Le plus simple appareil, svp !

Bientôt dépassés, les appareils multifonctions, la demi-douzaine de télécommandes, les modes d’emploi volumineux ! Partout dans le monde, des entreprises cherchent désormais à nous faciliter la vie.

Ill : Benoit Tardif

Claude Mauffette pointe une égratignure sur la grande table en bois de son atelier, au bord du canal de Lachine, à Montréal, et soupire. Cette éraflure est la preuve que créer un produit simple est une opération complexe. En 2005, ce designer industriel d’expérience s’affairait à créer un tire-bouchon pour le champagne qui allait empêcher que le bouchon ne se transforme en dangereux projectile. Fini, espérait son client, les trous dans le plafond ou, pire, les nez cassés. Un jour, un des prototypes a sauté avec le bouchon et a marqué la table. «?J’ai dû repenser le concept complètement?», raconte-t-il.

Un an de cogitation et des centaines de bouteilles de mousseux plus tard, Claude Mauffette accouchait du Cork Catcher. «?Le summum de la simpli­cité?», dit-il en tapotant sa création, un objet effilé, élégant, qui rappelle un trophée. «?Au début, il y avait un câble, un engrenage, des pentures, plein d’affaires. Maintenant, il ne reste qu’un objet qu’on place sur la bouteille et qu’on tourne. Le bouchon saute, mais il reste pris dans l’arche. C’est 100 % sécuritaire, 100 % spectaculaire, car on a le pop?!?»

«?Et c’est d’une simplicité inouïe.?»

Une fascinante tendance consume les bureaux de designers et autres hauts lieux du progrès?: la simplification radicale des choses. «?Aujourd’hui, les entreprises et les produits qui ont du succès sont ceux qui présentent le moins de complexité pour le maximum de valeur?», lit-on dans le site du magazine américain Fast Company, qui scrute l’innovation en affaires. L’auteur du billet, Aaron Levie, un jeune entrepreneur, avance que les entreprises et fabricants qui n’adhèrent pas à la thèse de la simplicité sont voués à l’extinction.

Le principe ne date pas d’hier. «?Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher?», écrivait Saint-Exupéry bien avant le lancement de l’iPad, qu’un enfant peut manier aussi facilement qu’un jouet.

«?La simplicité est la sophistication suprême.?» Ce slogan était déjà employé par Apple à la fin des années 1970, au moment de lancer l’ordinateur personnel Apple II. «?Encore aujourd’hui, il pourrait s’appliquer à l’iPad?», dit Ken Segall, directeur de la création publicitaire, qui a longtemps travaillé avec Steve Jobs.

J’attrape Ken Segall au téléphone, au moment où il se trouve entre deux conférences et deux avions, à l’aéroport de Dallas. Il a écrit Insanely Simple (Penguin, 2012), un livre détaillant l’obsession du grand patron d’Apple?: la simplicité. Alors que ses concurrents ajoutaient des fonctions élaborées à leurs produits, Steve Jobs cherchait plutôt ce qu’il fallait enlever pour simplifier les appareils et rendre leur utilisation plus intuitive. On connaît la suite.

Depuis, des entreprises en tous genres bavent d’envie. Et tentent de sortir du carcan de la complexité qui a marqué le siècle dernier, et qui a donné… les satanés manuels de l’utilisateur?!

«?Le design reflète toujours le savoir-faire de son époque?», explique Tatjana Leblanc, professeure adjointe à l’École de design industriel de l’Université de Montréal. La tour Eiffel, par exemple, reflète le désir, à la fin des années 1800, de mettre l’ingénierie sur un piédestal. Le XXe siècle a été celui de la technologie. «?On faisait alors tellement de progrès qu’on a voulu à tout prix afficher les avancées technologiques, dit-elle. C’est pourquoi les électroménagers ont commencé à ressembler à des cockpits d’avion?!?»

