Le parc de la deuxième chance

Affaiblie par la crise de l’industrie forestière, la région du Témiscouata s’est trouvé une autre façon de tirer profit de sa nature époustouflante : la création d’un parc national. Même les chasseurs du coin ont fini par se rallier…

Le parc de la deuxième chance
Photo : MDDEP

« Témisquoi ? » L’évocation du Témiscouata, cette région du Bas-Saint-Laurent située à un jet de pierre d’Edmundston, au Nouveau-Brunswick, déclenche presque invariablement la même réaction : « Connais pas. » Chaque jour d’été, près de 10 000 automobilistes y jettent un coup d’œil distrait lorsqu’ils longent le majestueux lac du même nom, sur la route 185, qui relie l’autoroute 20, près de Rivière-du-Loup, à la frontière du Nouveau-Brunswick. Mais très peu s’y arrêtent.

« Ici, il n’y a pas de rocher Percé, pas de Fred Pellerin qui raconte des histoires. On est un peu nulle part », dit, sourire en coin, Nathalie Decaigny. Cette Belge d’origine et son conjoint sont propriétaires du Domaine Acer, érablière qui commercialise notamment des alcools combinés à du sirop. Le Témiscouata correspond pourtant en tous points à la vision qu’elle avait des grands horizons canadiens dans son étroite Wallonie. « La nature vierge, sauvage, les rivières à parcourir en kayak, en canot : la région possède tout ce dont on peut rêver, dit-elle. Encore faut-il vendre le rêve… »

Le rêve pourrait bien devenir plus facile à vendre dès le printemps 2012, puisqu’il aura des frontières précises : celles du parc national du Lac-Témiscouata, dernier-né du réseau des parcs nationaux du Québec. Il comptera alors seulement un camping et un centre de découverte et de services, mais l’aménagement des 176 km2 de terres publiques, bordées en très grande partie par le lac Témiscouata, devrait être terminé d’ici cinq ans. Tout un changement de vocation pour la région… qui ne s’opère pas sans un renoncement douloureux pour certains de ses habitants, habitués à pêcher et à chasser presque dans leur cour arrière.

Le parc misera entre autres sur les richesses archéologiques du Témiscouata pour attirer les visiteurs. La région compte en effet une concentration unique au Québec de sites préhistoriques amérindiens, certains vieux de 8 500 ans. Entre le lac Touladi et la rivière du même nom, on trouve des pointes de flèches et des grattoirs sculptés dans le chert, pierre abondante dans le parc. Le budget de 30 millions de dollars servira donc à aménager environ 90 km de pistes cyclables et de sentiers de marche, de raquette et de ski de fond. On construira aussi des refuges et de nouveaux chalets, qui s’ajouteront à la dizaine qui s’y trouvent déjà.

Les randonneurs et les campeurs pourront contempler le relief des monts Notre-Dame et, en face de Cabano – où le bord du lac se donne des airs de mini-Croisette de Nice -, les pentes abruptes de la montagne à Fourneau, qui se mirent dans l’eau à plus de 170 m d’altitude. Sur les flancs de cette montagne, les forêts de grands pins blancs et de pins rouges rappellent que les bûcherons n’ont pas tout coupé le bois, que les draveurs transportaient, jusqu’aux années 1960, sur l’immense réseau de rivières et de lacs de la région.

Le Témiscouata, qui a longtemps vécu de la forêt, est en mode survie. Le revenu personnel disponible par habitant était de 18 777 dollars dans la MRC en 2008, contre 25 504 dollars en moyenne au Québec, selon l’Institut national de la statistique. Récemment, une jolie maison de trois chambres s’est vendue 33 900 dollars à Biencourt, au nord du lac Témiscouata. Un prix ridicule, qui s’explique peut-être par les 17 % de chômeurs que compte la région (8,5 % au Québec)…

