Le poids des mots

« La règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin est bien plus qu’une convention linguistique. Elle déteint sur notre imagination, créant une vision du monde où les hommes sont omniprésents et les femmes, occultées. »

Photo : Daphné Caron

Le Canada vient de modifier les paroles de son hymne national pour le débarrasser d’une référence masculine : les « fils » de la nation mentionnés dans la version anglaise (« in all thy sons command ») ont fait place au « nous » (« in all of us command »), plus inclusif.

Ce n’est pas le seul pays qui tente de se servir du langage pour accélérer la marche vers l’égalité des sexes. Aucun n’est cependant allé aussi loin que la Suède : en 2012, un nouveau pronom personnel non genré, hen, y a été introduit pour compléter le masculin han et le féminin hon. Malgré la résistance initiale de la population, le mot serait tranquillement en train de passer dans l’usage.

Mais à quoi bon ? N’y a-t-il pas dossier plus pressant pour la cause des femmes que les accords de genre ?

Une abondante littérature scientifique le confirme : la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin est bien plus qu’une convention linguistique. Elle déteint sur notre imagination, créant une vision du monde où les hommes sont omniprésents et les femmes, occultées.

Ce phénomène pourrait avoir des répercussions bien réelles sur le statut des hommes et des femmes dans la société. Des recherches ont établi que le genre grammatical des mots conditionne à qui on prédit du succès dans différentes professions, qui on imagine dans des postes de pouvoir, à quel rôle on se permet d’aspirer.

Par exemple, les adolescentes croient davantage en leurs chances d’accéder à un métier traditionnellement masculin si on emploie les deux genres pour le désigner (mathématicien[ne], mécanicien[ne]) plutôt que le masculin seul. Même chose pour les garçons : leur confiance de réussir dans une profession majoritairement féminine augmente si on utilise la marque du féminin (infirmier[-ère], couturier[-ère]) et non seulement le masculin, selon une étude du Français Armand Chatard, parue en 2005 dans L’année psychologique.

Bien que le masculin générique soit censé englober des représentants des deux sexes, il a plutôt pour effet, dans notre esprit, de donner préséance aux hommes et d’éclipser les femmes.

Le genre grammatical utilisé dans les offres d’emploi peut aussi infléchir la sélection des candidats, selon les travaux de chercheuses allemandes, relayés en 2015 dans l’European Journal of Work and Organizational Psychology. Quand des volontaires ont été appelés à évaluer des candidatures pour embaucher un chef d’entreprise, ils jugeaient les femmes tout aussi qualifiées que les hommes, à condition que le poste annoncé soit celui de « président/présidente ». Pour un poste désigné simplement sous le terme de « président », les femmes étaient considérées comme étant moins à la hauteur.

La même tendance est à l’œuvre dans le domaine politique, selon une autre étude allemande. On a demandé à des gens de nommer les personnes qu’ils aimeraient voir se présenter comme chef du gouvernement aux prochaines élections. Quand on les priait de nommer « des politiciens ou des politiciennes » comme candidats potentiels, ils proposaient plus de femmes que si on leur parlait seulement de « politiciens ». Ces travaux ont été résumés dans la revue Communications en 2005.

Ainsi, bien que le masculin générique soit censé englober des représentants des deux sexes, il a plutôt pour effet, dans notre esprit, de donner préséance aux hommes et d’éclipser les femmes.

En fait, nous sommes si sensibles au genre des mots que celui-ci influence non seulement notre perception des secteurs d’activité humaine, mais aussi notre conception des objets inanimés !

Les choses nous apparaissent fort différemment selon que les mots qui les dénomment sont féminins ou masculins dans notre langue maternelle. C’est ce qu’a découvert la professeure de psychologie Lera Boroditsky, de l’Université Stanford, en Californie. Le mot « clé », par exemple, est féminin en espagnol et masculin en allemand. Pour décrire cet objet, les hispanophones utilisent spontanément des adjectifs à connotation féminine, comme délicat, petit, mignon, alors que les germanophones préfèrent des qualificatifs plutôt masculins, comme dur, lourd, métallique.

C’est l’inverse pour les ponts, un nom masculin en espagnol mais féminin en allemand. Les locuteurs de l’espagnol qualifient volontiers les ponts de dangereux, solides ou imposants, tandis que pour les locuteurs de l’allemand, ce sont des choses plutôt belles, élégantes ou fragiles.