Longtemps synonyme de pauvre, de popu­laire, la simplicité est de nos jours synonyme de beau et efficace. «?Le savoir-faire d’aujourd’hui, c’est de créer des produits d’usage simple, signifiants et agréables à utiliser?», poursuit Tatjana Leblanc.

Dans les années 1970 et 1980, les objets multifonctions – l’ouvre-boîte qui se convertit en marteau, par exemple – faisaient fureur. Tout était criard, exagéré. «?Les gros cheveux, les grosses épaules…?», dit Anne Darche, spécialiste québécoise du marketing et des tendances émergentes de consommation. «?On recherche maintenant une simplicité d’apparence.?» Soit des produits complexes et perfectionnés, mais faciles d’emploi, qui permettent de faire toujours plus de choses plus rapidement.

À l’ère du multitâche et de la sacro-sainte productivité, les consommateurs ne veulent plus se casser la tête. Et ils ont de moins en moins de tolérance à l’égard de la complexité. Avant, devant un produit ou un service qu’ils ne comprenaient pas bien, ils se sentaient fautifs, se croyant mal informés ou pas assez intelligents, explique Anne Darche. Maintenant, ils blâment les concepteurs, et allez hop?! ils changent de produits.

C’est la faute d’Apple, qui a prouvé aux consommateurs que l’électronique pouvait être simple à utiliser, dit-elle. Ou encore de Google, qui a délibérément choisi de garder une page d’accueil dépouillée et un logo «?enfantin?» pour mener l’internaute vers un monde pourtant des plus complexes, le virtuel.

Heureusement, côté techno, on est loin des premiers traitements de texte, qui exigeaient qu’on entre un code de programmation pour mettre un accent sur un «?e?»?! Les ordinateurs, téléphones, tablettes et compagnie s’adaptent désormais à l’utilisateur, et non plus l’inverse, note Bruno Guglielminetti, spécialiste des technologies et directeur des communications numériques et de l’infor­mation stratégique chez National. «?On se rapproche des gestes naturels que font les humains.?»

Pour jouer à un jeu vidéo, le corps se trans­forme en manette. Sur un écran, le doigt devient la souris. Les icônes remplacent les menus. Même le langage a changé. On parle de plus en plus d’application et de moins en moins de logiciel, mot qui sonne démodé et compliqué. «?Vous voulez faire quelque chose?? Il y a une application pour ça… C’est le message envoyé aux consommateurs. C’est simple, efficace et intuitif?», dit Bruno Guglielminetti.

L’intuitif. C’est ce qui a permis à Apple de garder une longueur d’avance sur ses concurrents. «?Le désir de simplicité est dans l’ADN humain?; c’est ce qui a toujours guidé Steve Jobs, raconte Ken Segall. Lors de la conception d’un produit, il pelait les couches de complexité une à une, comme celles d’un oignon, pour arriver à quelque chose de vraiment pur.?»

Dès ses premiers ordinateurs personnels, Apple a introduit des menus qui permettaient à l’utilisateur de naviguer facilement dans un programme, comme on ouvre les tiroirs d’un bureau. Et les écrans tactiles, entrés dans les mœurs avec l’arrivée des iPod, iPhone et iPad, marquent un point de bascule. La fin de la souris est proche.

«?Microsoft travaillait sur une idée de tablette depuis 10 ans avant qu’Apple sorte l’iPad, mais ne trouvait pas l’étincelle qu’il fallait pour que ça marche. Apple a trouvé la solution, et élevé du coup le niveau pour tous ses concurrents?», dit Ken Segall.

Le nouveau système d’exploitation Windows 8, lancé par Microsoft en octobre 2012, prend le grand virage de l’écran tactile. «?On peut se servir du clavier ou toucher l’écran, ce qui est tellement plus intuitif, explique Bruno Guglielminetti. Maintenant, devant un téléviseur, les enfants essaient de changer ce qu’il y a à l’écran avec leur doigt?! C’est dire combien c’est naturel. Une fois qu’on a utilisé notre doigt, on ne veut plus employer les intermédiaires que sont une manette ou une souris.?»