Pas de doute, il fallait trouver d’autres revenus. Serge Fortin, préfet de la MRC de Témiscouata, croit au tourisme et à une nouvelle mise en valeur du territoire. Pour ce quinquagénaire au regard bleu perçant, l’ouverture du parc incitera les touristes de passage à enfin s’arrêter. Il a pris son bâton de pèlerin pour en convaincre les maires des localités et les habitants. « Lorsque l’abattoir des Viandes duBreton a brûlé, à Notre-Dame-du-Lac, en 2002, nous avons perdu 600 emplois. Il faut voir à l’avenir et trouver de nouvelles possibilités. »

Les missions, Serge Fortin connaît. Il y a quelques années, il a fait mentir ceux qui prédisaient que le centre Santé Plein Air, à Pohénégamook, dont il était directeur des opérations, serait un « éléphant blanc ». « Bien sûr, des emplois directs et indirects vont être créés, dit ce dynamique barbu. Mais surtout, on va pouvoir mettre en valeur notre territoire de façon responsable. Il n’y a pas de bûchage dans un parc, et les promeneurs, même s’ils sont nombreux, restent dans les sentiers, contrairement aux quatre-roues, qui passent n’importe où. »

Et toc ! une petite pointe en passant aux opposants du parc, qui se sont bruyamment fait entendre au moment des consultations. Parmi eux, les adeptes de quatre-roues, les amateurs de motoneige et surtout les chasseurs. Quand on habite à portée de fusil d’une des plus importantes populations de chevreuils du Bas-Saint-Laurent, on peut être choqué d’apprendre qu’il sera désormais interdit de les chasser.

Pendant plusieurs mois, les pancartes « Non au parc » ont donc fleuri dans de nombreux rangs de campagne. Peu à peu, cependant, les opposants se sont résignés. La MRC a financé un sentier de contournement pour les motoneigistes et invité les amateurs de gibier à chasser ailleurs.

Un coin du pays résiste encore et toujours, pourtant. Le rang 7, tout de terre, grimpe tout droit vers la forêt et le parc, depuis la scierie de Saint-Juste-du-Lac et sa pile de bois. Marcel Levasseur raconte que c’est son père qui a arraché les souches et bâti la maison familiale, à l’époque où l’État donnait des lots de bois aux colons, dans les années 1940. Les huit enfants Levasseur ont grandi le long du ruisseau utilisé par leur père pour la drave. Certains, comme Marcel, ont élevé à leur tour leur famille dans ce rang. Coupe de bois, chasse et pêche, partys au bord du lac Touladi, dans des camps construits sur les terres publiques – la vie était belle à l’ombre des grands pins.

Avec l’ouverture du parc, fin de la récréation. Il faudra payer pour pêcher, le quatre-roues devra rester à la maison, à côté du fusil, et il faudra quitter les camps, dont bon nombre seront détruits. « Je me sens étouffé, écrasé, dit Marcel Levasseur, l’œil sombre. Ils m’enferment dans ma cour arrière, comme un mouton dans son enclos. »

Cet homme qui a toujours vécu comme un Amérindien blanc, au milieu de la forêt, se sent dépossédé de son coin de pays. D’autant plus que la nature avait repris ses droits depuis que les vallons n’étaient plus cultivés. L’hiver, des volontaires allaient nourrir les chevreuils pour qu’ils survivent aux chutes de neige, et les jeunes avaient appris à respecter la faune et la flore. « Jusque-là, tout le monde pouvait aller dans la forêt, renchérit son frère Claude. Maintenant, il va falloir payer pour pêcher dans le parc. Et tout ça pour quoi ? Pour que les gens de Montréal viennent se faire dévorer par les mouches noires et les mouches à chevreuil dans un parc où il n’y a rien à voir ? Avec l’argent de nos taxes, en plus ! »

La colère et la tristesse ont beau submerger quelques irréductibles, la région commence à penser parc. L’élargissement de la route 185, qui relie le Québec au Nouveau-Brunswick, aidera les choses. Ce tronçon de 101 km de la Transcanadienne, qui ne pouvait porter le nom d’autoroute que sur 7 km, en deviendra une à part entière. Les travaux routiers, qui dureront encore plusieurs années, ont commencé en 2002.