Le langage ne fait pas que représenter le monde qui nous entoure, il l’engendre. Alors quand ça compte, quand les mots risquent de façonner l’idée qu’on se fait de soi-même ou d’autrui, ajoutons donc un « e » à la fin.

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20 commentaires
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Il semble bien que malgré le fait bien connu et confirmé par les féministes elles-mêmes ,que la société québécoise est fortement matriarcale , ce n’est pas encore suffisant , il faudrait maintenant procéder à cet enculage de mouche que représente les changements de genre!! Tellement désolant considérant les enjeux actuels qui passent en seconde place.

Je suis très d’accord avec ce commentaire. L’égalité ne passe pas par un changement de la grammaire, mais par un changement de mentalité, et nous sommes sur la bonne voie. Aujourd’hui, les femmes sont aussi instruites que les hommes, et peuvent accéder à toutes les professions. Plutôt mettre l’énergie sur la réussite scolaire, l’aide à la famille, et l’entreprendrait pour permettre à tous et à toutes de s’épanouir selon ses aptitudes.

Vos propos sont très exagérés. Il y a Denise Bombardier qui dit que la société est matriarcale, mais ses propos ne sont jamais prouvés et jamais fondés. Par ailleurs, j’ai justement conseillé à cette dame de lire «La crise de la masculinité, un mythe» de Francis Dupuis-Déri.
Il y a aussi ce livre de Mme Florence Montreynaud intitulé: «Le Roi des cons – Quand la langue française fait mal aux femmes ». Ce livre vous informera davantage sur la suprématie masculine même dans le vocabulaire. Et il serait intéressant également que vous restiez poli!

@ Johanne St-Amour: Vous parlez de Mme Bombardier et je cite : « mais ses propos ne sont jamais prouvés et jamais fondés »… Est-il vraiment nécessaire d’avoir une étude universitaire de 150 pages pour réaliser que dans la société il y a ceci : Sur le marché du travail, les femmes qui ont des enfants les casent dans des garderies dirigées par des femmes; que dans les écoles primaires et secondaires, il n’y a même pas 30% de professeurs hommes; qu’il y a maintenant plus de femmes médecins que d’hommes, et il en est de même pour les infirmières; qu’à la maison, les femmes ont obtenu dans une bonne proportion l’égalité des tâches, tout en ne partageant pourtant pas les tâches « naturellement » dédiées aux hommes (pelouse, pelletage, égouts, poubelles, bricolages divers dans la maison, etc.). De plus en plus les femmes décrochent des postes de direction (grâce souvent à la discrimination positive). Alors quand on veut nous faire croire à une société « patriarcale », on veut me faire rire.

La société québécoise est matriarcale !? Où ça ? Elle n’est même pas matrilinéaire, une seule femme a pu accéder à la plus haute fonction politique, le droit de vote pour les femmes n’a été accordé qu’en 1940, alors qu’il a été accordé en 1918 au Canada ; la très grande majorité des officier,ières des CA dans les entreprises est occupé par des hommes. Comment prétendre dans un tel contexte que la société québécoise est matriarcale ?

Je comprends votre texte mais ne suis pas vraiment d’accord avec vous. Oui, bien sûr, la langue française est quelque peu masculinisée. Mais il en est ainsi avec toutes les langues qui font une différence entre le masculin et le féminin. Comme je parle quelques langues (idiomes) je peux en attester.

Ce n’est pas parce que plusieurs langues sont davantage masculinisé, selon vous, qu’il ne faut pas en changer.
À cette question: Les mots que vous utilisez signifient-ils exactement ce que vous voulez dire ? Mme Florence Montreynaud répondait:
«Il est bien des tournures tendancieuses, « crime passionnel », « préliminaires », « nom de jeune fille » ou « instinct maternel », que j’ai utilisées avant de prendre conscience de leur contenu machiste. Depuis le masculin pluriel qui écrase le féminin jusqu’au refus d’employer la forme féminine des noms de métier, en passant par des insultes sexistes comme con et ses dérivés, le langage usuel dévalorise le féminin, minore ou justifie des violences masculines.
Changer le monde prendra un certain temps. Changer les mots, c’est possible tout de suite. »

