseau d’écoles privées, comme cela se fait au Québec, en France et dans la plupart des États européens.

Même si les Américains nous offrent souvent le spectacle d’une religiosité envahissante, leur pays demeure, paradoxalement, l’un des plus stricts au chapitre de la laïcité de l’État.

Accommodements raisonnables et signes religieux

Les Québécois n’ont pas inventé la notion d’accommodements raisonnables en matière religieuse, puisqu’on la trouve en toutes lettres dans l’Equal Employment Opportunity, loi fédérale améri­caine votée en 1964. Celle-ci stipule qu’un employeur a l’obligation d’accorder un accommodement rai­sonnable à un employé pour un motif religieux dans la mesure où cela n’entraîne pas de fardeau excessif pour lui. La loi s’applique autant aux entreprises qu’au secteur public. Trois États améri­cains se permettent une exception : l’Oregon, la Pennsylvanie et le Nebraska ont conservé une ancienne loi – anticatholique à l’époque – interdisant aux enseignants de porter des vêtements religieux. Elle n’interdit pas les signes plus discrets. Quant au port de symboles religieux, la ten­dance générale aux États-Unis est de les accepter, sauf si l’ordre public et la sécurité sont en jeu.

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