Reste que, dans le monde virtuel, créer un langage intuitif demeure un défi. Comment signifier clairement à l’usager qu’il doit appuyer ici et pas là?? «?On se sert de métaphores et d’iconographies qui sont connues dans le monde réel et qui ont un sens pour nous?», explique Tatjana Leblanc, qui enseigne l’art de l’intuitif aux futurs designers industriels. La corbeille. L’horloge. La petite main. Le livre. La photo d’une personne. «?C’est intuitif. Ça nous ramène à une expérience connue, alors que nous sommes dans un monde inconnu?», ajoute-t-elle.

Intuitif veut dire simple, et c’est ce que les gens veulent, résume Chris Kreinczes, directeur général de Springwise, un laboratoire de veille installé à Londres qui recense les nouvelles idées entrepreneuriales partout dans le monde. «?Si vous lancez un produit ou un service, dit-il, vous devez être capable d’expliquer son essence en 20 secondes. Cela signifie souvent qu’il faut sacrifier des éléments clés, pour garder l’idée ou le produit le plus simple possible.?»

Mais faire simple peut aussi faire simplet. Et même faire peur aux clients. «?C’est ingrat, parce que plus on travaille, moins ça paraît?!?» dit le designer Claude Mauffette, qui conçoit des accessoires pour le vin, notamment. «?Si j’enlève trop d’arti­fices à un produit, mon client me dit?: tu me « charges » des milliers de dollars pour ça?? Y a rien de compliqué là-dedans?! Mais il oublie tout le travail requis pour en arriver là. Et que le produit sera plus facile et moins cher à fabriquer.?»

Tout le monde n’est pas prêt à oser la simplicité, confirme Tatjana Leblanc. C’est pourquoi, sur le chemin de la simplification des choses, on croise encore des zones d’ombre. Et pas plus loin que dans son salon?!

Prenez les télécommandes des appareils qui s’y trouvent – téléviseur, enregistreur, lecteur DVD. Elles se ressemblent toutes. Elles sont garnies de dizaines de boutons, dont on ignore souvent la fonction. Et selon la manette, le bouton d’allumage, par exemple, est situé à gauche, au centre ou à droite. «?Les télécommandes sont mal conçues, dit Tatjana Leblanc. Car chaque designer a créé la sienne, sans prendre en considération que les gens peuvent la confondre avec une autre. Créer un produit sans se soucier de son contexte d’utilisation contribue à la complexité du monde.?»

Même constat avec les cellulaires. Le bouton pour répondre aux appels est différent d’un modèle à l’autre. «?La première chose que vous savez, c’est que vous raccrochez au nez de quelqu’un?!?» dit-elle.

Certains secteurs de la consommation carburent aussi à la «?complexité apparente?», surtout celui de certains produits pour hommes, remarque Anne Darche – les chaussures sport, les montres, les tableaux de bord de voitures… «?Les aspects technologiques ou mécaniques sont mis en évidence, comme si on voulait en mettre plein la vue.?»

Les assurances, la location de voitures, les forfaits téléphoniques et la taille des vêtements qui varie d’une marque à l’autre sont aussi des domaines étonnamment complexes à l’ère où la simplicité rapporte. Quelqu’un a-t-il une idée de génie pour alléger tout ça?? Simple, évidemment.

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LES TRUCS D’OBAMA

Photo : CorbisBarack Obama passe l’essentiel de son temps à prendre des décisions déchirantes, sauf le matin devant sa garde-robe. «?Je ne porte que des complets marine ou gris?», confiait-il récemment au magazine Vanity Fair.

Le président cherche à se simplifier la vie en réduisant les choix à faire chaque jour. «?Je ne veux pas avoir à décider de ce que je mange ou de ce que je porte. Je veux conserver mon énergie pour toutes
les autres décisions que je dois prendre.?»