La faute de l’un n’excuse pas la faute de l’autre, ce n’est pas parce que le patriarcalisme sexiste débilitant a structuré les langues que cela dédouane la langue française d’avoir adopté la règle grammaticale voulant que le masculin l’emporte toujours sur le féminin. »La raison qu’on en donne est que le masculin est le genre le plus noble… » Pathétique machisme sexiste inégalitariste…

Merci à Noémi Mercier pour son article sur l’importance des mots. Car je sais que le discours précède l’action.
En plus du choix des mots, une autre dimension du discours et de l’écriture attire mon attention. Quand on parle de réalités sociales. Est-ce qu’on tient compte des genres, est-ce qu’on donne autant de valeur aux hommes qu’aux femmes? Est-ce qu’on note les différences entre les deux? Les femmes ne vivent pas les réalités de la même façon que les hommes. Est-ce que les femmes se reconnaissent et (aussi les hommes) dans les écrits et les discours?
De plus, il est heureux d’utiliser des mots neutres pour désigner une fonction – par exemple le terme « présidence » ou « secrétariat » quand il s’agit vraiment de la fonction et non de la personne qui occupe la dite fonction. Ainsi le texte devient inclusif pour les genres féminins, masculins ou neutres comme en Suède.
J’ai réfléchi à la question des genres dans les écrits et les discours durant toute ma carrière et je pense que non seulement les mots précèdent l’action, mais la réflexion précède le choix des mots qui conduisent à l’action.
Gaëtane Gascon

Je trouve votre commentaire est intéressant. Par ailleurs le féminin et le masculin sont des sexes et non des genres (à ne pas confondre avec la définition en anglais). Les femmes représentent plus de la moitié des personnes dans le monde, il serait important que la réalité reflète cela. Mais si vous parlez des personnes qui ne se retrouvent pas dans leur sexe à la naissance ou encore aucun sexe biologique, attention à ne pas effacer les femmes. Ces personnes représentent environ .04% de la population.

Il faudrait nous donner le truc pour reconnaître le masculin du féminin .
Je suis de la génération du réveil de l’éducation , celui qui travaillait dans la noirceur des mines . Faut me croire que maintenant je travaille très fort à la surface pour être en parfait accord avec cette énoncé .
Il en faut plus qu’une révolution tranquille pour s’en rendre compte ,il faut la perduré .
La langue …..mon souci .

Bon , est-ce que l’on a pensé à changer le sexe des anges .
Regardons l’histoire sainte de jadis : le diable a-t-il un
féminin ( e ) ? Ben oui , c’est Succube , et ça finit par un .
Sans doute que la revanche , souvent hargneuse , de certaines
féministes radicales ou s’inspire de la démonne !

L’idée de pronoms neutres n’est vraiment pas mauvaise, et pas juste pour combattre la discrimination. Les objets ne sont ni masculins ni féminins, et cela n’a aucun sens de les « sexualiser ». En anglais, il y a des pronoms neutres pour les objets. Si on avait la même chose en français, il serait plus facile d’asexualiser les métiers. Par contre, avec des objets « sexualisés » on part de loin.
Avez-vous des suggestions de pronoms neutres? Je pense qu’il faudrait surtout éviter les parenthèses qui ne font que complexifier le texte, comme un(e) et il(elle). Les points ne sont pas mieux: il.le, un.e, etc…
Que suggérez-vous?
Un, une, uno?
Elle, il, al?
Le, la, lo?
En anglais, on a she, he, it, mais le it est seulement utilisé pour les objets. Devraient-ils utiliser It pour les humains?
Et en français, que faites-vous avec les adjectifs? Tous masculins? Les féministes ne seront pas content(e)s, mais c’est la solution la plus simple, et celle adoptée dans l’anglais par défaut, parce qu’il n’y a pas d’accord des adjectifs avec les noms féminins.
On n’a pas de forme neutre… et toutes les suggestions que je connais (mais j’en connais très peu) sont inacceptables parce que cela ne fait que compliquer le langage et l’écriture. On est encore à lâge des claviers… et les parenthèses avec (e) et (es) sont de trop, tout comme les points dans le milieu des mots.