Le camping d’Auclair, non loin des futurs sentiers, se refaisait une beauté cet été pour mieux attirer les touristes. Les projets de gîtes touristiques fleurissent, et Les Aventuriers de la Chasse-Galerie, à Lejeune, planchent sur les circuits qu’ils pourront proposer aux amateurs de canot. Claudine Boucher, du centre local de développement, rêve même de croisières en pirogue sur le lac Témiscouata, comme on le fait sur le Memphrémagog.

Les artisans de la Station touristique Mont-Citadelle, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest du parc, pensent eux aussi à la clientèle que celui-ci attirera dans la région. Si tout va bien, dès 2011, elle proposera aux intrépides de dévaler ses pentes en véloski et en véloneige l’hiver, lesquels céderont leur place l’été à la tyrolienne géante, au rollerbe (sorte de grosse trottinette) et à bien d’autres engins exotiques.

« Les gens d’ici croient à notre projet, orienté vers le développement durable », insiste Michèle Caron, technicienne en foresterie et en cartographie géomatique à la MRC de Témiscouata, et une des responsables de la Station touristique. « L’avenir de nos enfants passe par le virage vert, ajoute-t-elle sur sa galerie enfouie dans les arbres. Il faut protéger notre grand territoire pour toujours. »

Enfant du pays, Denis Ouellet, directeur du parc national, imagine déjà les futurs visiteurs de Montréal, de Québec ou du Nouveau-Brunswick grimper jus­qu’au promontoire de la montagne à Four­neau. De là, ils contempleront le même paysage que Grey Owl, ce faux Amérindien qui était un grand amoureux de la nature. Considéré comme un des précurseurs de l’écologie, il a vécu deux ans dans cette forêt à la fin des années 1920.

Adossé à la passerelle qui enjambe la rivière Touladi, le directeur fixe du regard la cime d’un grand sapin. « Je trouve essentiel de préserver des portions de territoire de l’intervention humaine pour les léguer aux futures générations », dit-il.

Depuis peu, les ouvriers s’affairent à réaménager les voies de circulation, à bâtir les accès, bref, à mettre le parc national du Lac-Témiscouata au monde. Sa naissance est déjà annoncée. Ce sera en 2012.

 

LE PRIX DE CONSOLATION

Depuis le temps qu’il sillonne la rivière Madawaska, le pêcheur Richard Morin a eu le temps d’apprendre par cœur l’arbre généalogique des truites qui nagent au fond !

Son copain Carl Raymond, à demi allongé à la proue du bateau, rappelle qu’à 12, 13 ans, ils rataient l’école pour tracer des chemins dans la neige à l’intention des chevreuils. Les deux amis ont protesté quand ils ont appris qu’ils ne pourraient plus chasser ni pêcher sur le territoire qui deviendrait un parc. Lorsqu’ils ont compris que la bataille était perdue, ils sont passés à la contre-attaque : ils se sont assurés de pouvoir continuer à le faire à quelques kilomètres du parc.

« On a demandé aux autorités de créer une aire protégée de 10 km2, avec droits de chasse et de pêche, autour de la Madawaska », dit Carl Raymond, secrétaire de L’œil de lynx du Haut-Madawaska, association qu’ils ont fondée pour promouvoir leur point de vue. « Ici, il y a des tortues des bois, des grands pics, des pics bicolores, des pins blancs qui valent pas mal cher pour les compagnies forestières. »

De justesse, cet ancien travailleur forestier a réussi à arrêter la marche des engins d’une entreprise forestière de la région juste avant qu’ils arrivent en vue de la rivière. La demande de classement en aire protégée a agi comme un talisman.

Richard Morin se défend pourtant d’être un écologiste. « On voit clair quand même, on veut protéger la forêt. Finalement, nous sommes peut-être les derniers des Mohicans », dit le pêcheur dans un éclat de rire.

 

 

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