Essayons quelques phrases neutre. Les féministes ne seront pas contents, mais c’est lo solution lo plus simple, et cel adopté dans l’anglais par défaut…

Ou encore: On nous dit depuis l’enfance que l’écriture est important(e), et que nous devons suivre des règles strict(e)s pour bien s’exprimer. Changer ces règles demandera un changement radical dans les mentalités. Bon(ne) chance avec vos réformes langagier(ère)s.

En français, ça ne passe pas. Et ce n’est pas demain la veille qu’on arrêtera d’accorder les adjectifs avec les noms masculins ou féminins. Je n’y vois donc qu’une impasse.

M. Belley : Je vous cite : « En anglais, il y a des pronoms neutres pour les objets. Si on avait la même chose en français… »
Eh bien voila, le français, c’est ça. Si on ne veut pas de ça, j’en conclus qu’on ne veut pas de « français »; alors il ne reste qu’une chose à faire, c’est de se convertir à l’anglais et d’y demeurer. Je parle anglais, mais ma langue, c’est le français, et je la défendrai jusqu’à mon dernier souffle contre ses pires ennemis, les français (comprendre les québécois multis… ) eux-mêmes. Les « radicalistes » (féministes surtout) vont toujours chercher le pou et gratter jusqu’au sang toutes les plus petites disparités qui les irritent en leur donnant des intentions qui n’étaient pas là au départ. Il est exaspérant de voir à quel point on aime s’autodétruire en donnant raison à ces hurluberlus.

@ C d’Anjou
Une langue doit pouvoir évoluer. Le problème avec le français, c’est cette impossibilité d’évoluer. Cela fait longtemps qu’on aurait dû éliminer les exceptions aux règles de gammaire et simplifier celle-ci. Mais non! Le traditionnalisme est roi avec notre langue.

@ M.B.,
Désolé de vous contredire, mais quand vous dites: « Le problème avec le français, c’est cette impossibilité d’évoluer », vous faites fausse route. Le français n’a jamais cessé d’évoluer, mais il l’a toujours fait après maints réflexions par des connaisseurs et philosophes de la langue, et non pas par des intervenants plus saugrenus les uns que les autres sur un coup de tête ou parce que c’est une mode passagère ou une poussée d’acné d’adolescent qui rue dans les brancards pour ruer dans les brancards. Juste l’exemple des radios (qu’on a déjà qualifiées de « trash ») qui vous balance des anglicismes à la pelle, on ne voit ça que dans les radios de langue « française ». Nommez moi une station radio anglaise qui vous balance des expressions françaises à longueur de journée; vous n’en trouverez pas. Eux respectent leur langue, je ne peux pas en dire autant pour nous , les québécois de « chhhousssse »!
Avant de vouloir tout balancer par dessus bord avec notre langue, commençons dont par la connaître, la maîtriser et l’aimer; ensuite, on pourra peut-être l’adapter de la bonne façon, de manière réfléchie.

J’ai plus de 60 ans et donc oui on m’a enseigné cette règle du français, et je continue à l’employer, non pas parce, même de façon minimale je voudrais l’appliquer à la vie en générale et à une quelconque classification, rapport de force ou autre, mais simplement parce que l’usage des ajouts entre parenthèses (ne) ou (ne) (s) est lourd et très désagréable à lire et à écrire. Je ne comprends pas que dans notre monde, un homme puisse encore se sentir supérieur à une femme, ou qu’une femme puisse se sentir tenue comme inférieure uniquement parce que l’on voudrait écrire de façon plus simple et plus harmonieuse.

Est-ce que les femmes de langues anglophones se sentent plus égales ou moins discriminées parce qu’il n’y a pas de différentiation de genre ? Faudrait quand même pas capoter et arrêter de voir des bibites partout en ce qui concerne les pauvres femmes……

Parfait exemple d’une gauche intelligente, qui s’exprime tres bien mais qui manque totalement de jugement et d’esprit d’analyse.
C’est l’autre 1%, aussi appelé la Go-gauche.
Nos medias en sont plein. Le 99% les ignore de plus en plus.
Dans un futur rapproché, ils devront vivre de subventions et devront donner des recus de charité.
A quand un texte sur les Beatles, groupe macho dont toutes les chansons ont en réalité été composées par Linda McCartney et Yoko Ono.

Dernier jalon en importance pour concrètement mener à l’égalité des genres (va de sois que cela exclu ľégalité des sexes). Sommes nous en train de brûler les étapes plus pertinentes?